Enfin Freud !....

 

 

Texte paru dans la revue Psychologie clinique (Nouvelle série. Numéro 39. 2015/1.pp. 217 à 228.)

 

« Le domaine de la biographie doit également devenir le nôtre », Freud.

 

Freud dans son temps et dans le nôtre[1], le dernier livre d’Elisabeth Roudinesco, est paru le 11 septembre dernier.

 

Ecrire une nouvelle biographie de Freud, n’est-ce pas cultiver le paradoxe et faire violence à celui qu’elle nomme dans son livre Herr Professor [2] avec une affection empreinte d’une amicale et insolente familiarité, car  son hostilité aux  biographies est bien connue ?

« (…) il éprouvait toujours une certaine jouissance à l’idée que ses biographes futurs puissent s’embrouiller. Aussi avait-il détruit des lettres que lui avait envoyées Wilhelm Fliess. Plus tard, en 1936, il tentera en vain de persuader sa chère Princesse - Marie Bonaparte -  de ne pas conserver les siennes qu’elle avait acquises chez un marchand [3]

Freud n’a-t-il pas écrit à son ami Arnold  Zweig, alors même qu’il atteignait les quatre-vingt ans  : « Qui devient biographe s’astreint à mentir, à dissimuler, à embellir et même à cacher son propre manque de compréhension » ?

Pourtant, il n’hésite pas à se contredire et à se réfuter lui-même. N’a-t-il pas a été son propre biographe dans deux essais  d’un lyrisme exalté, l’un en 1915, Sur l’histoire du mouvement psychanalytique, l’autre en 1925, - Sigmund Freud présenté par lui-même -, consacré à une présentation de l’auteur par lui-même, où il nourrit le mythe de l’auto-engendrement de la psychanalyse par son inventeur lui-même. Dans ces deux textes écrits dans la tradition du roman de formation, il a donné l’image d’un fondateur d’une science nouvelle, sans passé, sans compagnons de gestation ni de route, née d’une immaculée conception à partir de son cerveau, inventeur génial et solitaire, et combattant ses dissidents.

Quand il annonce[4] à Jung son projet d’étendre ses investigations au domaine de l’art et, en particulier à Léonard de Vinci, il lui écrit : « Le domaine de la biographie doit également devenir le nôtre. Depuis mon retour, j’ai eu une seule idée. L’énigme du caractère de Léonard de Vinci est tout à coup devenue transparente pour moi. Ce serait donc là un premier pas dans la biographie. (…) .»  

Cet intérêt  pour la biographie restera présent jusqu’à ses derniers jours, quand il écrira ce véritable « roman historique[5] », L’homme Moïse et la religion monothéiste. Bien plus, lié d’amitié avec Willian Bullitt , diplomate et conseiller du président Woodrow Wilson à partir de 1930,  ils rédigèrent ensemble une biographie du président américain. « Depuis toujours, il rêvait d’écrire une véritable psychobiographie qui serait très différente par son style de l’essai littéraire qu’il avait consacré à Léonard de Vinci [6]  Le livre ne sera publié, en anglais, qu’en 1967.

En 1924, Fritz Wittels, qui fut l’un des premiers disciples et membre de la « Société psychologique du mercredi », publia la première biographie de Freud. Très irrité par ce livre et par le portrait féroce que Wittels faisait de lui en le  présentant comme un tyran, Freud envoya à l’auteur la liste de ses nombreuses inexactitudes et des rectifications à effectuer. « (…) manière de prouver qu’en toutes circonstances, il était soucieux de l’exactitude des faits », souligne Elisabeth Roudinesco[7]. D’ailleurs, lors d’une récente présentation de son propre livre[8], elle a commenté en riant : «Il aurait fait de même avec moi et m’aurait envoyé la liste de mes erreurs en me demandant de les rectifier.»

 


Une biographie nécessaire…

  Cette biographie de Freud a été saluée par toute la presse comme un événement majeur de la rentrée littéraire. Elle a été couronnée par le Prix Décembre, puis par le Prix des prix. Du journal Le Monde à Libération, du JDD à Sud-Ouest, du Point  au Nouvel Obs. et à Image du monde en passant par Art-Press ou Têtu et les Inrocks, il n’y a pas un journal, pas un magazine qui n’en ait rendu compte élogieusement. A l’étranger tout autant : elle est en cours de traduction en anglais, en espagnol, en portugais, en allemand, en japonais, en lithuanien, en croate, en albanais et en chinois (elle sera en Chine la première biographie de Freud).

Elle a été examinée, analysée déjà tant et tant de fois qu’on peut se demander ce qu’il est encore possible d’écrire à son sujet qui ne soit pas la simple répétition de tous ces articles.

Et pourtant… il reste encore à en dire.

Cette nouvelle biographie s’imposait : l’état des lieux, effectué dans la préface et dans la bibliographie finale le montre. Après celle de Fritz Wittels[9], celle, monumentale de Jones,[10] critiquée ensuite par les travaux d’Ellenberger[11], la dernière biographie historique en date était celle de Peter Gay[12] parue en 1988, et traduite en français en 1991.

