Note sur les gilets jaunes

Le mouvement social n’a pas la vertu de porter en lui-même sa solution politique. Voir le retour de l’extrême droite en Espagne après les Indignés, où la Grèce au bord du gouffre de la dette après Syriza. Il y a urgence qu’en France, la crise des Gilets Jaunes trouve un véritable débouché politique à la hauteur du mouvement populaire et que, pour cela, les forces de Gauche s’unissent. Pourquoi ?

par Xavier-Francaire Renou et Michel Rotfus

 8 décembre 2018

 

I - Jupiter est nu

            L'issue de la crise des Gilets Jaunes est incertaine et la situation peut devenir explosive ; pour trois raisons. 

            Comme cela est très vite apparu, derrière le refus de la hausse du prix des carburants, il y a d'abord la paupérisation absolue et relative de larges couches sociales. Paupérisation absolue des fins de mois qui commencent le 15 ; paupérisation relative du pouvoir d'achat et du niveau de vie qui baissent. S'il est vrai qu'un prolétaire est quelqu'un qui n'a plus rien à perdre, il y a bien là un prolétariat nouveau. Anciennes zones industrielles réduites en friches, zones périurbaines et rurales où meurent les services publics et les commerces, déstabilisations multiples liées à la mondialisation : tous ces phénomènes déjà lourds à supporter atteignent l'insupportable quand l'argent vient à manquer pour se déplacer, se nourrir, se chauffer, se soigner : il n'y a plus de marge de manœuvre. Ce qui suffirait déjà à rendre la situation explosive.                         

            Mais il y a aussi, en même temps ou d'abord, le sentiment aigu d'une injustice elle aussi insupportable. La rébellion contre le prix des carburants n'est ni un refus de la transition écologique ni une révolte anti fiscale brute mais une rébellion contre l'injustice fiscale et sociale : on taxe le diesel des déplacements quotidiens imposés, mais le kérosène des avions et le fioul lourd des cargos reste, eux, détaxés ; et la suppression de l' ISF n'est que le premier arbre d'une forêt plus profonde : chacun sait que les entreprises sont d'autant moins imposées qu'elles sont puissantes et que les classes dominantes pratiquent la fraude et, pis, l'évasion fiscale légale.           

          La paupérisation et l'injustice sont chacune difficile à supporter ; leur conjugaison nourrit la révolte. Au nom de l'égalité cela va de soi, mais aussi au nom de la dignité et de la liberté, dans un sursaut pour changer les règles du jeu. Volonté de ceux qui n'ont plus rien à perdre et ne s'en laissent plus accroire.

          Car, et voici le troisième élément qui rend la situation critique, Jupiter est nu : le macronisme n'est plus crédible.                                                    L'arrogance du macronisme n'est que son moindre défaut. Car sa vérité est qu'il est la forme ultime, comme une fuite en avant, du néolibéralisme avec ses trois principes : la dérégulation du mouvement des capitaux, le dumping social et le dumping fiscal. L'ensemble se veut cohérent et revendique la rationalité et l'autorité pédagogique : le capital serait la condition de l'investissement qui serait lui-même la clé du développement ; il faut donc attirer les capitaux par une fiscalité qui leur soit favorable et par un coût du travail qui permette la compétitivité pour la conquête des marchés. Et « nos classes laborieuses », dit Jupiter paternaliste, devraient avoir la patience d'attendre les résultats de cette judicieuse adaptation au cours nouveau des choses. Pour lui tout refus et toute opposition ne sont que l’effet d’une incompréhension qui appelle plus de pédagogie, c’est-à-dire de répétition de la bonne doctrine par les ministres et les élus-répétiteurs . Mais si ce discours ne prend pas face à l'urgence sociale et politique de la rébellion populaire c'est qu'il ne prend plus. Le « Nouveau Monde » a en réalité plus de 30 ans d'existence et il a fait les preuves de son échec sur le terrain même du succès économique qu'il promettait : la finance dérégulée avec son double dumping social et fiscal n'est pas le moteur qu'elle prétend être.                                                                                                                                                             Le modèle de la désindustrialisation thatcherienne et de ses bas salaires dans une société de services a échoué : la finance à l'anglo-saxonne n'irrigue que peu l'économie réelle et, au-delà d'un certain seuil, elle peut même lui nuire. Et il ne peut qu' en aller de même pour sa copie française. Le modèle allemand de la baisse du coût du travail pour conquérir des marchés extérieurs ne conduit l'Allemagne qu'à une thésaurisation stérile des classes dirigeantes tandis que s'accroît le nombre des travailleurs pauvres et retraités pauvres. Le premier modèle fascina Delors et Mitterrand, le deuxième fascina Sarkozy puis Hollande. Puis Macron vint qui crut, lui, pouvoir importer le modèles étatsunien de la Silicon Valley : mais ce qui a réussi à la première puissance économique mondiale grâce à sa capacité de mobilisation de capitaux à risques et à sa domination impériale par le dollar, au prix « latéral » d'une violence interne inouïe, ne peut que donner dans la (seulement) sixième puissance mondiale une pâle imitation du modèle : la high-tech à la française délocalise, dans l'Europe plus pauvre ou hors d'Europe, la production effective des biens qu'elle conçoit, et la machine économique ne reprend pas.                                    

