Hannah Arendt,Margarethe von Trotta et Claude Lanzmann .

Tout ou presque a été écrit sur Hannah Arendt le dernier film de Margarethe von Trotta.

Est-ce un grand film, un beau film, un bon film ? Un bon film, certainement : il se regarde d’un bout à l’autre, passionnément, film à suspens. Il est aussi un film qui remue, qui déclenche une « tempête sous un crâne », en tout cas ce fut le cas pour le mien : un film qui donne à penser, qui se prolonge par la pensée. Opération réussie quand l’héroïne de ce film ne cesse de formuler cette injonction, « il faut penser, penser, penser encore ». Margarethe von Trotta filme une pensée en acte et la confronte au pire de l'histoire de son siècle, de son peuple. C'est  un film courageux, parce qu'il s'agit bien d'une pensée rencontrant le pire et cherchant à le penser.

Il a pour titre le nom de la philosophe, il aurait pu tout aussi bien s’appeler La banalité du mal. En effet, la cinéaste s’est centrée sur la période où Hannah Arendt, envoyée spéciale du New Yorker, a suivi en Israël, à Jérusalem, le procès d'Adolf Eichmann, criminel nazi. Le biopic de Margarethe von Trotta se focalise sur le procès Eichmann. Dans l’entretien au Huffington post[1], c’est elle dit que le premier titre du film était  The Controversy. Référence à la violente controverse qui a suivi la publication de ses articles, puis de son livre.

« Avec ma coauteur, Pam Katz, nous avons commencé à travailler sur ce projet en 2002, et, pendant longtemps, le scénario a évolué. Au début, le film commençait quand Hannah Arendt avait 18 ans et suivait le séminaire de Martin Heidegger ; il finissait avec sa mort en 1975. Mais nous avons compris que le film n'allait cesser de faire des sauts de puce d'un événement à l'autre, d'un pays à l'autre. Or je voulais raconter tout ensemble la vie et la pensée de la philosophe : comment montrer ce qu'Hannah Arendt a dans la tête ? Nous avons décidé, après deux ans de travail, de nous focaliser sur ces quatre années, de 1960 à 1963, autour du procès d'Adolf Eichmann et du texte qu'elle en tire, Eichmann à Jérusalem. »

Hannah Arendt y déclare : « J’ai manqué Nuremberg, je n’ai jamais vu ces gens en chair et en os ». Ces gens, c’est à dire  les nazis. Elle a “simplement”  été enfermée, comme apatride, au camp de Gurs[2], dans les Pyrénées, dans le Midi de la France, où Vichy parquait  les ressortissants étrangers, (avant de les expédier à Drancy puis de là, par les bons soins des allemands à Auschwitz) et où elle n’a vu que des uniformes français. Aller à Jérusalem, c’était aussi une sorte de catharsis.

Mais, ce film passionnant ne s’en tient pas à la tache déjà très difficile de  rendre compte de la façon dont Hannah va s’impliquer dans ce procès et des conséquences tumultueuses que cela va avoir.

     Il rend un superbe hommage à sa personne. Pas uniquement parce qu’elle s’est efforcée de préserver la liberté de sa pensée à l’égard des conventions comme à celui du moralisme ambiant, mais aussi parce qu’il la montre comme un être de chair et de désirs, toujours guidé par une très haute idée de l’humanité. Son appartement new-yorkais grouille d'intellectuels allemands émigrés comme elle. Il la montre entourée de ses amis, l'écrivain Mary McCarthy, son amie intime, fumant, buvant, discutant, discutant beaucoup, vouant un culte à l’amitié. Il la montre dans cette discussion permanente qu’elle entretenait avec cet autre très grand ami, Kurt Blumenfeld[3] qui fut son initiateur en sionisme dont elle s’est détournée sans cesser son amitié avec lui.

 

Deux séquences superfétatoires dans ce film la montrent avec Heidegger, un maître à qui elle voua une admiration amoureuse passionnée, et qui la lui rendit. Deux restes du projet initial, deux hors-sujet, mal contrôlés au découpage puis au  montage, qui auraient du être impitoyablement coupés.

Hannah et Martin…

La première séquence, remonte au moment de la rencontre avec le maître, en 1925. Elle est étudiante, jeune et très belle. La seconde où elle le retrouve après la guerre, en 1950, bien avant l’épisode du procès Eichmann, qui est l’objet du film. Ils marchent dans un bois. Il est ridiculement vêtu de son costume bavarois traditionnel, la tenue qui s’impose avec évidence, pour retrouver cette femme ardente, comme elle l’a souhaité romantiquement, 25 ans jour pour jour après leur première nuit d’amour. Elle l’interroge sur son adhésion au NSDAP, le parti nazi. Il répond brièvement, et assez stupidement « Je ne suis  pas très doué pour la politique ».

Il m’est difficile de ne pas penser à ce passage de Maîtres anciens de  Thomas Bernard[4] (on excusera ou pas cette référence irrévérencieuse) qui le décrit «(…) assis sur le banc devant sa maison de la Forêt-Noire, à côté de sa femme qui, dans son enthousiasme pervers pour le tricot, lui tricote sans arrêt des mi-bas d’hiver avec la laine, tondue par elle-même, de leurs propres moutons heidegerriens (…) Sa femme, qui toute sa vie, l’a complètement dominé et qui lui a confectionné tous ses mi-bas au tricot et tous ses bonnets au crochet et qui lui a cuit son pain et tissé ses draps et qui lui a même fabriqué ses sandales. Heidegger était une tête kitsch (…) un faible penseur préalpin, selon moi, tout juste fait pour la potée philosophique allemande».

 Vertige et mystère de la fascination amoureuse : que faisait donc cette femme  superbe et superbement intelligente avec un tel homme ?

Hannah et Martin … Entre les deux, une différence radicale de méthode.

Du côté heidegerrien, la pensée est grecque et solitaire à la façon de Platon : « … la pensée est un dialogue intérieur, silencieux,  de l’âme avec elle même » lit-on dans Le sophiste. Heidegger est enfermé dans sa méditation solitaire. Il n’a rien vu, rien compris de l’horreur qu’était le nazisme et pas plus que de l’horreur que ses velléités politiques ont suscité chez ses proches[5].

Hannah est résolument du côté de Kant qui demande « ( …) penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? (…) »[6]. Elle développe ses idées au fil des conversations avec son mari, sa secrétaire, ses contacts au New Yorker, ses étudiants, ses adversaires, véritable animal politique qui place le « vivre-ensemble » au centre de sa vie.