La biographie d’Ernest Jones, monumental chef d’œuvre de sérieux par sa documentation, a dominé pendant des décennies. Elle a joué le rôle d’une histoire officielle, qui donnait de Freud une image respectable et lisse. Celle de Peter Gay faisait de Freud un savant anglais de l’époque victorienne, essentiellement  darwinien et rationaliste, sans rapport avec Vienne ni avec la Mitteleuropa.Sur ces travaux sont venus se superposer de nombreuses publications, campant des Freud très divers, variables au gré des écoles, kleiniens, lacaniens, postfreudiens, culturalistes, ... En outre, les « Freud et… »  se  sont mis à prospérer : Freud et le judaïsme, Freud et les Etats Unis, Freud et les cigares, Freud et la cocaïne… déclinant les divers aspects de sa vie, de ses patients, de ses fréquentations,  et  de ses œuvres.Autant de couches interprétatives sur lesquelles se sont développées outre-Atlantique les attaques des Freud-bashing (les destructeurs de Freud), et en France celles de leurs importateurs, les auteurs du « Livre noir de la psychanalyse », puis celle, caricaturale, du brulôt de Michel Onfray, qui ont entretenu les légendes noires d’un Freud détestable, falsificateur et menteur, incestueux, avide et avare, admirateur de Mussolini, pactisant avec les nazis, et assassin de ses sœurs[13]

Ces légendes et ces rumeurs, mêlées à toutes sortes d’éléments biographiques par ailleurs avérés, ont formé une image brouillée où « (…) nous avons bien du mal à savoir qui était vraiment Freud, tant l’excès de commentaires, de fantasmes, de légendes et de rumeurs a fini par recouvrir ce que fut la destinée paradoxale de ce penseur[14]. »

Il fallait une nouvelle biographie qui comble les lacunes, redresse les approximations, et fasse un sort aux rumeurs comme aux légendes, tenues à ce point pour avérées qu’elles sont  l’objet aujourd’hui encore de gloses savantes.

De nouvelles publications de l’immense correspondance de Freud, mais aussi l’ouverture enfin, des archives de la Library of Congress (LoC) à Washington à la libre consultation des historiens[15], ont apporté des éclairages nouveaux  et facilité cette entreprise.

Elisabeth Roudinesco dit[16]  avoir ressenti la nécessité d’écrire cette biographie. Celle-ci n’a pas pour but de répondre aux attaques contre Freud, ni de dresser une anti-hagiographie mais elle dépend d’une logique interne : après avoir travaillé autant sur l’histoire de la psychanalyse, il s’imposait à elle d’en venir à l’histoire de son fondateur. Vingt et un ans d’un travail approfondi avec son séminaire[17] sur l’histoire de la psychanalyse, et sur les divers aspects de la vie et de l’œuvre de Freud, son dictionnaire de la psychanalyse, son histoire de la psychanalyse en France et dont le troisième volume est entièrement consacré à Lacan, ses livres et ses interventions diverses notamment dans le champ socio-politique, toujours sous l’angle historique et à la lumière des concepts psychanalytiques et de l’œuvre de Freud, ses nombreuses préfaces, ses interventions de plus en plus affirmées sur la légitimité d’une connaissance historique de la psychanalyse et de ses protagonistes, tout cela  dessinait comme en creux la place absente de ce livre sur Freud, qu’il lui faudrait un jour combler. 

 

…et une interprétation assumée…

 Le Freud d’Elisabeth Roudinesco est un homme complexe et quelque  peu paradoxal.

Poursuivant la perspective ouverte par Max Schur,  qui « … corrige la version jonesienne en donnant une image plus viennoise du maître » apparaissant sous l’aspect d’un savant ambivalent, tourmenté par la mort,  puis par les travaux des historiens américains et anglais sur la Vienne fin de siècle, comme Carl Schorske , et William Johnston, elle montre un Freud habité en cette fin du XIX è siècle «  (…) par les aspirations d’une génération d’intellectuels viennois, hantés par la judéité, la sexualité, le déclin du patriarcat, la féminisation de la société, et par une commune volonté d’explorer les sources profondes de la psyché humaine[18]

On découvre un Freud profondément novateur, émancipateur à l’égard de la sexualité, des femmes, des homosexuels, et en même temps politiquement conservateur, sur le modèle de la monarchie constitutionnelle. Montrant le rôle essentiel de la sexualité au cœur de la psyché mais ayant renoncé à une vie sexuelle après neuf ans de mariage. Attaché aussi à une culture classique, lecteur des auteurs anciens, de Goethe qu’il admira plus que tous, de Shakespeare. Passionné de lecture, -sa bibliothèque compte plus de 6000 volumes, et parmi eux, ceux qui traitent d’archéologie sont bien plus nombreux que les ouvrages de psychologie ou de psychiatrie -, il ne s’intéresse pas à la modernité, aux œuvres de ses contemporains bien qu’ami avec eux : Stephan Zweig et Thomas Mann dont il a lu Joseph et ses frères, mais pas La montagne magique. Il ignorera aussi bien les auteurs surréalistes qui lui doivent tant, que Proust, ou la musique et la peinture de son temps.

 En accord avec Jacques Derrida, Elisabeth Roudinesco montre un Freud divisé entre son engagement rationaliste, héritier des lumières, et son intérêt pour le côté obscur de l’humanité, pour l’irrationnel et l’occulte[19], « La psychanalyse alors (…) ressemble à une aventure de la rationalité moderne pour avaler et rejeter à la fois le corps étranger nommé Télépathie, l’assimiler et le vomir sans pouvoir se résoudre ni à l’un ni à l’autre (…) [20]» et freiné dans ses ardeurs par Jones et Eitingon qui voulurent préserver la psychanalyse de nouvelles résistances à son encontre. 

Son Freud s’identifie au combat de Faust et de Méphisto, de Jacob et de l’Ange. « (…) il se donne très tôt pour mission de faire exister ce que le discours de la raison cherchait à masquer : la part sombre de l’humanité, ce qu’il y a de diabolique en elle, en bref, le refoulé, le sexe interdit, l’étrangeté, l’irrationnel [21]. »

Elle partage ainsi cette idée de Thomas Mann dans cet « étincelant portrait faisant de lui un désillusionneur, héritier de Nietzsche et de Schopenhauer, capable d’explorer toutes les formes de l’irrationnel, et de transformer le romantisme en une science [22]»   

Il sut s’entourer de disciples, une armée de paladins animés du même idéal, d’une révolution des consciences et de l’intime, et nouer les amitiés les plus vives. Il inversa la plupart de ces amitiés en leur contraire, faisant de l’ami un ennemi, à l’exception toutefois de ses amitiés féminines qu’il conserva intactes, comme avec sa Princesse Marie, ou avec Lou.

