Sur le livre de Catherine Millot :" La vie avec Lacan" [1]

La vie avec Lacan ou sept ans au pays des bisounours. Avec ellipses, silences, et apologie de la transgression comme nouvelle éthique de la psychanalyse.

 

Relation mystique

Le dernier livre de Catherine Millot, paru en février 2016 fit événement. N’a-t-elle pas été la dernière compagne de Lacan ?

Dès la première page, on est frappé par un étrange malentendu : ne serait-ce pas plutôt  la suite de son livre consacré à trois femmes mystiques[2] ?

« Il fut un temps où j'avais le sentiment d'avoir saisi l'être de Lacan de l'intérieur.  (…) C'était comme si je m'étais glissée en lui. (…) Une part essentielle de mon être lui était remise, il en avait la garde, j'en étais déchargée.»[3] 

C’est ce ton d’une femme fascinée qui subsiste jusqu’à la fin du livre.

L’équivoque cependant ne dure pas. Il y eut le temps des enchantements où l’homme Lacan est décrit comme un héros grandiose, puis celui des dernières années, un génie enfermé en lui-même, mutique, obsédé par ses nœuds borroméens, tandis qu’elle court au sous-sol du BHV pour l’approvisionner en cordages. On reste  médusé devant le pathétique de cette sorte d’inconscience à l’égard de la dégradation neurologique dont Lacan est atteint.

 

Kitsch psychanalytique.

Dans L’insoutenable légèreté[4] de l’être, Milan Kundera définit le kitsch comme un voile de pudeur que l'on jette sur la merde de ce monde pour le rendre acceptable.

Après le « kitsch catholique, protestant, juif, communiste, fasciste, démocratique, féministe, européen, américain, national, international[5]» voici le kitsch lacano - mystique, qui idéalise la vie avec Lacan sur le modèle de ce que furent les écoles philosophiques antiques[6]

« Je me sentais étrangement en phase avec lui, comme si je retrouvais un ancien idéal de réduction à l’os à travers cette réduction à la corde à laquelle j’assistais ; (…) Cet idéal, cette quête n’allait pas sans un goût de l’ascétisme que Lacan incarna pour moi au cours de ces années de silence. (…) »[7]  

 

La vie avec Lacan comme un exercice spirituel psychanalytique, une ascèse.

Tandis que celui-ci, pour toute ascèse, se défait sous ses yeux.

 

« La passion d’ignorer »

Il faut le dire de la façon la plus claire : Catherine Millot est d’abord venue vers Lacan pour faire une analyse. Puis ils sont devenus amants. Pendant toutes les années que durera leur relation amoureuse, elle poursuivra son analyse avec lui.

Certains des happy few le savaient. La révélation, qui tient ici du coming out, a lieu à l’avant dernière page du livre dans le vocabulaire particulier des joueurs de poker :

« Au cours de toutes ces années, mon analyse avec Lacan s’était poursuivie. J’avais joué « tapis » en allant le trouver, et l’enjeu était pour moi une question de vie et de mort. La partie s’était engagée, et même si la donne avait été modifiée lorsque nos relations prirent le tour de l’intimité, il avait été pour moi inenvisageable de retirer ma mise et d’aller porter ma question ailleurs. Lacan l’avait compris, il avait tenu le pari et moi aussi. »[8] 

Elle n’en dira pas plus.

Pourtant, - en dehors  des souvenirs émerveillés de ce que fut leur relation qui la mit, pendant un temps, en position de témoin privilégié de l’intimité de Lacan -, ce livre aurait pu présenter un intérêt exceptionnel en rendant compte de cette relation si atypique et en la questionnant.

Mais cette réflexion est absente.

Plusieurs articles ont rendu compte de ce livre. Trois d’entre eux[9], dont les auteurs appartiennent au cercle de famille lacanien, s’illustrent de la même manière : un même ton hagiographique, une même utilisation du livre comme prétexte pour chacun à dire son Lacan, et un même silence : ils ne disent rien de ce point particulier qui est au cœur de cette vie avec Lacan. Catherine Millot a été l’analysante de son amant, la maitresse de son analyste, et Lacan a été l’analyste de sa maitresse, l’amant de son analysante. Remarquable démonstration de ce que Lacan, nomme « la passion d’ignorer [10]».