Hannah et Martin…

Je tiens ceci du témoignage direct d’un ami : Au premier séminaire du Thor en 1966, auquel il participait, après donc que Heidegger ait pu reprendre ses activités d’enseignement à partir de 1951 plusieurs jeunes étudiants, enthousiasmés par Hannah Arendt, ont demandé au maître ce qu’il pensait d’elle. Le maître a répondu « C’était la meilleure en grec. Elle était grecque ». Réponse glaçante : Hannah la philosophe d’origine allemande, qui, à cette époque-là, se reconnaissait pleinement  juive et américaine, était en fait grecque selon le maître…. On sait, on comprend que c’était sa manière à lui de lui rendre hommage, de dire qu’elle était véritablement, authentiquement, totalement philosophe. Mais on retrouve là  cette obsédante croyance qu’il n’y a de philosophie que grecque. Et allemande. Aucun salut philosophique en dehors. 

 Comment peut-on penser sans embrasser ?

Le film la montre en intellectuelle ô combien incarnée : elle est à sa table de travail. Son mari, Heinrich Blücher, se prépare à sortir de leur appartement dans un vague au revoir. Elle lui reproche : "Pourquoi es-tu parti ainsi ?"- Lui : "Tu travaillais, je ne voulais pas te déranger..."- Elle : "Mais comment peut-on penser sans embrasser ?".  Lui, ne peut répondre que d'une seule façon, très pratique : en l'embrassant.

Ou bien, à un autre moment, elle lui déclare plus crûment :  « Il faut baiser pour bien penser ». Elle et lui, dans une chaleureuse complicité, un compagnonnage tendre et amical alors qu’ils vivaient leur sexualité ailleurs, chacun de son côté. Mais le film n’en dit rien, c’est son droit. Ou bien encore, il la montre dans un moment de repos ou de réflexion, fumant, allongée sur une méridienne comme sur un divan de psychanalyste. Allongée et fumant, analysante et analyste à la fois.  Fumant et fumant toujours avec ses étudiants, chaleureuse et rigoureuse.

Hannah Arendt, écrivaine rigoureuse et quelque peu austère, il fallait l’incarner, la rendre vivante, dans l’épaisseur et la luminosité de sa chair. Barbara Sukowa, lui prête remarquablement son corps, son visage et sa voix. Surtout sa voix. Pour les amis américains d’Hannah, même germanophones, suivre les conversations relève de l'exploit. "L'anglais est le violon d'Hannah. Si vous souhaitez qu'elle joue sur son Stradivarius, il faut qu'elle parle l'allemand" explique Heinrich Blücher, son époux.

« Barbara a plongé, comme nous, dans les archives expliqueMargarethe von Trotta . Elle a beaucoup écouté les conférences d'Hannah Arendt. De plus, elle vit à New York depuis vingt ans, et, trois mois avant le tournage, elle s'est mise à parler à sa famille et à ses proches avec l'accent allemand si caractéristique d'Hannah Arendt. Enfin, et surtout, c'est une actrice extrêmement curieuse, méticuleuse, intelligente : elle était capable d'incarner aussi bien une femme qu'une pensée ».[7]

Si le titre du film avait été La controverse, il aurait été faible, très en deçà de la réalité : la polémique soulevée par les articles d’Hannah Arendt dans  le New yorker puis par la publication de son livre Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal a été d’une extrême violence[8]. A certains égards, un lynchage. Elle fut l’objet de menaces physiques, d’insultes de toutes sortes .

Déjà avant le procès, elle était perçue comme une personne sulfureuse : sioniste mais critique à l’égard de la politique d’Israël, favorable à l’entente avec les arabes, hostile à l’idée d’un peuple élu, ayant entretenu dans sa jeunesse une liaison avec Heidegger, philosophe antisémite et compromis avec le régime nazi, critique à l’égard d’un certain nationalisme juif elle avait été dénoncée de ce fait comme antisémite. Elle a d’ailleurs été la première intellectuelle juive à avoir été taxé d’antisémitisme[9].

On lui reprocha d’être fascinée par le bourreau Eichmann, de négliger et de mépriser les victimes, d’accuser les membres des Judenräte, les Conseils Juifs mis en place par les nazis,  d’avoir, par leur collaboration, amplifié le nombre des victimes au point de faire endosser aux juifs les crimes des nazis[10]. Dans les différents pays où la polémique se propagea au rythme des traductions, trois reproches principaux lui furent adressés : sa mise en cause de certains responsables des Conseils juifs, son ton « ironique », et l’expression elle-même de « banalité du mal ».

En France où la polémique arriva, avec un temps de retard, amplifiée et déformée,  les critiques furent haineuses, déchaînées. En 1966, suite à la parution de l’édition française du livre Sans être conservateurs, ou ultra sionistes juifs, des intellectuels, universitaires comme Wladimir Jankélévitch, Robert Misrahi, Olivier Revault d’Allonnes, manifestèrent leur indignation dans le Nouvel Observateur, dansun numéro consacré à l’affaire sous le titre « Hannah Arendt est-elle nazie ?». Ils signèrent un texteoù ils lui reprochaient d’être masochiste, malveillante, menteuse,  indifférente au sort des juifs,…. [11]. La polémique continue et laisse des traces aujourd’hui encore : « Cette polémique a laissé des traces. Claude Lanzmann, par exemple, exècre toujours Arendt pour ce qu'elle a écrit dans ce texte »[12].

Avec ses amis, ce fut terrible. Les amitiés les plus profondes, les plus anciennes, comme celle qu’elle a entretenue avec Gershom Sholem[13] n’y résistèrent pas.

 

Hannah et Gerhard - Gershom.

Pendant toute la durée de leur relation, Hannah le prénomma Gerhard, de son prénom allemand, qu’il a changé en Gershom après  son arrivée en Palestine.

Liés dès le milieu des années trente d’une amitié paradoxale puisque tout dans leurs idées les opposaient, Hannah Arendt et Gershom Sholem échangèrent entre New York et Jérusalem, pendant plus de vingt ans, une correspondance chargée de passion, habitée par la présence de Walter Benjamin, leur ami commun, puis après son suicide, hanté par son ombre[14]. « My heart goes out to you » écrit Hannah à Gershom depuis New York en 1946.  « Je suis de tout cœur avec vous ». Cela signifie lui explique-t-elle que mon cœur s’envole vers vous, en Palestine, franchit les frontières, sans billet ni passeport.