Il était régi par une sorte de théorie des substituts : durant l’été 1871,  adolescent de 15 ans, il est amoureux de Gisela Fluss. Il explique à son ami et confident d’alors « il me semble que j’ai transféré sur la fille, sous une forme d’amitié, le respect que m’inspire la mère (…) je suis plein d’admiration pour cette femme qu’aucun de ses enfants n’égale tout à fait [23]. » De même, quand il s’éprend de Martha, « convaincu en un instant qu’elle serait pour lui la femme de toute une vie [24]» , il voit dans la mère de celle-ci l’indispensable ennemie, - qui le lui rendit bien-, et dans sa sœur Minna, l’indispensable substitut, avec qui il noue une relation d’intense amitié. A Paris, il fait la connaissance de Jeanne Charcot, la fille du Maître, qui, heureusement, était laide. Car il était tellement admiratif du père que, s’il n’avait pas été amoureux de Martha, son destin aurait été changé[25]. Il en fut ainsi toute sa vie, chaque amour, chaque amitié nécessitant un double.

Il voulut fonder une science nouvelle, et pourtant son coup de génie fut de nous arracher à la banalité du quotidien et de nos petites ou grandes névroses, pour nous élever aux dimensions tragiques de ce prince de Thèbes, glorieux puis banni,  si habile comme le lui reprochait Tirésias dans l’art de résoudre les énigmes et si aveugle sur l’énigme de sa propre vie, ou  à celles de ce Prince  du Danemark tourmenté et mélancolique.

Au nom de son idéal scientifique, il critiqua la philosophie avec la plus extrême sévérité, et pourtant il accepta l’hommage que lui rendit Thomas Mann qui en fit un fils de Nietzsche et de Schopenhauer, un « pionnier d’un humanisme de l’avenir. (…) La science n’a jamais fait la moindre découverte vers laquelle elle n’ait été orientée par la philosophie [26].» Il voulut fonder une science, et ouvrit un continent nouveau où pouvait se penser le tout de l’humain.

 

Freud et Saint Louis.

Comme Elisabeth Roudinesco s’en explique elle-même, c’est en référence au livre de Jacques Le Goff, Saint Louis[27], que l’idée de son Freud a germé.

Une longue discussion amicale a emporté sa décision quand il lui dit son souhait de savoir comment vivait Freud, et qui était l’homme-Freud. « Jacques le Goff m’avait dit : j’ai envie de savoir comment vivait Freud [28]

C’est ainsi que, pour notre bonheur, nous entrerons dans l’intimité de Freud. Ainsi, dans les premières années du XXè siècle, « (…) Freud portait une barbe soigneusement taillée chaque jour par son coiffeur. Légèrement voûté quand il marchait à vive allure dans ses vêtements un peu larges, mais sobres et élégants.(…) il parlait la langue allemande avec un accent viennois d’une voix claire et basse (…) D’une très grande érudition et d’une exceptionnelle intelligence, Freud lisait et parlait parfaitement l’anglais, le français, l’italien, l’espagnol, il écrivait l’allemand en lettres gothiques, connaissait le grec, le latin, l’hébreu, le yiddish, (…) il était le pur produit de cette culture viennoise, véritable Babel des somptueuses sonorités européennes. Ni gourmand ni gourmet, il ne refusait pourtant pas certains plaisirs de tables. Il détestait manger de la volaille et du chou-fleur, n’appréciait pas les raffinements de la gastronomie française, mais avait un goût prononcé pour les petits artichauts italiens, le bœuf bouilli, les rôtis aux oignons[29]. »

 

Le destin a voulu que Jacques Le Goff,  décédé six mois avant la parution du livre, ne connaisse pas, de ce fils d’un juif venu de Galicie orientale et négociant en étoffes, l’attachement aux déplacements en calèche auprès de ses patientes auxquelles il faisait le baisemain,  ni son goût pour les petits artichauts italiens.  

Jacques Le Goff,dès le début de son livre, définit la place particulière de la biographie, qui était alors un genre peu en faveur des tenants de la pensée historique contemporaine. Il y voyait « un observatoire privilégié pour réfléchir sur les conventions et les ambitions du métier d’historien ». Si l’approche d’un individu dans toute sa complexité requiert un profond travail de recherche et de critique des sources, le cas de Saint Louis lui offrit un champ d’expérimentation exceptionnel[30].

L’air du temps, c’est à dire l’évolution et les transformations des travaux des historiens, a fini par lui donner raison. Son Saint-Louis est paru en 1996. Or dès 1985 commence à paraître au Seuil, la très belle Histoire de la vie privée, en cinq volumes, sous la direction de Philippe Ariès , en collaboration avec Georges Duby[31]. Le premier volume De César et Auguste à Charlemagne est dirigé par Paul Veyne. Michelle Perrot qui, dirigeant le quatrième volume, De la Révolution à la Grande Guerre, rappelle dans son introduction que la vie privée nécessite des approches particulières que les méthodes classiques de l’histoire économique et sociale ne comblent pas. « (… ) les suggestions venues de l’analyse détaillées la micro-histoire ont été efficaces comme celle de la sociologie culturelle. A tout cela nous devons beaucoup ; mais plus encore peut-être à la réflexion féministe menée ces dernières années sur le public et le privé, la constitution des sphères, les rapports des sphères, les rapports des sexes dans la famille et la société ».

Ainsi, biographie et vie privée sont devenus des objets historiques qui ont acquis dans le champ académique de l’histoire, devenu lui même « éclaté », une entière légitimité.

C’est pourquoi, il faut comprendre le Freud d’Elisabeth Roudinesco comme une « biographie historique » et non le simple récit d’une vie.

C’est pourquoi, cette biographie historique de Freud écrite par une historienne de la psychanalyse, a été accueillie avec le plus grand intérêt par les historiens[32].

