Penser l'Europe à gauche, démocratiser la finance

Le 6 octobre 2018, l'Association «Renaissance des Lumières», a organisé un séminaire militant dont l’objet était : Europe monnaie, finance, démocratie. Les intervenants ont avancé leurs analyses et des propositions transformatrices de la vie financière européenne, susceptibles de jouer un rôle clarificateur et mobilisateur durant la campagne des prochaines élections européennes.

Que l'Association Renaissance des Lumières ait organisé une journée de réflexion sur le thème Europe : monnaie, finance, démocratie n'était pas une surprise, puisque dans son manifeste « Le capitalisme est-il la fin de l'histoire ? » ( 2017, Éditions  Au Pont9 ), il est dit :

« Après le congrès de Tours et le nucléaire, l’Europe est le troisième enjeu qui scinde la Gauche jusqu’à la blessure. Le traité de Maastricht (instauration de la monnaie unique) et le référendum de 2005 (sur le projet de constitution européenne) ont suscité des divisions dont les effets durent encore aujourd’hui et pour longtemps. ».

            Cette journée avait une double visée : être d'abord un séminaire de travail qui ne se contente pas de juxtaposer des exposés mais qui permette aux intervenants de confronter leurs analyses et d’en discuter. Elle voulait être aussi un séminaire militant : demande a été faite à chacun des orateurs de proposer, outre son exposé, un nombre limité de mesures qui lui paraissent possibles et souhaitables aujourd'hui, c'est-à-dire qui soient à la fois réalistes, profondément transformatrices de la vie financière européenne, et susceptibles de jouer un rôle clarificateur et mobilisateur durant la campagne des prochaines élections européennes.

            Autant dire que la renégociation des Traités n'est pas, aux yeux des organisateurs comme des intervenants, la condition d'une autre Europe, mais que bien au contraire une autre politique est possible en Europe, dès maintenant. Ce séminaire se veut donc le premier pas vers un projet de pacte unitaire pour les forces de Gauche en France et en Europe.

            Aussi européens que de Gauche, et réciproquement, donc.

Dans la diversité des compétences et dans les nuances d'engagement politique de chacun, a été affirmée l'urgente nécessité de tracer une voie nouvelle dans la campagne électorale européenne qui déjà s'engage : la journée a tenté de donner consistance à une pensée fermement démarquée aussi bien du « progressisme » macronien néolibéral que des nationalismes qui montent partout en Europe (et en France), et ainsi faire entendre une « troisième voix », celle qui propose d'œuvrer à une double démocratisation simultanée, de la finance et de l'Europe.

            Chercher une politique financière démocratique en Europe peut sembler ne venir qu'en second par rapport aux urgences et aux tensions politiques de l'heure. Faut-il plus ou moins d'Europe ? Faut-il « faire avec » l'Europe telle qu'elle est ou commencer par « changer les traités » ? Faut-il ouvrir les frontières aux migrants ou privilégier les classes populaires nationales ? Mais ces alternatives simplificatrices masquent l'essentiel : l'Europe et les nations qui la composent sont, comme l'ensemble de la planète, dominées, chacune à son niveau, par la logique de la rentabilité financière avec tous ses effets sociaux et environnementaux. Il faut donc commencer par cerner une autre logique financière pour aborder correctement les difficultés constitutionnelles ou celles de la politique migratoire. Car c'est en donnant corps, économique et social, à cette autre logique financière que l'Europe (re)trouvera son âme, principe à la fois d'unité et de générosité. De cette nouvelle logique les classes populaires seront, enfin, réellement bénéficiaires. Mais elles doivent d'abord en être des acteurs privilégiés. Car elles peuvent concourir, comme elles l'ont déjà fait et le font déjà pour une part, à sauver l'Europe et ses nations, des égoïsmes, de classes dominantes ou nationaux, et du chacun pour soi dont se nourrit l'asservissement volontaire ou au moins consenti à l'ordre-désordre financier mondial. A quelques mois de l'échéance électorale du printemps prochain, et devant la poussée nationaliste croissante, il n'y a pas à craindre les efforts théoriques et politiques pour tracer cette voie, qui couple démocratie et solidarité économique et sociale.

 

 

                                                Arguments des exposés

 

On trouvera sur le site   https://www.renaissancedeslumieres.fr d'une part un dossier de presse plus complet, d'autre part la vidéo intégrale des interventions, en quatre séquences ; vidéo également accessible directement sur Youtube : Conférence "Europe: monnaie, finance, démocratie". 

 

Les intervenants :

 

  • Laurence Scialom (Professeure à l’Université Paris Nanterre, responsable du pôle régulation financière du Think Tank Terra Nova et membre qualifiée de l’ONG Finance Watch) a examiné d'abord les liens ambigus, chargés de va-et-vient de personnel et de conflits d'intérêts, entre les puissances financières visibles ou cachées et les instances censées les réguler. C'est ce que les spécialistes appellent « la capture » : les lobbyistes contrôlent les instances de contrôle des lobbies. À partir de là l'emprise du monde financier s'exerce aussi bien sur les puissances publiques que sur l'opinion : emprise idéologique qui parvient à faire intérioriser dans la gestion publique comme dans la gestion des entreprises et dans la vie des particuliers les supposées « exigences » ou règles d'une gestion financière « saine ».