 Cette correspondance constitue une œuvre précieuse de réflexions essentielles sur des sujets qui ont enflammé le monde intellectuel juif et très au-delà : après le génocide, les Juifs doivent-ils former un état distinct fondé sur la judéité ( Sholem) ou bien s’assimiler dans les pays où ils résident (Arendt) ? Entre 39 et 63, ils se confrontent sur la judéité, le sionisme, l’actualité politique, tandis qu’ils se sont engagés tous deux après la guerre dans le sauvetage des bibliothèques et des archives pillées par les nazis. Ils ont nourri une relation à l’évidence fondée sur « le deuil des morts et le combat pour la survie du judaïsme »[15].  Cette conversation et cette amitié s’achèveront sur une rupture en 1963.

Le film de Margarethe von Trotta  ne dit rien de cette relation entre Hannah et Gershom. Il fallait faire avec les limites imposées par le film, choisir, condenser  et couper. Le film transpose dans la discussion qu’elle a avec Kurt Blumenfeld quelques unes des répliques qu’on lit dans la correspondance entre Hannah et Gershom.

L’essentiel de leur dispute se trouve dans la lettre du 23 juin 1963 où Gershom charge Hannah avec une sévérité et une violence extrêmes. Et celle du 20 juillet 1963 où elle lui répond point par point[16].

Celui-ci l’accuse de manquer d’amour pour le peuple juif. Qu’on me permette cette longue citation : « (…) Dans votre livre, sur tous les points décisifs, il n’est question que de la faiblesse de l’existence juive, justement là où il s’agit d’accentuer. Et autant (cette faiblesse) a effectivement existé, autant cette accentuation, pour ce que j’en vois est totalement unilatérale, et paraît ainsi très méchante. Mais le problème que vous soulevez est un vrai problème. Pourquoi donc, dès lors que nous le savons, votre livre suscite-t-il ce sentiment d’amertume et de honte, non pas sur ce qui est rapporté, mais sur la rapporteuse ? Pourquoi votre rapport masque-t-il ce qui y est relaté et que vous voulez tout de même, à juste titre, soumettre à la réflexion ? La réponse, pour autant que j’en ai une, et que je ne peux vous cacher en raison même de la grande estime que j’ai pour vous, doit forcément contenir l’exposé de ce qui nous sépare en la matière. C’est le ton insensible, et même presque narquois, sur lequel cette question qui nous concerne au cœur véritable de notre vie est traitée dans votre texte. Il y a dans la langue juive quelque chose que l’on ne peut absolument pas définir, mais qui est parfaitement concret, ce que les juifs appellent Ahabath Israel, l’amour pour les juifs. Et de cela, on ne perçoit rien chez vous, chère Hannah pas plus que chez tant d’intellectuels issus de la gauche allemande. (…) Je n’ai pas de sympathie pour pour le style de légéreté du cœur – je veux parler du flippancy anglais - dont vous faites trop souvent preuve à cet égard dans votre livre.(…) »[17]

A la fin du film, elle déclare à Kurt Blumenfeld "Je n'appartiens pas à un peuple ». "Il n'y a pour moi que des individus. J'aime mes amis".  

Elle écrit à Gershom en réponse à sa lettre, qu’elle n’a jamais appartenu à la gauche intellectuelle allemande, que son imputation est tout simplement fausse. Mais qu’en revanche, est appartient au peuple juif, elle le porte en elle. C’est une donnée factuelle.

Elle lui écrit : « (…) Ce serait de la folie (que de prétendre que je ne suis pas membre de ce peuple, c’est moi qui précise, MR.) (…) Être juif compte pour moi au nombre des données indubitables de mon existence et je n’ai jamais voulu changer quoi que ce soit à ce genre de factualité. Un tel état d’esprit de gratitude fondamentale pour ce qui est tel qu’il est, donné et non fait, physei et pas nomoi, est prépolitique, mais a pourtant dans des circonstances extraordinaires, par exemple celle de la politique juive, des conséquences politiques pratiquement négatives : il rend certains types de comportement impossibles, et ce sont justement, me semble-t-il , ceux que vous décelez dans mes propos. (…) Il me semble que vous connaissez ma façon de penser ces questions, et je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi vous me rangez dans un tiroir dans lequel je n’entre pas et ne suis jamais entrée. (…)

Sur le fond (…) Vous avez parfaitement raison de dire que je n’ai pas d’ «amour » de ce genre ; et ce pour deux raisons : premièrement, je n’ai de toute ma vie jamais « aimé » quelque peuple ou collectif que ce soit, ni l’allemand, ni le français, ni l’américain, ni par exemple la classe ouvrière ou quoi que ce soit relevant de cette gamme de prix. Je n’aime en fait que mes amis, et suis parfaitement inapte à tout autre amour. Mais deuxièmement, cet amour pour les juifs me paraît suspect, étant juive moi-même. Je ne m’aime pas moi-même pas plus que je n’aime ce qui compose ma substance d’une manière ou d’une autre. »  Suit une anecdote à caractère pédagogique, où elle cite Golda Meir qui lui dit « je crois au peuple juif » « Phrase épouvantable commente Hannah, (…)  j’aurais pu rétorquer : la grandeur de ce peuple a jadis été de croire en Dieu, et de le faire d’une manière dans laquelle la confiance en dieu et l’amour de dieu dépassaient largement la crainte de Dieu. Et voilà que ce peuple ne croit plus qu’en lui-même. Que voulez-vous que cela donne ? Bref, dans ce sens, je n’«aime» pas les Juifs et je ne  « crois » pas en eux, j’appartiens seulement de manière factuelle et naturelle à ce peuple.

Explication qui se poursuit au plan politique … Il faut lire cette correspondance exemplaire pour la façon dont elle est aussi rigoureuse que chargée de cette amitié intellectuellement exigeante. Il faudrait s’arrêter sur cette leçon de philosophie que modestement Hannah ramène à sa complexion personnelle, petit traité sur l’amour, concept pathologique (au sens kantien[18]) mais pas du tout concept politique ou sociologique de ce qu’on pourrait nommer rapidement le lien social. Cela non plus , Gershom ne peut l’entendre.

Entre Hannah et Gershom, il y a une incompréhension fondamentale qui relève de la distinction particulièrement éclairante ici, que fait Elisabeth Roudinesco entre judaïcité et judéïté dans son livre, dont c’est d’ailleurs un des objets principaux. « Retour à la question juive, donc, c’est à dire aux différentes manières d’être juif dans le monde moderne »[19]. Cette différence, cette césure est affirmée par Hannah, ignorée, déniée, et incomprise par Sholem. Les plus grands esprits ont des limites. Aujourd’hui, on retrouve encore la même difficulté dans les débats entre juifs qui virent très vite aux invectives et aux condamnations majeures, les uns, esprits certainement de moindre envergure que celui de Sholem, traitant les autres de juifs antisémites animés par la haine de soi, dès la moindre prise de distance critique à l’égard de la politique du gouvernement israélien. 