            Toutes les études sérieuses montrent l'échec des divers modèles néolibéraux. Et, même sans lire ces études, les classes dominées voient directement ces modèles remis en cause par ceux-là mêmes qui les ont promus. À commencer par le repli trumpien vers l'isolationnisme protectionniste. Trente ans ou plus de néolibéralisme conduisent à une exacerbation des nationalismes. Le néolibéralisme échoue ; ou plutôt son masque de rationalité au service de l'intérêt général tombe ; il n'est que violence pure dans l'affrontement des multinationales géantes, à la fois en guerre ouverte entre elles et en connivence suffisante pour réduire à merci toute velléité des États de leur imposer des règles de droit.                                                                       

           Macron est le serviteur et l'incarnation de cette violence. Et dès lors toute ambition de sa part de tenir un discours d'intérêt général est frappée de contradiction ou d'hypocrisie. Il loue les vertus pacifiques de l'Europe et il en prône l'harmonisation fiscale et sociale ; mais ceux de son camp veulent, eux, le double dumping social et fiscal. Il se veut le chantre de l'écologie au service de la planète, mais ceux de son camp ne veulent rien entendre, tandis qu'il en vient, avec ses bataillons de députés aux ordres, à donner des leçons d'écologie aux pauvres.                                      Jupiter est bien nu, non crédible, face a une révolte populaire qui, elle, s'est radicalisée : les destructions dans les beaux quartiers de Paris le 1er décembre ne sont pas dues aux seuls « casseurs professionnels » (Extrême Gauche ou Extrême Droite) mais à des citoyens insérés socialement et sans passé judiciaire. Quant à l'opinion, elle soutient encore massivement, malgré les violences, dans une sorte de reprise de la grève par substitution qui permit la si longue durée de la grève en 1995 ( dans les transports publics et les grandes administrations : la Poste, France Télécom, EDF-GDF, Éducation nationale, secteur de la santé, etc.) et son succès.

           Aujourd'hui ceux que Macron a cru mettre à terre en passant en force dans ses premières réformes (Code du travail, SNCF, réformes fiscales, ... ) sont largement prêts à soutenir le mouvement qui ébranle son pouvoir. Les classes dominantes perçoivent le danger. Et le MEDEF est prêt à accepter une hausse du SMIC, évidemment sans charges, ou une prime annuelle, sans charges non plus, et en lieu et place de hausses de salaires. Philippe Aghion conseille de lâcher un peu de mou par des concessions conjoncturelles qui devraient préserver les réformes structurelles et de demander à Bruxelles de fermer un moment les yeux sur un assouplissement des sacro-saints 3 % de déficit. Le pire pour Macron sera peut-être évité de justesse. Ce n'est pas sûr car il faudrait pour cela qu'il ait assez de hauteur politique pour reconsidérer les certitudes idéologiques qui le constituent, ce qui le mettrait en porte-à-faux à l’égard de ses commanditaires. Il est peu probable, et ses atermoiements en attestent, qu’il ait la capacité de quitter sa défroque de commis, et de répondre aux exigences populaires et en se hissant au niveau qui ferait de lui un homme d'État. L'épreuve de vérité n'est pas tout à fait terminée, mais elle est déjà très engagée et elle risque d'être irréversible, avec des effets imprévisibles.

