Inde côté sombre ou le deuxième sexe en Inde.

 

            Au hasard des rues de Pondichéry, je me suis arrêté à regarder des chantiers de construction. Chantiers pauvres de quelques personnes, hommes et femmes mélangés, à faire la chaîne de ces briques que j’ai vu sécher dans des fours à ciel ouvert le long des routes du Tamil Nadu. Je les ai regardés faire du ciment. Les femmes le portent dans des sortes de calebasses, sur leur tête. Là comme partout, elles sont en sari. Pas question d’une tenue de travail plus adéquate. Le sari est fait pour cacher les formes du corps. C’est le fait de la coutume ancestrale, où la hiérarchie des castes se double de celle des sexes, de la domination dans les genres.

Inde aux femmes bafouées, aux femmes battues, aux femmes violées.

Une amie qui œuvre dans une ONG, m’a conseillé d’aller le soir, vers 23h., à la gare des bus où des villageois s’attroupent pour rentrer chez eux. « Vous les verrez là, en masse compacte, ivres ou ivres morts. Une fois chez eux, ils battent leur femme. Violemment. Comme ça. Avant de les violer ».

Selon une étude officielle nationale indienne (National Family Health Survey-3) :

37 % des femmes font état de violences diverses,

32 % ont été victimes de violence dans les cinq premières années de mariage,

55 % des femmes pensent que les violences conjugales sont normales,

41 % des femmes pensent qu'elles seront giflées par leur mari si elles manquent de respect envers leur belle-famille,

35 % des femmes pensent qu'elles seront battues par leur mari si elles négligent le ménage ou les enfants,

51 % des 75 mille hommes interrogés lors de l'enquête pensent que battre sa femme est normal si elle leur manque de respect.

Il manque dans ces statistiques celle de la violence quotidienne due à l’alcool.

            Les viols… L’émotion soulevée par le viol meurtrier survenu le 16 décembre 2012, dans un bus de New Delhi, mettra du temps à retomber. La presse s’en est fait largement l’écho. Si ce viol a marqué l’Inde, c’est à la fois par sa sauvagerie – la victime a été violée et torturée pendant trois quarts d’heure par six hommes ivres et est morte de ses blessures – mais aussi parce qu’il a touché un symbole de l’Inde émergente, une étudiante de 23 ans, issue d’une famille paysanne modeste, venue étudier dans la capitale indienne.

             Les femmes indiennes vivent dans une société patriarcale, machiste et violente. Le cercle vicieux se referme avec un système policier en lequel elles n'ont pas confiance et à juste titre : la National commission for women dénonce le harcèlement subi dans les postes de polices et affirme que 5 % des plaintes qu'elle reçoit concernent des agressions policières.

            Tous les indicateurs sur la situation des femmes montrent une dégradation de leur condition au cours des dernières années. Les crimes à leur égard ont augmenté: en 2006, (je n’ai pas trouvé de statistiques plus récentes) 53 femmes ont été violées chaque jour en moyenne ; soit 3 501 cas de plus qu'en 2005 selon les statistiques du National crime records bureau qui estime en outre que 71 % de ces crimes ne sont pas dénoncés.

            De ces crimes, la société indienne s’est longtemps accommodée en silence. Mais si elle se révolte aujourd’hui, c’est parce que les viols augmentent  et surtout, parce qu’ils touchent maintenant la classe moyenne urbaine. Ce qui rend les viols plus visibles et plus insupportables. Une génération jeune, active, en désir d’émancipation, financièrement autonome et qui veut pouvoir assumer sa modernité sans craindre de sortir le soir dans les villes s’est levée pour dire  non. Cette génération a intégré l’égalité entre filles et garçons dans les études et le travail (les manifestations ont d’ailleurs rassemblé autant d’hommes que de femmes) et elle rejette aujourd’hui ce vieil héritage patriarcal.

            Les associations féministes s’activent à combattre ces discriminations millénaires. Mais nous savons bien que dans ce domaine, les changements sont lents et difficiles. En France aussi où des campagnes doivent encore  être organisées pour que les victimes des viols osent parler et que « la honte change de camp ».

            Plus fondamentalement, l’Inde doit œuvrer pour un développement économique et social égalitaire, chance historique pour ce pays qui ne doit pas se contenter de se traduire par l’amélioration des conditions de vie d’une minorité mais qui doit changer le statut de la majorité des femmes, donner une chance à tous, femmes  et hommes, hautes et basses castes, ruraux et urbains.Vaste tache d’éradication de sa face sombre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.