Je ne vais pas ici reprendre toute la discussion entre Hannah et Sholem. Ni un à un, chacun des points qui ont valu à Hannah Arendt une réception aussi violemment catastrophique. J’en retiendrai seulement deux :  la banalité du mal et la critique du rôle des Judenräte, les Conseils juifs nommés par les nazis à la tête des ghettos qu’ils constituèrent.

 

Banalité du mal.

Expression-image-concept dont le sens a été usé, abusé, déformé, banalisé, avant même d’avoir été compris.

On lui a reproché, contre sens après contre sens, de faire d’Eichmann un individu banal, au sens où est banal n’importe lequel d’entre nous pris dans notre commune condition. Et de faire de cette banalité, ce qui se produit en chacun d’entre nous, dans la vie de tous les jours. Bref, on lui a reproché de soutenir qu’il y a, en chacun de nous, un Eichmann qui sommeille. Près de cinquante ans après avoir qualifié Hannah Arendt de nazie, le Nouvel Observateur, fidèle à lui-même, relance sa pique contre Hannah Arendt dans un entretien avec Claude Lanzmann à propos de son dernier film  Le dernier des injustes[20]. Pascal Mérigeau, pour le Nouvel Obs : Le témoignage de Murmelstein permet également de dessiner un portrait d’Eichmann en rupture avec les enseignements que certains, comme Hannah Arendt, ont pensé pouvoir tirer de son procès….

Claude Lanzmann répond : Le témoignage de Murmelstein permet de dessiner un tableau de la corruption des nazis et de mettre en lumière le fanatisme d’Eichmann, dès 1938, date de la création par lui, à Vienne, de l’Etablissement central pour l’Emigration juive. Organisé à la hâte pour répondre au voeu de Ben Gourion , le procès Eichmann fut un procès d’ignorants, où personne ne savait seulement interroger les témoins. Eichmann, une personne « banale », c’est risible ! On sait aujourd’hui que contrairement aux conclusions du tribunal de Jérusalem à ce procès, Eichmann a participé activement à la nuit de Cristal, dont Murmelstein a raison de dire qu’elle n’est en rien une conséquence de l’assassinat d’un secrétaire de l’ambasade d’Allemagne à Paris, qu’au contraire elle a été préparée minutieusement et venait en réponse à la création, , vingt ans auparavant précisément, de la République de Weimar, aussi appelée « République des Juifs (…) ».

On savait que Lanzmann exècre obstinément Hannah Arendt. Il peut y avoir des oppositions, des querelles, des  antagonismes intellectuels, que l’ont tente de fonder. Ici, rien de tel. Seulement une invective formulée dans la morgue et le mépris. Dans le sophisme aussi. Et qui reprend d’ailleurs un propos semblable dans un autre entretien figurant dans le dossier de presse de son film[21]. «Et Hannah Arendt, émigrée aux États-Unis qui n’avait connu tout cela que de très loin (ici Lanzmann fait allusion à la nuit de Cristal et à son origine historique. C’est moi qui précise, MR), a raconté beaucoup d’absurdités à ce sujet. La banalité du mal, comme l’écrivait Paul Attanasio dans le Washington Post lorsqu’il rendait compte de «Shoah » n’est le plus souvent rien d’autre que la banalité des propres conclusions de Madame Arendt».

On ne peut ici que lui renvoyer sa politesse : c’est de sa propre capacité à la banalité en matière de pensée, au manque radical de réflexion dont témoigne ici Claude Lanzmann. Le génial auteur du film Shoah, se comporte dans ce genre de jugement comme le premier venu . Il n’est capable que d’une invective à l’emporte pièce, insensible d’ailleurs à ses propres contradictions. « On sait aujourd’hui que … » Mais justement, aujourd’hui. Pas au moment de l’instruction du procès d’Eichmann. Et si, à la lumière de ce que la connaissance historique permet de dire aujourd’hui, il apparaît que le procès d’Eichmann a été conduit avec légèreté et insuffisance, c’est un non-sens d’en imputer la faute à Hannah Arendt qui a pensé ce à quoi elle était confrontée avec les moyens que le tribunal l’instruction et le procès lui ont fourni. D’ailleurs des historiens de l’holocauste comme Léon Poliakov[22]  ou Raoul Hilberg[23]n’ont pu, eux non plus, sauter par-dessus leur temps en faisant état de connaissances dont ils ne disposaient pas encore. Hic Rhodus, hic saltus[24]. Claude Lanzmann ne le leur reproche pas. Etrange ! On peut se demander pourquoi.

Bien plus, il atteste ici que sa furie l’aveugle : sous le  terme de banalité du mal, il ne comprend pas autre chose que la doxa la plus commune. Il atteste qu’il n’a rien à faire de ce que la philosophie peut dire et permettre de penser, tellement il est convaincu que sur ces questions, il n’y a de pensée que ses propres certitudes. Ce qui est clair c’est qu’il n’y comprend rien. Pour comprendre la monstruosité, ce que l’homme a pu faire à l’homme, pour paraphraser le beau titre du livre de Myriam Revault d’Allones, il a besoin de  bourreaux monstrueux, diaboliques, au delà de l’humain comme le grand nombre des juifs survivants.   Il ne comprend pas qu’à l’opposé de cela, il est devant un de ces moments étonnants de la pensée, où un concept est au travail, tend à se former, s’élaborer, avec ses difficultés, ses hésitations, et même ses zones d’obscurité. Preuve si besoin était que de grands hommes par certains côtés peuvent être par d’autres de petits esprits.

Gershom Sholem lui, ne s’y est pas trompé, même s’il porte un jugement sévère. Il écrit à Hannah : « Cette nouvelle thèse me frappe comme un slogan ; elle ne me paraît pas, à coup sûr, le fruit d’une profonde analyse du genre de celle que vous avez donné de façon si persuasive au service d’une thèse toute différente et même contradictoire dans votre livre sur le totalitarisme… Peut-être plus qu’un slogan, (elle) devrait faire l’objet d’une recherche à un niveau sérieux, comme un concept qui trouve sa place en philosophie morale et en éthique politique ».    