Toutefois, à la différence de Jacques Le Goff qui cherchait à atteindre l’individu à une époque où cette notion était à peine en construction, Elisabeth Roudinesco nous livre l’intimité de Freud, qui lui-même est explorateur de l’intime. Exploration menée en s’affrontant comme Le Goff l’avait fait, à une difficulté majeure, celle de la multiplicité foisonnante des sources qu’elle a su 

intégrer. 

Mais, autre différence majeure, alors que le livre de Le Goff « (…) ne se veut  ni la «France de Saint Louis» ni «Saint Louis dans son temps», mais bien la recherche, modeste et ambitieuse, tenace et constamment recommencée, de l’homme, de l’individu, de son «moi», dans son mystère et sa complexité », le Freud d’Elisabeth Roudinesco opte délibérément pour un éclairage historique de l’homme et de son œuvre à partir de son temps et éclairant le nôtre.

A ce point que son introduction s’achève sur cette déclaration principielle par laquelle l’historienne se met à distance de toute lecture freudienne de la vie de Freud : « Freud a toujours pensé que ce qu’il découvrait dans l’inconscient anticipait ce qui arrivait aux hommes dans la réalité. J’ai choisi d’inverser cette proposition et de montrer que ce que Freud cru découvrir n’était au fond que le fruit d’une société, d’un environnement familial et d’une situation politique dont il interprétait magistralement la signification pour en faire une production de l’inconscient [33]»

 

Historiographie.

Sa biographie de Freud aujourd’hui, comme auparavant son Histoire de la psychanalyse …, s’inscrivent dans un champ fortement travaillé de tensions et de polémiques violentes. Pour que l’on comprenne les enjeux de cette écriture, il faut la resituer brièvement en précisant certains de ses aspects.

Elisabeth Roudinesco reprend et continue la démarche d'Henri Ellenberger[34]qui a été le fondateur de l'historiographie critique de Freud et de l’histoire de l’inconscient. Sa critique s’est particulièrement exercée sur l’histoire écrite par Jones qui a longtemps fait autorité. Ellenberger se situe dans une conception historiographique trés proche de celle de l'Ecole des Annales en France : son approche de  Freud se fait du point de vue de la longue durée, tout en  montrant une dichotomie entre l’histoire de la théorisation de la notion d’inconscient et celle de son utilisation thérapeutique. La première commence avec les intuitions des philosophes de l’Antiquité, se poursuit avec les grands mystiques, puis avec des philosophes comme Schopenhauer et Nietzsche, et les travaux de la psychologie expérimentale avec Helmhotz, Fechner. La seconde s’origine dans l’art du sorcier et du chaman, jusqu’aux cures thérapeutiques centrées sur le malade où émergent les forces inconscientes, et jusqu’à la psychiatrie dynamique. Ses livres furent accueillis avec le plus grand intérêt partout dans le monde, sauf en France : les psychiatres lui firent bon accueil mais cette approche de l’inconscient selon la longue durée ne fut ni comprise ni acceptée par la communauté psychanalytique.

En même temps, Elisabeth Roudinesco  se réclame d’une démarche marquée par les travaux de Georges Canguilhem et de Michel Foucault qui montrent, chacun à leur manière,  que l’histoire du savoir se constitue par rupture. Alors que pour Ellenberger, l’histoire est continuiste : il n'y a pas de différences importantes entre Janet, Freud ou Jung. Pour elle, à l’inverse, il existe une coupure freudienne. Freud, s'est appuyé sur tout le savoir clinique de son époque mais l'invention qui lui est spécifique consiste à ne pas s’en tenir à ce savoir ou à simplement mettre en place de nouvelles pratiques thérapeutiques, mais à rattacher tout cela à la fois à des figures universelles qu’il trouve dans  la tragédie antique, afin de l'inscrire dans une problématique universaliste de la condition humaine, et à un dispositif conceptuel qu’il a élaboré au prix d’un incessant travail de remise en question, élaboration qui constitue sa métapsychologie, avec en son cœur sa théorie des pulsions et de leurs conflits.

Ainsi cette biographie historique articule trois dimensions qui lui sont constitutives : celle de l’histoire de la vie intime, celle d’une histoire scandée par des ruptures et des fondations de nouveaux champs de savoirs, et celle de la narration.  Car le métier d’historien implique aussi son écriture

  

Narration.

 Si ce n’était pas courir le risque d’apporter du grain au moulin des esprits chagrins comme ceux qui, à l’attribution du prix Décembre, n’ont pas craint de se ridiculiser en déclarant que, puisque ce livre a reçu un prix littéraire c’est bien la preuve qu’il ne peut prétendre être un travail d’historien, il faudrait dire que ce livre est écrit et se lit comme un roman.

Il procure un plaisir continue et renouvelé, tout en ne cédant rien à l’exigence de rigueur et que requiert le travail de l’historien. Afin de ne pas gêner le fil de la narration, le livre est organisé en deux niveaux distincts, complémentaires : l’important appareil critique se trouve réparti dans les notes de bas de page, et les textes de la fin du livre : bibliographie, listes des patients de Freud, arbre généalogique, index des noms propres. 

Le récit de la biographie de Freud est lui-même nourri de multiples mini – biographies : celles des amis, des disciples, des patients, se démultipliant elles-mêmes en micro biographies des membres de leur famille, comme ces  cristaux dont la structure d’ensemble se répète dans celle des cristaux qui la composent. 

Ce livre est une biographie–roman,  une biographie-épopée où Freud  apparaît comme un fondateur d’Empire, comme un nouveau Christophe Colomb  découvreur de continent, inventant, se trompant, rectifiant et se trompant encore, et poursuivant sa route, créant, partagé toujours entre son idéal scientifique d’homme des Lumières et  ses intérêts pour les zones obscures de l’âme. Ce livre nous entraine dans la traversée de deux  siècles,  de la naissance de Jacob Kallamon Freud, le futur père de Sigmund, en 1815 jusqu’à aujourd’hui. Depuis ses premières intuitions, ses premières élaborations, jusqu’à ses œuvres magistrales, ses combats, son voyage en Amérique, ses voyages passionnés en Italie vers où son cœur tendait,  jusqu’à sa confrontation à l’effondrement des empires centraux, au nazisme et à son exil final en Angleterre. 