 

  • Frédéric Boccara (Membre du CEN du PCF et auteur, avec Yves Dimicoli et Denis Durand de Une autre Europe , Contre l'austérité, 2014, aux Éditions Le Temps des cerises, 125 p. ) s'est lui centré sur la BCE. Institution publique, elle est asservie à la rentabilité financière, aux multinationales et à l’impérialisme du dollar. Pour une autre mondialisation et une autre Europe, et face aux défis technologiques, écologiques, démographiques, …, il faut changer de logique, changer les critères de financement et de création monétaire. Faire mieux que limiter “ la finance ” : penser ensemble buts sociaux, moyens financiers et pouvoirs. Non “ plus ou moins ” d'Europe, de circulation, … mais une triple novation : un Fonds européen pour les services publics, financé par la BCE ; de nouveaux critères du crédit bancaire et de gestion des entreprises ; des traités internationaux de maîtrise des échanges visant à co-développer l’emploi, les richesses réelles et les biens communs.

 

  • Robert Salais (Auteur du livre Le viol d’Europe, Enquête sur la disparition d’une idée, 2013, aux Presses Universitaires de France ), par la voix d'Hadi Rizk, a fait apparaître que l'histoire de l'Europe a été scandée par de grands moments de bifurcation, où d'autres voies étaient envisageables que celle de la libéralisation (dérégulée) des capitaux. Ainsi de 1942 à 1948 a existé, sous des formes diverses (Manifeste de Ventotene, Congrès de La Haye) un fort courant référé à des textes internationaux progressistes (Conférence de Philadelphie, Charte de La Havane) et misant sur l'Europe pour combattre les inégalités et les nationalismes qui ont conduit aux deux guerres mondiales. Redonner ainsi vie aux possibles au sein du passé incite à scruter aujourd'hui l'Europe pour voir les possibles qu'elle comporte.

 

  • Ulf Clerwall (Spécialiste en questions financières, membre fondateur d’ALLISS (Alliance Sciences Sociétés), chef de projet et coordinateur du conseil scientifique de la Chaire UNESCO Bernard Maris Économie Société, membre-animateur de Diem 25-France), enfin, a suivi l'idée que pour contrer le poids de la finance toujours plus concentrée, dont la forme aiguë est le « too big to fail », il faut diversifier les formes institutionnelles (publiques / privées / coopératives ; lucratives / non lucratives ; locales / nationales / européennes…). Cette souplesse institutionnelle peut redonner à la fois la possibilité d'un contrôle citoyen sur les flux financiers et la recherche d'investissements utiles à la vie économique et sociale.

 

  • À ces quatre interventions constituant la base des échanges et des propositions formulées le 6 octobre 2018, se sont adjointes celles des organisateurs de cette journée : interventions complémentaires et perspectives synthétiques.

 

     Xavier-Francaire Renou pose qu'entre d'un côté la finance prédatrice et de l'autre côté de multiples critiques justes, mais dispersées, des effets de cette folie, il y a place, en Europe   pour une politique selon trois axes.

1) De grands projets européens mais à distance des illusions unanimistes et donc dûment débattus au Parlement européen, seul apte à les élaborer et promouvoir : telles une réelle politique énergétique commune (pour la chasse raisonnée au CO2), ou une politique numérique commune (pour des moteurs de recherche sans capture mercantile,…).

2) Libérée de la logique destructrice de la dette, l'inversion, tout de suite possible, par une articulation de la BCE et de fonds publics d'investissement, des flux financiers vers les secteurs et les zones ou pays qui manquent de financement.

3) Prenant enfin les choses à la racine, la double démocratisation, à formes et niveaux multiples, de la gestion des entreprises et de la finance, avec le débat prioritaire sur le juste partage de la valeur ajoutée : là est le cœur de la liberté commune.

 

           Hadi Rizk de son côté constate que malgré des dépenses d’investissement rognées par des règles comptables érigées en principes, et malgré la logique du marché et de la monnaie uniques - décisions politiques dissimulées sous des critères techniques- nous observons cependant l’apparition transnationale d’un réseau serré de commerce, de projets industriels, d’échanges humains et culturels, qui constitue l’infrastructure matérielle d’une communauté de fait. Et là où il y a des rapports et du pouvoir, là est requise l’intervention des citoyens. Si les statuts de la banque centrale lui interdisent de financer une solidarité entre les pays membres, d’autres articles autorisent une autre politique : la BCE peut abonder un fonds d’aide et d’investissement, pour que la dette induise des solidarités entre États, dans une croissance partagée. Le souverainisme est en fait la cause du problème qu’il prétend résoudre : les gouvernements prennent au Conseil européen des décisions dont ils n’assument pas la responsabilité. Et la tentation du repli sur le pré carré national est, en réalité, un aveu d’impuissance, étant donné que l’interdépendance exige un pouvoir démocratique : c’est la responsabilité politique qui fonde la citoyenneté et la nation. Il appartient par exemple aux syndicats européens de lutter ensemble contre le coût exorbitant du capital. C’est aussi au seul niveau de l’Europe que peut se coordonner une politique de l’énergie qu’appelle la transition écologique.

 

Ce séminaire, qui s'est tenu à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm à Paris, a été organisé par Xavier-Francaire Renou et Hadi Rizk                                                                                                                
Il a été modéré  par Henri Roudier et Fabrice Tricou

 

            Ce séminaire se veut le premier pas vers un projet de pacte unitaire pour les forces de Gauche en Europe et d'abord en France.

           Répondre aux urgences sociales et écologiques, sortir du désespoir de masse et faire face à la montée des périls. Pour cela l'Association Renaissance des Lumières veut œuvrer à surmonter la ruineuse dispersion des forces de Gauche, et contribuer à unir toutes les forces qui, avec les classes populaires, refusent de se soumettre aussi bien à la logique du néolibéralisme dominant qu'aux nationalismes destructeurs. Dans la conviction qu'une Europe plus démocratique est la voie privilégiée pour des solutions à la hauteur des enjeux.

 

                                                                                                                                                                      Michel Rotfus et Robert Lévy

                                                                                                                                                                      Pour Renaissance des Lumières.

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                       

 

 

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