Elle ne répondra jamais vraiment à la sollicitation de Sholem pas plus qu’à celle bien plus bienveillante de Karl Jaspers qui l’incitait à approfondir philosophiquement le contenu de pensée sous-jacent à la formule qu’elle avait appliquée génialement à Eichmann –banalité du mal-, et à la question à laquelle elle se confrontait : « Qu’est-ce que le mal ? ».

Je renvoie ici aux livres de Myriam Revault d’Allones [25]dont la pensée en philosophie politique côtoie depuis longtemps celle d’Hannah Arendt  et qui traite de manière précise et formidablement éclairante la genèse de cette démarche. Elle explicite de la façon la plus lumineuse le lien entre Kant et le concept de mal radical d’un côté, Hannah Arendt et celui de banalité du mal de l’autre, la confrontation entre les deux philosophes et entre les deux concepts.

Il est vrai qu’Hannah Arendt rend compte d’abord de ce qui la frappe et qu’elle décrit. Mais ce qu’elle décrit est vu d’un regard intelligent et informé.

Son regard était nourri par sa méditation de Kant et de ce qu’il en a résulté dans sa réflexion déjà publiée  sur ce sujet dans Les origines du totalitarisme (1951), dans la Condition de l’homme moderne (1958) dans la Crise de la culture (1961) et qui se poursuivra jusqu’à la fin de sa vie dans les Considérations morales et la Vie de l’esprit.

Je voudrais pour ma part me contenter de quelques pistes sous forme de rapides éléments d’élucidation.

 

D’une part, dans La religion dans les limites de la simple raison (1793) Kant reprend et retravaille sur le fond la pensée classique du mal. Le mal n’est ni originel, ni diabolique, ni inscrit dans une Théodicée, ni dans une histoire théologique de l’humanité qui pose la question de la tension problématique entre l’existence d’un Dieu tout puissant et infiniment bon et celle du mal qui existe dans le monde. A la question d’où vient le mal, question sur l’origine, insondable, inscrutable, il en substitue  une toute autre : d’où vient que nous faisons le mal. Ce déplacement de la question permet alors de s’interroger sur ce que nous faisons, et pouvons faire contre le mal. Penser le mal, c’est désormais, s’orienter vers une tâche à accomplir. Expliciter ce qu’il appelle le mal radical, c’est le sortir de son absoluité et de son obscurité qui l’enracine  dans la chute, le péché, la faute originelle, ou bien dans une origine diabolique,  ou dans un fondement psychologique, ou encore dans un fond idéologique d’un individu ou d’un groupe. Il n’est pas lié à la sensibilité, à la prégnance des passions. C’est aussi repenser ce qu’on appelle la nature de l’homme, sa nature morale : « C’est le fondement subjectif de sa liberté qui précède toute action empirique faite dans telle ou telle circonstance tombant les sens. Toutefois, ce fondement subjectif doit toujours être aussi un acte de liberté. Par suite, ce fondement du mal ne saurait se trouver dans un objet déterminant l’arbitre par inclination, dans un penchant naturel, mais seulement dans une règle que l’arbitre se forme lui-même pour l’usage de sa liberté, c’est-à-dire dans une maxime (…)».

Cette nature morale, c’est l’usage subjectif de sa liberté. L’être humain fait à tout instant l’usage de sa liberté par lequel il contrevient à la loi morale pour privilégier la satisfaction de ses désirs. C’est cet usage de sa liberté contre la loi morale que Kant appelle mal radical. Radical mais pas absolu[26]. Radical, car situé à la racine de la volonté, il a pour origine le libre arbitre, le choix du sujet. Il y a un choix du mal comme il y a un choix possible du bien : cela concerne l’exercice pratique, concret, de sa liberté. Il n’est pas absolu ce qui impliquerait la perversion de l’espèce humaine, le choix du mal pour le mal, la perversion de la raison par une sorte de Malin Génie qui empêcherait de suivre la loi morale. Il est radical car il est banal : il est le mal de tous même si tous ne le font pas.

Le propos d’Hannah Arendt dans son Rapport sur la banalité du mal, tout comme le film de Margarethe von Trotta qui en rend compte à sa manière, sont habités par Kant, de part en part même si pas un mot n’en est dit. Il faut ici encore, se reporter à la correspondance entre Hannah et Sholem, pour lire cette référence à Kant, au détour d’une phrase[27] :  « J’estime effectivement aujourd’hui que seul le mal est toujours extrême, mais jamais radical, qu’il na pas de profondeur, pas de caractère démoniaque. S’il peut ravager le monde entier, c’est précisément parce que, tel un champignon il se propage à sa surface. Ce qui est profond en revanche, et radical, c’est le bien – et lui seul. Si vous lisez ce que Kant écrit du mal radical, vous verrez qu’il ne désigne pas beaucoup plus que la malignité ordinaire (…) Mais comme je vous l’ai dit, j’aimerai ne plus m’exprimer sur ces questions car j’ai l’intention de les traiter une fois encore en détail et dans un autre contexte. Mais le modèle de ce que je veux dire restera sans doute M. Eichmann. ».

Il n’en reste pas moins que les explications fournies par Hannah sont loin d’être satisfaisantes. Je cite Myriam Revault d’Allones : « Dans son dernier ouvrage, La vie de l’esprit, elle reconnaît que le motif de la « banalité du mal » ne recouvrait « ni thèse, ni doctrine » en dépit du fait, confusément ressenti, qu’il prenait à rebours la pensée traditionnelle (littéraire, théologique, philosophique) sur le problème du mal. Il la prenait à rebours car il interdisait toute dimension démoniaque ou diabolique, toute méchanceté essentielle, toute malfaisance inné et, plus généralement, tout mobile ancré dans la dépravation, la convoitise et autres passions obscures : tout ce que donne à voir, par privilège, le drame shakespearien (…)»[28] Elle cite Hannah Arendt : « (…) la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite passée ou bien manifeste au cours du procès et au long des interrogatoires qui l’avaient précédé, étaient de nature entièrement négative : ce n’était pas de la stupidité mais un manque de pensée »[29]

 Alors que tout Israël s’apprêtait à juger un bourreau monstrueux, au delà de toute pathologie humaine au point, on l’avait déjà vu au procès de Nuremberg, que la psychiatrie s’avouait dépourvue de terme pour qualifier cette monstruosité[30], alors que Haussner, le procureur général du tribunal de Jérusalem, s’acharnait à faire de lui le prototype de toute la monstruosité humaine, un monstre au-delà de l’humain, ce qui la frappe, c’est cet homme quelconque, grisâtre, bureaucrate, incapable de prononcer une phrase qui ne soit pas un cliché, le visage ravagé de tics[31]. Mais, c’est la suite qui importe : « Plus on l’écoutait, plus on comprenait que sa difficulté de parler était liée à sa difficulté de penser, penser du point de vue de l’autre». déclare Hannah dans « Eichmann à Jérusalem »

 Eichmann n’était ni un monstre ni un imbécile, mais quelqu’un dont le renoncement à l’exercice de penser et de juger par soi-même avait conduit à la terrible, l’indicible banalité du mal.                                                                                                                             

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Sa critique du rôle des Judenräte, les conseils juifs placés par les nazis à la tête des ghettos, Hannah Arendt s’en explique, dans sa correspondance avec Gershom Sholem.