Il débute comme un incipit balzacien ou stendhalien, situant les personnages dans leur contexte historique. Au début de La Chartreuse de Parme, il faudra, une longue exposition de la situation militaire et politique à la suite de la victoire des troupes napoléoniennes, des revirements de situation, pour qu’apparaisse le marquis Del Dongo, farouche réactionnaire, partisan de l’Autriche, contraint d’accueillir les soldats français vainqueurs, dont le lieutenant Robert, et pour qu’enfin naisse  Fabrice.

Le premier chapitre du Freud, commencede la même façon : «  Au milieu du XIX e siècle, l’aspiration des peuples européens à disposer d’eux mêmes enflammait les esprits (…) L’année 1848 inaugura un tournant. Printemps des peuples et des révolutions, printemps du libéralisme et du socialisme, aurore du communisme. (…). Dans ce monde européen en pleine mutation, les Juifs aspiraient eux aussi à un idéal d’émancipation (...) ». C’est après quatre pages de description du contexte historique qu’apparaît le père de Sigmund Freud : « C’est dans ce monde en pleine effervescence, marqué par une urbanisation et une germanisation progressive des juifs habsbourgeois, que naquit Jacob Kallamon Freud, à Trysmenitz, village (shtetl) de la Galicie orientale, le 18 décembre 1815, six mois après la défaite des troupes napoléoniennes à Waterloo [35]

 Au delà de cet incipit stendhalien, le texte va prendre le ton lyrique de l’épopée pour dire, comme en un leitmotiv, les différents moments et rebondissements de l’aventure de cette découverte, de cette révolution de l’intime où Freud s’identifie à la fois aux figures d’Hannibal, à celle du navigateur hardie Christophe Colomb, parti pour frayer une nouvelle route maritime vers les Indes, et découvrant un continent.

Il prend les tons sombres et emportés du Sturm und Drang pour montrer un Freud semblable à Jacob luttant avec l’Ange une nuit entière et en sortant blessé mais invaincu, ou semblable à Faust se confrontant à Méphisto.

Derrière le ton de l’épopée et du romantisme des Lumières, se développe, en une basse continue, un tout autre ton. Celui d’une amitié tendre pour Herr Professor. Ce ton participe d’une attitude fondamentale qui permet un bénéfice épistémologique certain. Celui de pouvoir tenir un regard critique, de montrer les erreurs de Freud, celles qu’il surmonte comme celles dans lesquelles il s’obstine, sans que jamais cela ne prenne un ton de procureur dans un réquisitoire à charge.

Derrière ces trois tons résonne, si l’on tend l’oreille, la musique à la beauté lancinante et mélancolique de l’adagio du Quintette à cordes pour deux violoncelles en ut majeur, D.956 de Schubert, dont Elisabeth Roudinesco fit le leitmotiv musical du film sur Freud qu’ réalisa en 1997 pour la télévision[36].

 

Travail des historiens et persistance des légendes

         Jacques Le Goff constate la persistance des idées reçues, des mythes et des légendes[37] malgré le travail des historiens. Bien que depuis près d'un siècle de grands historiens comme Marc Bloch ou Georges Duby aient montré que le Moyen Âge n'était pas une période noire, on continue de rabâcher le thème de la « barbarie du Moyen Âge ». Ce ne sont pas seulement des ignares qui véhiculent cette idée mais aussi des gens savants. Parce que la religion y était déterminante, on en fait un moment obscur de l'histoire humaine alors que nous savons que le Moyen Âge, pendant lequel se sont érigées les cathédrales, a été une période brillante, créatrice. Et même il faut oser le dire : une période de progrès. De même, avec les personnages qui nous fascinent on ne se satisfait pas de la réalité, une fois qu'elle a été établie, on préfère continuer à l’imaginer et à alimenter des légendes. C'est le cas avec Napoléon dont on sait avec certitude qu'il est mort d'un cancer en 1821 et non empoisonné à l'arsenic comme certains l'ont prétendu.

C’est aussi le cas avec Freud.

Ainsi, il ne fut pas cocaïnomane tout au long de sa vie. S’il a consommé de la cocaïne[38] de façon immodéré vers 1886, il arrêta quand il devint père.

Rebekka, la deuxième épouse de Jacob son père, ne s’est pas suicidée[39].

Lacan inventa qu’il aurait déclaré à Jung sur le bateau qui arrivait en vue de New-york « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste [40]»

Rumeur propagée par Jung et qui donna lieu à des dizaines d’articles, d’essais, de romans, il n’a pas été l’amant de Minna sa belle sœur, ni d’aucune autre femme. Il ne l’a pas mise enceinte et ni fait avorter à l’âge de … cinquante huit ans[41].

Il n’a pas été cupide[42] : il tenait ses comptes de façon rigoureuse, car il devait faire vivre une large famille, aidant d’ailleurs ses enfants,  comme il a aidé Lou, et même le mouvement psychanalytique auquel il versa l’intégralité de la somme qu’il reçut pour sa biographie de Wilson.

La pulsion de mort, son intérêt pour celle-ci, ainsi que le livre « Au-delà du principe de plaisir » n’ont pas trouvé leur origine et leur cause dans son désespoir dans la mort de Sophie, sa fille chérie. Il y travaillait déjà bien avant. 

Il ne fut pas admirateur de Mussolini[43].