     II - Les Gilets Jaunes et le chant des sirènes

           L'urgence, le manque de confiance dans les autorités et les communications par les réseaux sociaux : tout pousse le mouvement des Gilets Jaunes à revendiquer la démocratie directe. Avec très vite la (re) découverte des deux difficultés inhérentes à toute vie démocratique : le traitement des divergences sur les revendications à privilégier ou sur les formes d'action, et la nécessité d'avoir des représentants, surtout face un adversaire qui, lui, dispose du pouvoir d'État. Peu à peu mais très difficilement les choses se décantent sur ces deux terrains. Des listes de revendications s'établissent cahin-caha mais tout leader potentiel se voit vite contesté.                                                                                                         Mais il y a plus difficile et plus déterminant : une revendication en appelle une autre parce que tout se tient ; et de l'énumération des maux à combattre on passe nécessairement à l'analyse de leurs causes. C'est ici que le chant des sirènes se fait entendre. Car l'intensité des maux et des injustices incite à chercher des solutions immédiates, déduites d'analyse supposées évidentes et donc d'acceptation immédiate. Et tandis que les Gilets Jaunes tâtonnent, les offres d'analyses et solutions clés en main se multiplient à leur égard. Le mal vient de l'excès des taxes (et non de l'injustice fiscale), disent les Républicains, mais aussi le ministre de l'économie. C'est-à-dire que la solution consisterait à réduire les impôts et donc les dépenses publiques. Le mal, disent d'autres, ou les mêmes, vient de la taxation écologique, rêve d'écolos idéologues, quand l'urgence est de pouvoir survivre. Le mal, disent des conseillers venus de la Droite ou de la Gauche, vient de l'Europe et de sa technocratie. Le mal, enfin, disent encore d'autres, vient de la vague migratoire. Anti fisc, anti écologie , anti Europe, anti migrants. Par leur révolte les Gilets Jaunes ne sont rien de tout cela ; mais à la recherche d'explications à ce qu'ils subissent, ils peuvent (et certains, ici ou là, le font) basculer vers ce genre de convictions. Avec l'avantage pour le pouvoir en place qu'aucune de ces analyses - solutions clés en main ne remet en cause le capitalisme dans sa phase néolibérale.                                                                                                                                                                                                                Il reste qu’à la posture constante de Macron d’ignorer et de marginaliser la représentation nationale, les organisations politiques de l’opposition, mais aussi les syndicats, répond la défiance affirmée par les Gilets jaunes à l’égard des partis politiques et des syndicats et la volonté de s’en tenir à l’écart. Est-ce là la limite de ce mouvement et son impasse ou bien le prodrome de formes d’organisations démocratiques nouvelles ?                                                                                                                                                                                                                                     Ce qui pour le moment laisse toute perspective d’un débouché politique aussi indéterminée que problématique. De quoi demain sera-t-il fait ?

 