D’abord sur la nécessité de l’explication elle-même :  « (…) je crois que nous ne pourrons en terminer avec ce passé que si nous commençons à juger, et de manière énergique ».  Rien que cela était un blasphème, un outrage aux morts, sacralisés, sanctifiés.

Hannah Arendt soutient que l’activité de ces comités de notables qui administraient à la place des nazis la communauté du Ghetto, s’occupant de l’administration de la vie quotidienne, c’est à dire aussi bien des écoles et des hôpitaux que de la police, dans des conditions très variables d’une ville à l’autre, d’un Schtettle à l’autre, allant de la collaboration servile avec les exterminateurs, à la révolte et la collaboration avec la résistance locale, a simplifié et facilité la tâche des exterminateurs, en servant d’intermédiaires entre les nazis et la population juive, en y faisant régner l’ordre, - si on peut parler d’ordre dans l’enfer que les ghettos sont très vite devenus -, en fournissant les listes des travailleurs esclaves et les listes des noms de ceux qui étaient envoyés dans les camps de la mort. Certains de ces dirigeants ne supportèrent pas l’horreur qu’on leur imposaient et se suicidèrent.

Ce fut le cas d’Adam Czerniaków, exemplaire à plus d’un titre. Ingénieur et enseignant à l'école professionnelle de la communauté juive de Varsovie, juif assimilé né et ayant vécu à Varsovie, il se considère à la fois Juif et Polonais. Il devint sénateur puis membre du conseil municipal de Varsovie et conseiller de la communauté juive de Varsovie. Il publie des ouvrages savants dans le domaine de la chimie pratique et de l’industrie. En 1939, il est nommé président de la communauté juive de Varsovie. C'est à ce titre qu'il est nommé à la tête du Judenrat, tenu pour responsable de l'exécution des ordres allemands dans la communauté juive. Il débute la tenue d'un journal le 6 septembre 1939, qu'il poursuivra jusqu'au jour de sa mort[32]. En juillet 1942, les forces allemandes commencent la préparation des déportations massives du ghetto de Varsovie vers le camp d'extermination de Treblinka.  Le Judenrat reçoit l'ordre de fournir des listes des Juifs au rythme de 6000 par jour. Ils seront parqués par la police juive du ghetto pour être déportés vers le camp d'extermination de Treblinka. Le 23 juillet 1942, Adam Czerniaków se suicide. Il écrit à sa femme et à un de ses collègues du Judenrat : "Je ne peux supporter plus longtemps tout ce qui arrive. Mon acte montrera à chacun ce qui est la bonne décision à prendre".

A l’opposé, Benjamin Murmelstein (1905-1989), figure centrale du film de Claude Lanzmann, et qui a toute sa sympathie, et même son empathie, d’après les déclarations de Lanzmann lui-même, est un personnage controversé. Grand rabbin de Vienne avant-guerre, et  troisième et dernier doyen du Judenrat, le conseil juif, du ghetto de Theresienstadt (Terezin), en Tchécoslovaquie. En 1946, accusé d'avoir trop coopéré avec les Allemands, il est jugé puis acquitté, après dix-huit mois de prison. Ou bien Abraham Asscher, personnalité réputée dans la communauté juive d’Amsterdam, qui fut désigné en 1941par les occupants allemands pour présider le Conseil juif. Il y joua un rôle direct dans la déportation de nombreux juifs néerlandais. Déporté en 1943 au camp de Bergen-Belsen, il en revint vivant. Après la guerre il fut accusé par un jury d'honneur juif d'avoir contribué par son adhésion à la déportation et à la mort des Juifs néerlandais. Il lui fut interdit à jamais d'exercer une activité dans une organisation juive.

Entre ces deux extrêmes, Leib Rotfus, mon grand-père paternel, personnalité morale et religieuse importante de sa ville de Garwolin, nommé par les nazis président du Judenrat du Ghettos qu’ils constituèrent dès leur arrivée. Sa population fut en très grande partie exterminée par les bombardements de bombes incendiaires. Les survivants, fuyant Garwolin en flammes et errants sur les routes, furent systématiquement abattus ou déportés. Le Yzkor[33] de Garwolin apporte des témoignages sur Leib Rotfus aidant comme il l’a pu les blessés au bord des routes, avant d’être à son tour abattu. La furie destructrice des nazis exempta de collaboration le Judenrat de Garwolin.

Hannah Arendt écrit à Gershom Sholem :

« Mon jugement dans cette affaire, je l’ai exprimé clairement, mais vous ne l’avez manifestement pas compris. Il n’existait pas de possibilité de résister, mais il y avait une possibilité de ne rien faire. Et pour ne rien faire, il n’était pas nécessaire d’être un saint, il suffisait de dire : Je suis un Juif poscheter (simple en yiddish ) et je ne veux pas être davantage. (…) Il y a toujours eu sur ce point un espace de libre décision et d’action libre. (…) Comme nous avons à faire, en politique, à des êtres humains et non à des héros ou des saints, cette possibilité de non-participation est manifestement décisive pour juger des individus, pas du système ».  La diversité des situations en apporte la preuve.

Position exigeante et incomprise que celle d’Hannah Arendt, qui est à l’opposé de ce que les nazis faisaient de chacun des membres du peuple concentrationnaire : des numéros, des Figuren, des mannequins, et pour certains, des collaborateurs à l’œuvre de mort, pour retarder le moment de leur mort. On sait aujourd’hui qu’à une exception près, Benjamin Murdelstein justement, aucun des responsables des Judenräte n’en réchappèrent. 

Exigence d’Hannah Arendt de voir et de maintenir en chacun le noyau même de la subjectivité, l’irréductible liberté de chacun rendu à sa puissance d’agir, à son pouvoir de dire « Non ! ».