Le jour de son départ de Vienne pour l’exil, il signa une déclaration obligatoire

où il reconnaissait avoir été correctement traité  par les fonctionnaires du Parti, toutefois il n’a pas rajouté de sa main cette phrase,  certes d’un humour très freudien : « Je puis cordialement recommander la Gestapo à tous »[44]. Même si, une fois installé à Londres, recevant l’un de ses amis viennois, il le salua par un « Heil Hitler »  « … comme s’il consentait enfin à prononcer, à travers ce mot d’esprit lugubre, le nom honni du destructeur de son œuvre [45]

 Il y eut aussi des légendes fabriquées par Jones. Breuer, ami attentionné et révéré, fut transformé en un personnage détestable et ridicule. Ainsi la grossesse nerveuse d’Anna O. fut l’une de ses inventions, et « se transforma en 1953, en un véritable roman des origines de la psychanalyse, mettant aux prises le « peureux » Breuer et le « vaillant » Freud [46]

 Il y eut aussi d’autres légendes que Freud lui même forgea : celle de son invention qu’il sortit toute armée de son génial cerveau, comme Minerve de la cuisse de Jupiter, légende de l’auto-engendrement de la psychanalyse par lui-même en même temps aussi que celle de son isolement, de sa solitude de penseur révolutionnaire et incompris. Ou celle de ce qu’il nomma, un peu rapidement, son « auto-analyse [47]

  

Adieu.  …toi l’ami le plus précieux, le maître adoré. 

A la dernière page de son Epilogue, Elisabeth Roudinesco écrit cet hommage posthume à cet ami qu’elle n’a jamais rencontré de son vivant, et dont pourtant elle partage et nous fait partager l’intimité. Elle évoque la visite qu’elle rendit à ses cendres au crématorium de Golders Green. Il…« dérangeait toujours la conscience occidentale, avec ses mythes, ses dynasties princières, sa traversée des rêves, ses histoires de hordes sauvages, de Gradiva en marche,  de vautour retrouvé chez Léonard, de meurtre du père, et de Moïse perdant ses Tables de la Loi.

Je l’imaginais brandissant sa canne contre les antisémites, mettant sa plus belle chemise pour visiter l’Acropole, découvrant Rome comme un amant éperdu de bonheur, fustigeant les imbéciles, parlant sans note devant des Américains ébahis, régnant dans sa demeure immémoriale au milieu de ses objets, de ses chows-chows rouges, de ses disciples, de ses femmes, de ses patients fous, attendant Hitler de pied ferme sans parvenir à prononcer son nom, et je me suis dit, pour longtemps encore, il demeurerait le grand penseur de son temps et du nôtre [48]. »

 

Les visages, les noms et les hommages se mêlent, se superposent. Un texte renvoie en écho à un autre avec lequel il entre en résonnance. Cet hommage à Jacques Derrida à l’instant de sa mort, qu’il faudrait ici lire en entier,

« (…) j’achève ce livre en rendant hommage à Jacques Derrida, à celui qui fut un ami pendant vingt ans. Dernier survivant de cette génération[49], il fut le dernier à mourir, mais aussi le seul à avoir su dire adieu à la plupart de ceux qui formaient cette génération, et à bien d’autres encore, dans un livre[50] auquel je voudrais ici ajouter une sorte de post-scriptum afin de rendre hommage  à mon tour à ce qu’il y a d’immortel dans l’amitié, à ce qu’il y a de plus fort dans le fait d’évoquer le passé pour mieux regarder l’avenir : apprendre à penser pour demain, apprendre à vivre, comprendre de quoi demain sera fait [51]»

A la fin de son livre, pour dire à Freud l’adieu que l’on dit au moment de la mort, elle s’efface pour laisser la parole à deux des plus proches amis. Au cimetière de Golders Green où furent déposées ses cendres, Jones prit la parole en anglais : « S’il est un homme dont on puise dire qu’il a dompté la mort elle-même et qu’il lui a survécu en dépit du roi des Ténèbres, qui, à lui, n’inspirait aucune crainte, alors cet homme porte le nom de Freud ».

Après lui, Stephan Zweig prononça en allemand une splendide oraison funèbre : «  Merci pour les mondes que tu nous as ouverts et qu’à présent nous parcourons seuls, sans guide à jamais fidèles, vénérant ta mémoire, Sigmund Freud, toi l’ami le plus précieux, le maître adoré »(…) [52].

Elle s’efface comme elle s’est effacée à la fin de son hommage à Jacques Derrida, pour laisser le dernier mot au dernier survivant des quatre mousquetaires, - (ouvrage qu’elle offrit à son ami) -. « (…) à l’instant du dernier passage sur lequel s’achève la trilogie, il prononce quelques mots, des mots ‘‘cabalistiques qui avaient jadis représenté tant de choses sur la terre et que nul, excepté ce mourant, ne comprenait plus : - Athos, Porthos, au revoir –Aramis, à jamais, adieu[53] !’’

Stupéfiante inversion de la logique des adieux. D’artagnan, depuis sa mort, et depuis un jadis inconnu des vivants, depuis un temps immémorial d’avant sa mort, dit au-revoir aux amis morts et adieu à jamais à l’ami qui ne meurt pas, (…) à l’ami qui est condamné à vivre éternellement en sachant qu’aucun ami, jamais, ne lui dira adieu.[54] »

 

Aux « amis de la psychanalyse ».

             Dans son livre de dialogue avec Jacques Derrida[55], Elisabeth Roudinesco rappelle la très belle idée de Sandor Ferenczi qui voulait fonder une société des amis de la psychanalyse, réunissant des écrivains, des artistes, des philosophes, des juristes intéressés par la psychanalyse[56]. Inspiré par le groupe d’intellectuels dont Freud  s’était entouré avec la Société psychologique du mercredi, fondée au début du siècle, Ferenczy pensait que la psychanalyse ne devait en aucune manière être la propriété d’une corporation de praticiens. Derrida souscrit à cette idée et aime cette expression « ami de la psychanalyse » qui « …dit la liberté d’une alliance, un engagement sans statut institutionnel. L’ami garde la réserve ou le retrait nécessaire à la critique, à la discussion, au questionnement réciproque, parfois le plus radical. Mais comme l’amitié, cet engagement de l’existence même, l’engagement au cœur de l’expérience, de l’expérience de pensée et de l’expérience tout court, il suppose une approbation irréversible, le « oui » accordé à l’existence, ou à l’événement, non seulement de quelque chose (la psychanalyse) mais de ceux et de celles dont le désir pensant aura marqué l’origine et l’histoire. En aura aussi payé le prix.