III - Les forces de Gauche et leur responsabilité historique

           Comme tétanisées, les forces de Gauche sont menacées de rester spectatrices impuissantes du duel à haut risque entre le pouvoir macronien et les Gilets Jaunes. Et pourtant dans les principes politiques, l'idée de Gauche, loin d'être morte ou dépassée, est plus claire que jamais : à travers toutes les nuances possibles, être de Gauche c'est contester la pseudo évidence du TINA thatchérien (« There is no alternative », « Il n'y a pas d'autre choix »), et de son couple infernal : la dérégulation du mouvement des capitaux et les prétendues règles budgétaires d'austérité posées en principe supra politique quand elles ne sont que conséquences de la double stratégie du dumping social et du dumping fiscal.                                                                                                                                                                                                                           Dans la pratique politique elle aussi, les forces de Gauche ne sont dépourvues ni d'analyses ni de propositions. Elles ont de quoi dénoncer l'amalgame entre compétitivité et baisse du coût du travail parce qu'elles savent que la compétitivité est d'abord fonction du coût du capital et de la productivité. Elles savent analyser les prétendues complexités du monde de la finance, et démasquer l'illusion de la fécondité économique et sociale de la finance dérégulée. Elles ont de quoi, analyse démographique en mains, démasquer l'illusion intéressée et indigne d'une vague migratoire qui menacerait nos emplois ou notre identité. Elles ont de quoi montrer que c'est le même néolibéralisme destructeur qui exploite jusqu'à l'extrême de l'épuisement aussi bien les forces humaines de travail que les ressources naturelles, et que l'opposition entre fin du monde et fin du mois est une diversion par laquelle les forces dominantes divisent pour mieux régner. Elles ont aussi de quoi montrer par la pratique de l'économie sociale et solidaire, par les pratiques multiples du mutualisme, et même par des amorces de finances alternatives, qu'une autre politique et une autre vie sociale sont possibles et déjà amorcées. Elles devraient avoir de quoi entrer en dialogue d'égal à égal (et non entre maîtres et élèves) avec le mouvement des Gilets Jaunes, comme avec toutes les mobilisations spontanées de grande ampleur. Pourquoi restent-elles marginales, sans prise politique ?                                                                                                                                                                                           Sans doute parce qu'elles restent marquées, faute de les affronter et de s'en libérer, par les deux erreurs cruciales qui ont été les leurs depuis la fin des Trente Glorieuses.                                                                                                                                                                                               La première erreur est celle de la social-démocratie et est due à son présupposé que la justice sociale ne peut être que redistribution d'une richesse qui doit d'abord être produite. Elle a dès lors estimé souhaitable - inévitable de s'adapter à l'évolution du capitalisme lorsque dans le grand virage post-fordien, les classes dominantes ont relancé la pression sur les salaires directs et indirects (ceux de la protection sociale, des retraites,...). C'est un gouvernement de Gauche, celui de François Mitterrand, qui a enclenché la « rigueur budgétaire » dictée par les lois du marché, en même temps qu'il engageait la désindustrialisation censée, en France comme en Angleterre, entrer dans une économie nouvelle, celle des services. La social-démocratie amorçait là sa dérive en social- libéralisme, tellement proche du libéralisme social dont il était censé se démarquer. Et le libéralisme social lui-même est devenu néolibéralisme thatchérien. De cette longue dérive la Gauche doit sortir si elle veut être au niveau de ses responsabilités : réintroduire le sens de l'intérêt public au cœur de la production elle-même, mettre au centre de la vie politique le partage de la valeur ajoutée (salaires, investissements, dividendes) en contestant la primauté, aujourd'hui installée, des dividendes et en démocratisant l'investissement (pour décider de sa proportion dans la valeur ajoutée et de sa direction).                                                                                    La deuxième erreur est celle de la plupart des tenants de la Gauche de la Gauche. Conscients, eux, que la source de l'inégalité se situe dans la production (et non seulement dans la distribution-redistribution des richesses produites), conscients aussi que le néolibéralisme est d'essence mondiale, et conscients enfin que l'Europe est, comme les nations et comme toutes choses, dominée par les puissances néolibérales, ils ont cru pouvoir faire d'elle la pure incarnation ou le seul relais de la mondialisation. Sans comprendre que les forces dominantes néolibérales sont partout, en particulier au cœur même des nations ou des régions. Confrontés au recul général de la souveraineté politique ils ont cru pouvoir, analyse illusoirement rassurante, déceler la cause ou le lieu du mal : l'Europe comme instance dessaisissant la souveraineté nationale. Erreur dramatique de diagnostic qui laisse les mains libres aux classes dominantes comme absoutes de leur responsabilité dès lors qu'elles se donnent ou qu'on leur donne le label national. De sorte que dans le temps où la social-démocratie se laissait peu à peu entraîner vers le social libéralisme et, de là, vers le néolibéralisme tout court, la Gauche de la Gauche se laissait, pour une grande part en tout cas, peu à peu entraîner vers un nationalisme sourd ou explicite. Et elle ne peut se ressaisir qu'en reprenant le meilleur de sa tradition : en tout espace ou enjeu de la souveraineté (de la commune à l'Europe et au monde) permettre aux forces populaires d'utiliser au mieux les formes juridiques et politiques. Pas plus que la nation, l'Europe n'est ni la voie de salut à bon compte ni une damnation dont il faudrait se libérer. C'est un lieu où se joue aussi de la liberté et de la souveraineté. Et cela non dans une Europe idéale pour demain mais dans l'Europe actuelle, tout comme les luttes nationales ont lieu dans les nations actuelles. Affaire non d'abord de réformes institutionnelles mais de luttes politiques à mener en fonction des exigences du temps. Naguère, avant le virage néolibéral, l'Europe était à la fois le point de convergence et de coopération, jusqu'aux ententes malsaines, entre les forces industrielles complémentaires et amorce de dépassement des nationalismes : CECA d'un côté, espoir universaliste de l'autre, à racine centriste ou à racine de Gauche comme dans le Manifeste de Ventotene, (écrit par des résistants antifascistes déportés sur l’île de Ventotene, proposant la construction de l’Europe par une lutte démocratique, à caractère supranational et constitutionnel, contre la domination capitaliste). Aujourd'hui, dans le monde du capitalisme mondialisé et dominé par les deux empires américains et chinois (sans même parler de l'impérialisme de moindre puissance qu'est l'impérialisme russe) l'Europe est, au moins en puissance, un lieu ou niveau de souveraineté crucial pour permettre d'abord d'éviter la dilution ou l'asservissement des nations sous l'action des puissances multinationales.                 

                 Si les forces de Gauche sont capables de surmonter la double dérive vers le ralliement au néolibéralisme et le ralliement au nationalisme, elles peuvent se hausser au niveau de leur responsabilité historique. Il y a urgence, comme vient de le rappeler le mouvement des Gilets Jaunes en France et comme en avait déjà attesté le mouvement des Indignés en Espagne et Syriza en Grèce.                                                                         Cependant, en Espagne réapparaît pour la première fois l'Extrême Droite, la Grèce est à nouveau au bord du gouffre de la dette et en Italie s'est installé le nationalisme social.

                          Il y a vraiment urgence.

            Post-scriptum (9 décembre 2018) - On ne peut que se réjouir des convergences qui se sont produites hier ici ou là, dans Paris en particulier, entre les défilés de Gilets Verts, militant pour le salut de la planète et les Gilets Jaunes. Convergences où a surgi le slogan prometteur : « La transition écologique sera sociale ou ne sera pas ». Complétons ce slogan par un autre : « La transition écologique passera par le combat contre le néolibéralisme ou ne sera pas ».

 

 

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