Notre époque, loin de là, n’en est pas encore à l’état d’effondrement moral qu’a connu la société allemande sous le régime de Hitler, alors que pourtant,  quelques années auparavant, cette même société allemande avait été la lumière de ce que la civilisation avait produit de meilleur.

Nous avons besoin d’Hannah Arendt pour penser notre présent et faire en sorte que le pire n’advienne pas. « Les meilleurs de tous sauront qu’ils ont à faire avec eux-mêmes ».

Quand elle meurt, le 4 décembre 1975, Hans Jonas[34] prononce le Kaddish, la prière des morts, et dit : « Avec ta mort, tu as laissé le monde un peu plus glacé qu’il n’était ».

Nous avons besoin d’Hannah Arendt.

 


 

[1] Huffington Post, 30/04/2013. Antoine de Baecque : Hannah Arendt: entretien avec la réalisatrice Margarethe von Trotta

[2] Le camp de Gurs était un camp de réfugiés construit en France dans les Pyrénées par le gouvernement d'Édouard Daladier (avril 1939) pour accueillir des anciens combattants de la Guerre civile espagnole après la prise de pouvoir du général Franco. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il fut utiliser par le même gouvernement Daladier pour y interner des citoyens étrangers ressortissants des pays en guerre contre la France ainsi que des militants français du Parti communiste, favorables au Pacte germano-soviétique. En mai 1940, Hannah Arendt y est internée au moment où, après l'armistice du 22 juin 1940 signée avec l'Allemagne il fut utilisé , par le Gouvernement de Pétain comme camp de concentration. Près de 4 000 Juifs furent transférés de là au camp de Drancy, entre août 1942 et mars 1943, puis en Pologne au camp d'Auschwitz où ils furent presque tous exterminés. Hannah Arendt réussit à s'en échapper, peu avant d’être transportée à Drancy puis à Auschwitz, et à gagner l’Amérique via Montauban, Marseille, le Portugal.

[3] Ce fut Karl Lebenfeld  qui lui permit de prendre conscience de son identité juive, alors que Karl Jaspers  qui fut l’un de ses maîtres prétendait la faire adhérer à « l'essence allemande » selon Max Weber.

[4]Maîtres anciens,comédie. Thomas Bernard, 1985, Gallimard NRF. 

[5] Son adhésion au NSDAP, le parti nazi, sa prise de fonction, de recteur de l'université de Fribourg en avril 1933, trois mois après l'avènement de Hitler comme chancelier du Reich, où il prononce son « Discours du Rectorat ». Il en démissionne en avril 1934 mais il poursuit son enseignement jusqu'en 1944 où il est réquisitionné dans la milice. Cette période est la plus prolifique. Il y a deux modes de dénégation concernant sa relation au nazisme : celle par exemple de François Fédier qui consiste à la nier purement et simplement et à invoquer une « résistance spirituelle au nazisme ». Celle , dont la sienne Heidegger, mais aussi la plus courante, qui consiste à cliver, à  séparer son œuvre philosophique de son implication politique. C’est ainsi que Georges Steiner  oppose le philosophe génial qu’il admire à l’homme politique capable d’abjection. Ce n’est pas le lieu d’en débattre dans ce billet consacré à ce film sur Hannah Arendt et Eichmann. Pourtant, sans même recourir à l'essai d'Emmanuel Faye, Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie, (biblio essais, 2005) qu’on me permette de renvoyer aux textes déjà connus : ils sont là. Qu’on les lise ! Par exemple l’introduction à la métaphysique (1935)  ou à ses séminaires et conférence sur Nietzsche de 1936 à 1943. Textes philosophiques traversés d’une réflexion sur le destin et la grandeur de l’Allemagne, sur le rôle historique du, d’un Führer… La masse des traités et cours et conférences, écrits dans les années les plus sombres de l’histoire allemande et européenne reste encore inconnue du public : on commence à peine à les publier en Allemagne. Cette question n’a rien d’abyssal : elle sera d’autant mieux élucidée que les textes seront enfin publiés et traduits. Il en est plus que temps.

[6] Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ? Kant. (tr. fr. Philonenko), éd. Vrin, pp. 86-87

 

[7] Huffington Post, 30/04/2013. Antoine de Baecque .

 

[8] Sur l’ensemble des questions relatives au judaïsme, à la judaïcité, à l’antijudaïsme comme à l’antisémitisme, on se reportera avec le plus grand intérêt au livre éclairant d’Elisabeth Roudinesco Retour sur la question juive, Albin Michel Bibliothèque des Idées, 2009.

L’auteur en fait un compte rendu détaillé de tout ce qui concerne la polémique contre Hannah Arendt pages 196 à 210.

 

[9] En 1944, elle avait rédigé un texte, « Réexamen du sionisme » refusé par Clément Greenberg rédacteur de la très conservatrice revue Commentary « (…) trop d’implications antisémites (…) ». Voir Elisabeth Roudinesco, op. cit. p.196.

 

[10] Hannah Arendt, Gershom Sholem, Correspondance. Seuil, 2012.Voir sa lettre du 20 juillet 1963.

 

[11] Mardi 7 mai 2013, dans « les dossiers de l’histoire » France Culture a consacré une émission d’archives sonores aux réactions en France au livre d’Hannah Arendt. Jean Daniel, qui à l’époque de la polémique était rédacteur en chef du Nouvel Observateur,  expliqua sans aucun état d’âme que bien sûr, personne ne pensait qu’elle était nazie. Qu’à cette époque, c’était dans l’air, c’était comme ça, on titrait aussi bien « Faut-il brûler Kafka ? » dit-il en justification. Mais si personne ne le pensait, pour l’avoir écrit ?! Tout en nuance Jean Daniel !... Quelle légèreté à l’égard de la responsabilité du lynchage médiatique organisé par son périodique !

L’histoire récente a montré que cette façon de pratiquer est une constante au Nouvel Observateur. Qu’on se souvienne du titre « Le livre noir de la psychanalyse » comparant volens nolens la psychanalyse au Goulag et, par voie de conséquence,  Freud à Béria,  où le périodique a fait chorus au brûlot du même titre… qui lui-même a fait long feu. Mais que ne ferait-on pas pour vendre du papier, quelle que soit la façon dont la déontologie journalistique dût en souffrir.

 

[12] Huffington post, ibid.