En un mot, ce « oui » de l’amitié suppose la certitude que la psychanalyse reste un événement historique ineffaçable, la certitude que c’est une bonne chose, et qui doit être aimée, soutenue, (…) où l’on cultive les questions les plus graves  (…)[57]».

On peut dire, sans conteste, que le Freud d’Elisabeth Roudinesco aurait toute sa place dans cette société des amis de la psychanalyse.

Mais pour être un « ami », encore faut-il être reconnu et accueilli comme tel par ceux qui se considèrent comme les garants,  souvent les gestionnaires, et même les gardiens de l’héritage de Freud. Ils se sont mis à veiller jalousement sur la frontière qui délimite les lieux où la psychanalyse se pratique, se dit, s’enseigne et se réfléchit.

Les temps ont changé et aujourd’hui, il n’existe plus d’espace comme Confrontations, qu’avait créé et animé René Major, ou comme les Entretiens de Castries animés par Henri Rey-Flaud, où jeunes et moins jeunes se retrouvaient parce que là, inventivement, on s’y rencontrait et y débattait, on s’y intéressait au caractère problématique des rapports entre la psychanalyse et son droit, entre la théorie et la pratique, entre la nécessité du savoir et son inscription institutionnelle, entre l’espace public de la psychanalyse et l’originalité absolue de son espace « secret ».

Les temps ont changé. On constate un repli frileux, souvent sectaire, du monde psychanalytique sur lui–même, administrant la preuve de son incapacité à écrire sa propre histoire, sinon de façon chaotique, hachée, partielle, remplie d’omissions, voulues ou non, de rumeurs et de légendes, et où l’on confond trop souvent l’histoire et son interprétation en prétendant que seule peut prévaloir une connaissance psychanalytique de la psychanalyse.

On assiste ainsi à une disjonction de plus en plus en plus affirmée entre la connaissance historique de la psychanalyse qui se construit en dehors d’elle, et les travaux psychanalytiques qui se réservent au domaine la clinique, à celui de la théorie et de l’articulation entre les deux. Elisabeth Roudinesco en retrace l’histoire[58] en montrant comment la méthode historique et la méthode psychanalytique entrent en contradiction. L’une reconstruit la vérité objective, avec le risque de se laisser prendre à la séduction de l’archive, à l’obéissance aveugle à sa positivité. L’autre recherche ce qui, de l’inconscient trouble une subjectivité à partir d’un modèle psychopathologique du psychisme humain, menacé, par l’évitement et le déni de la valeur de vérité de l’archive[59], entièrement voué à l’interprétation et ses risques d’excès.

Elle montre  comment cette disjonction a été à l’œuvre dans l’étude des « cas » cliniques, puis comment elle s’est aggravée jusqu’à un vrai divorce après la querelle des archives entre 1990 et 2000, et comment, cette lutte « s’est soldée par une incontestable défaite de cliniciens qui ne peuvent désormais contrôler les travaux des historiens [60]». Il leur faudra accepter que leur discipline soit devenue un objet d’étude historique comme un autre, sans avoir à exiger au préalable que l’historien soit passé sur le divan de l’analyste en intériorisant et en faisant sien  le principe de la cure didactique. 

Aujourd’hui, avec la disparition de la psychiatrie dynamique, remplacée par une approche chimique et comportementale du traitement des troubles psychiques, et avec la presque disparition de la psychanalyse du domaine de la médecine hospitalière, la montée en puissance du comportementalisme et des TCC, la psychanalyse voit ses territoires et son audience se restreindre. Cette perte se mesure, en particulier par la transformation du domaine éditorial : jadis, rayonnante, la littérature psychanalytique ne connaît plus que des tirages limités chez des éditeurs spécialisés.

Inversement les ouvrages des historiens sont en pleine expansion et rencontrent un succès grandissant. « Jamais Freud n’a été autant étudié qu’aujourd’hui. Son œuvre, entrée dans le domaine public en 2010, est de plus en plus lue, commentée, attaquée, valorisée, réactualisée, hors du milieu psychanalytique, au point que les querelles historiographiques ont supplanté les anciennes disputes entre écoles psychanalytiques.

Souhaitons qu’un jour cliniciens et historiens puissent enfin dialoguer[61]»

L’accueil quasi unanime fait à cette biographie historique de Freud, n’est pas seulement dû à l’intérêt porté aujourd’hui à l’histoire mais aussi à celui, toujours actuel, à Freud. C’est pourquoi, il n’est pas faux de penser qu’à l’instar de Diderot qui souhaitait que l’on se hâte de rendre la  philosophie populaire[62],  cette biographie de Freud, en nous éclairant avec cette force, cette intelligence et cette amitié sur ce que furent la vie et l’œuvre de Freud en son temps et en mettant l’accent sur la façon dont il nous parle aujourd’hui, dans notre temps, ne peut que contribuer à rendre plus populaires encore Freud et son héritage, fidèle en cela, en des temps incertains, à l’esprit des Lumières qui animait Freud lui-même. Et à contribuer à multiplier les « amis de la psychanalyse ».

 

 


[1] Seuil, septembre 2014.

[2] « Après de multiples tracasseries administratives, et alors qu’il n’avait jamais enseigné, puisqu’il avait opté pour la carrière de médecin de ville, Freud obtint enfin, en février 1902, la nomination tant désirée de professeur extraordinaire, ce qui signifiait bien que ses travaux commençaient à être reconnus. Désormais, il sera Herr Professor. » Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p.123.

[3] E. Roudinesco, Freud, L’Herne,  Editions de l’Herne 2015, p.83.

[4] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 203.

[5]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. pp. 476-479.

[6]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 477.

[7]  Dictionnaire de psychanalyse, Fayard, 2006, p.1120.

[8]  «Les rendez-vous de la Barge »,  péniche-café. Le  3 décembre 2014.

[9] Fritz Wittels Freud et la femme-enfant. Les mémoires de Fritz Wittels, suivi de : Sigmund Freud - l'homme, la doctrine, l'école. PUF. Coll. Bibliothèque de la psychoanalyse, 1999.

[10] La vie et l'œuvre de Sigmund Freud (trois tomes) PUF-Quadridge rééd. 2006 

[11] Henri F. Ellenberger (préf. Elisabeth Roudinesco), Histoire de l'inconscient, Fayard,‎ 2001,

[12] Peter Gay, Freud, une vie. Fayard.

[13] Voir mon article qui montre le caractère  scandaleux et dérisoire du livre de Goce Smilevski, La liste de Freud : http://blogs.mediapart.fr/blog/michelrotfus/071013/goce-smilevski-la-liste-de-freud-poetiser-auschwitz-dit-il

[14]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p.11.

[15] Kurt Eissler a consacré sa vie à la constitution des archives de la LoC. Toutefois, il y a mené une politique de rétention désastreuse qui favorisa une historiographie devenue la chasse gardée du légitimisme psychanalytique, et par ailleurs,  comme l’a souligné l’historien Peter Gay, « le parti pris du secret…n’a pu que favoriser la prolifération des rumeurs les plus extravagantes » (E. Roudinesco et M. Plon,  Dictionnaire de psychanalyse p. 457-458).

[16] Soirée de présentation de son livre le 12 février 2015 à L’Espace des Femmes Antoinette Fouque, 35 rue Jacob, Paris.

[17] Séminaire où elle continue son enseignement à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm.

[18] E. Roudinesco,  Dictionnaire de psychanalyse p. 457-458. 

[19] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 288-291.

[20] Jacques Derrida, Télépathie , (1981), in Psyché. Invention de l’autre. Galilée, p. 237-271. Cité  par     E. Roudinesco. Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 291.

[21] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p.48.

[22] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p.422. Elle se réfère à : Thomas Mann, Freud dans l’histoire de la pensée moderne (1929), Aubier-Flammarion, p. 107-149.

[23]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 32.

[24] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 50

[25] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 65.

[26] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. pp. 463-464.

[27] Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, 1996.

[28] Journal du Dimanche, 14 sept. 2014. Entretien avec Marie-Laure Delorme.

[29] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p.130.

[30] Un article paru en 1981 dans la revue L’histoire n° 40, intitulé « Saint Louis a-t-il existé  ? »  avait inauguré toute une série d’études et de publications.

[31] Paru dans « L’univers historique », les 5 volumes ont été réédités en livre de poche dans la collection « Points histoire » en 1999- mais sans la riche iconographie  de la première édition.

[32] C’est ainsi qu’Elisabeth Roudinesco a été invitée aux Rendez-vous de l’Histoire qui se sont tenues  à Blois du 9 au 12 octobre dernier.  http://www.rdv-histoire.com

[33] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 12.

[34][34]  Elisabeth Roudinesco  a la responsabilité de son œuvre en France. Elle a assuré la publication de ses deux ouvrages majeurs : Histoire de la découverte de l'inconscient (Fayard, 1994) et Médecines de l'âme. Histoire de la folie. Essais d'histoire de la folie et des guérisons psychiques (Fayard, 1995), qu’elle a préfacés.

[35] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 15-18.

[36] Sigmund Freud. L’invention de la psychanalyse, en collaboration avec Élisabeth Kapnist, 1997. France 3 / ARTE

[37]  Entretien dans le Figaro.fr du 16-10-2008.

[38] E. Roudinesco, Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p.56.

[39] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 22.

[40]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 94, note 2.

[41]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 196. et 297.

[42]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p.327-328

[43]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 445.

[44]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 503

[45]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 506

[46]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. pp. 93-94.

[47]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 83-84,122 et 154-155.

[48] Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 530.

[49]  E. Roudinesco,  Philosophes dans la tempête (Fayard, 2005), est un hommage aux philosophes de cette génération dont elle a croisé la route, la pensée, et parfois l’amitié.

[50] Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, Galilée, 2003.

[51]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 253-254.

[52]  Freud en son temps et dans le nôtre, op.cit. p. 514

[53] Alexandre Dumas, Le vicomte de Bragelone, vol. II, coll. Bouquins, p.850.

[54] E. Roudinesco, Philosophes dans la tempête , p. 271.

[55]  Jacques Derrida, Elisabeth Roudinesco. De quoi demain… Dialoguedes juristeslée69 et suiv.  Fyard et Galilée, 2001::::::th Roudinesco rapelle ociété des liniens. r ce qu'deuxième cercle, patie. Fayard et Galilée, 2001.  chap. 9. 

[56] S. Freud, S. Ferenczy, Correspondance, 1920-1933, les années douloureuses, tome 3, Calmann-Lévy, 2000.

[57] De quoi demain… Dialogue, p. 271.

[58] Cahiers de l’Herne, Freud. p.89-90.

[59] Je renvoie le lecteur curieux, au dernier numéro des Cahiers de l’Herne consacré à Freud, paru en 2015. On y verra ce déni de l’histoire qui amène l’une des auteures, et non des moindres, à faire de Freud un psychiatre (sic) petit fils d’un rabbin (sic).

[60] E. Roudinesco, Cahiers de l’Herne, id.

[61] Cahiers de l’Herne 90.

[62] « Hâtons-nous de rendrelaphilosophie populaire », dit Diderot en 1753 dans « Pensées sur  l’interprétation de la nature ». G.F. 2005.

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