 

[13] Historien et philosophe juif, spécialiste de la Kabbale et de la mystique juive, né à Berlin en 1897. Il émigre à Jérusalem en 1923 où très vite il enseigne à l’Université hébraïque. « Judaïsme fait homme » selon le mot de Walter Bejamin, il meurt en 1982.

 

[14] Hannah Arendt, Gershom Sholem, Correspondance. Seuil, 2012.

 

[15] Ibid.p.545. Post-face par Marie Louise Knott.

 

[16] Ibid. p. 418 à 434.

 

[17] Ibid. p. 419

 

[18] Dans la terminologie kantienne, pathologique n’est pas synonyme de morbide mais concerne ce qui a sa source dans la sensibilité. Il relève donc de ce qui est passif en l’homme. Il est suscité par ce qui agit sur nous. L’amour au sens du sentiment d’affection, d’émoi érotique ou d’amitié éprouvé pour quelqu’un ne relève pas de la volonté. De là, on ne décide pas d’aimer. Cet état de la sensibilité ne peut être commandé « L’amour est une affaire de sentiment et non de volonté, et je ne peux aimer parce que je le veux, encore moins parce que je le dois (être mis dans la nécessité d’aimer). Il s’ensuit qu’un devoir d’aimer est un non-sens ». Kant Métaphysique des mœurs, doctrine de la vertu, 1793, Vrin, p.73.

 

[19] Retour sur la question juive , p.15 ( Albin Michel Bibliothèque des Idées, 2009).

 

[20] Nouvel Observateur du 16 au 22 mai 2013, p.133. Présenté hors compétition au festival de Cannes, le film doit sortir sur les écrans en octobre prochain. Je tiens à préciser que je n’ai pu encore voir ce film et que pour tout ce qui concerne Claude Lanzmann je m’en tiens à ses déclarations écrites et publiées.

 

[21] On trouve ce dossier de presse sur le site de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. http://www.fondationshoah.org/FMS/spip.php?article2039

 

[22] Léon Poliakov, Bréviaire de la Haine. Le troisième Reich et les juifs. Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’Esprit ». 1951, première grande étude consacrée à la politique d'extermination des Juifs menée par les nazis.

 

[23] Raoul Hilberg,  La Destruction des Juifs d'Europe. Fayard,  paraît en1961 dans l’indifférence générale. Puis ne cessera d’être repris, complété et amplifié dans les éditions suivantes.

 

[24] « Saisir et comprendre ce qui est, telle est la tâche de la philosophie, car ce qui est, c’est la raison. En ce qui concerne l’individu, chacun est le fils de son temps. Il en est de même de la philosophie : elle saisit son temps dans la pensée. Il est aussi insensé de prétendre qu’une philosophie quelle qu’elle soit puisse franchir le monde contemporain pour aller au-delà, que de supposer qu’un individu puisse sauter par dessus son temps, puisse sauter par dessus le rocher de Rhodes ».

 Hegel, Principes de la philosophie du droit, Préface p. 57 ,Vrin, 1982.

 

[25] On voudra bien se reporter précisément à la lecture de Ce que l’homme fait à l’homme, Myriam Revault d’Allones (Seuil, 1995). Et à son article  « L’impensable banalité du mal ». Revue Cités 2008/4 (n° 36).

 

[26] Dans un article louangeur pour le film, paru dans la Règle du jeu, le 2 mai, Michaël de Saint-Cheron,  qui appelle Heinrich Blücher, le mari d’Hannah, Heinrich Blocher, confond tout, mélange tout. Il en rajoute et veut que le mal radical soit absolu, absolu justement parce que radical. Comprenne qui pourra. Dans une langue assez obscure propre à ce cacano-lacanien que j’ai déjà pointé, il demande  « faut-il penser le mal que l’on commet, dans sa radicalité de sans-retour, pour qu’il devienne alors un Mal radical, absolu ? » . Suit sa petite théorie à lui sur la question quand on en est encore à élucider celle d’Hannah qui a été si mal comprise. La preuve, il conclut :    «Indubitablement, banal ou pas, avec ou sans conscience de commettre un acte irréparable, Adolf Eichmann a commis non seulement un mal radical mais un Mal absolu». Il a décidément tout compris cet homme.

[27] C’est toujours dans la lettre du 20 juillet 1963, p. 433 op. cit.

 

[28] Ce que l’homme fait à l’homme, Myriam Revault d’Allones (Seuil, 1995), p.22-23.

 

[29] La vie de l’esprit, t.1, La pensée, Paris, PUF, 1981, p.18-19.

 

[30] Dans son livre La part obscure de nous mêmes. Une histoire des pervers. Albin Michel, 2007, Elisabeth Roudinesco précise, p.137-138,  combien les experts en psychiatrie, psychologie, et neurologie convoqués pour effectuer des tests et des expertises auprès des grands chefs du national socialisme jugés devant ce tribunal d’exception de Nuremberg se sont trouvés bien courts.

Par d’autres voies théoriques que celles d’Hannah Arendt, quoiqu’encore en affinité avec elle, pour déterminer la nature de la criminalité d’Eichmann, elle la rejoint sur ce point où elle conclut à l’absence de monstruosité démoniaque,  mais au contraire à une hyper normalité de celui qui, sans états d’âme ni problème de conscience obéissait aux ordres d’un système pervers et en était l’exécutant zélé. 

 

[31] Margarethe von Trotta utilise des extraits des vidéos du réalisateur Léo Hurwitz qui filma l'ensemble du procès. On y voit longuement Eichmann, le visage vide et le coin de sa bouche tordu dans un tic incoercible.

[32] Carnets du ghetto de Varsovie (6 septembre 1939 - 23 juillet 1942) – trad en français par Jacques Burko; La Découverte, 2003.

Raul Hilberg: Le journal de Varsovie d'Adam Czerniakow: Prélude à la mort, Ivan R. Dee, Publisher, 1999

 

[33]  Yzkor, en hébreu « qu’il se souvienne » est une prière du souvenir  en mémoire des disparus.

Les Yizkor books, il y en a aujourd’hui 700, sont les livres établis pour chaque ville et Schtettle, de témoignages et souvenirs des survivants de l’Extermination nazie. Ils constituent aujourd’hui une ressource inappréciable pour la connaissance de cette page noire de l’histoire européenne. http://yizkor.nypl.org/index.php?id=2174

 

[34] qui en 1963 avait rompu avec Hannah. On le voit dans le film, raide comme la justice qu’il croit incarner alors, figé, et muet parmi les étudiants d’Hannah qui remplissent l’amphithéâtre où elle s’explique devant les calomnies dont elle a été l’objet.

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