Il y a une difficulté, à dire et à penser cette relation[11] qui s’inscrit dans ce que Lacan a de scandaleux et de transgressif selon les uns, de novateur selon les autres, et qui est l’objet d’une véritable dissimulation.

Que devient et que vaut la position du psychanalyste quand la vérité biographique est ainsi mise à mal ? 

  

Quand deux deviennent quatre.

Quand Catherine Millot nomme enfin cette relation double, à l’avant dernière page de son livre, c’est pour dire les circonstances de sa séparation d’avec Lacan.

Que dit-elle ?

Qu’il lui « (…) arrive de penser qu’il avait peut-être mis dans l’affaire son goût de l’expérimentation ». Quand il cède aux ravissements de l’amour, ce serait poussé par une motivation semblable à la passion de vérité scientifique qui anime la recherche archéologique de Norbert Hanold, héros de Gradiva, le roman de Jensen. Le jeune savantjustifiele voyeurisme auquelil se livre en scrutant les chevilles des femmes, par son désir de percer le mystère de la démarche du bas relief qui l’obsède.

Sept années de relation amoureuse ramenées à une curiosité expérimentale !...

« Il menait les choses en tenant compte de la particularité de la situation (…). Ainsi lui arrivait-il de glisser une interprétation à la faveur d’un geste de la vie quotidienne ». Dans cette « affaire », la frontière entre vie privée et séances d’analyse est poreuse.

Y a-t-il pour Lacan, des limites qui bornent les séances de la cure puisqu’il n’y a plus de dedans ni de dehors ? Comme les deux faces à la fois distinctes et identiques d’un anneau de Moebius, l’amante et l’analysante sont indifféremment interpelées dans une continuité indifférenciée au gré l’expérimentateur.

Cette expérimentation suscite quelques questions : existait-il des séances  nettement délimitées, à jour et à heure fixes ? Quelle en était la durée, la fréquence ? Où avaient-elles lieu : rue de Lille ou tout aussi bien à Guitrancourt ou lors des voyages en Italie ? Etaient-elles payantes et quel en était le prix ? Passaient-ils tous deux du tutoiement au voussoiement ? Parlait-elle à son analyste de l’éventail des émotions qu’elle éprouvait pour son amant ? Comment le transfert était-il pris en compte ? Et le contre-transfert ?

Mais ces questions sont-elles légitimes dès lors qu’il s’agit de Lacan ?

Rien dans cette « affaire » ne va de soi.

On peut poser que la transgression de l’interdit sexuel par un analyste qui séduit sa patiente en usant de son ascendant pour coucher avec elle sur le divan  diffère radicalement d’une histoire d’amour qui s’installe dans la durée en succédant à une analyse. Mais qu’en est-il d’une cure analytique qui évolue en relation amoureuse  durant laquelle se continue la cure analytique, et durant des années ?

Tous les facteurs de l’analyse ne sont-ils pas à ce point bouleversés qu’on puisse légitimement se demander s’il y a bien encore ici quelque chose qui relève de la cure psychanalytique ?

 

Fin d’analyse ?

Toute analyse est destinée à s’achever. Sans examiner ici ce qu’est une analyse « réussie », je m’en tiendrai à l’un des critères de sa réussite : qu’elle soit menée d’une façon telle que l’analysant-e parvienne à désirer y mettre un terme et le fasse ; que la relation transférentielle ait été travaillée au point que cesse toute emprise.

A l’avant dernière page du livre, Catherine Millot raconte qu’une des nombreuses fois où elle dit à Lacan son « inquiétude à l’idée de ne pas pouvoir mener à bien (s)on analyse dans ces conditions si particulières », il lui répondit : « Oui, il manque quelque chose ». Elle en fut interloquée, car elle pensait qu’il y avait du trop. Il y eut un effet « couperet » quand elle comprit que….

... Non pas qu’il manquait un analyste qui (ne) soit (qu’) analyste, ou un amant qui (ne) soit (qu’) amant. Mais qu’il manquait un enfant. Pour cet enfant qu’elle se mit à désirer, elle quitta Lacan qui ne pouvait le lui faire. 

« Ce fut un déchirement pour moi, un séisme pour lui ».

S’agit-il là d’une fin d’analyse ou de la fin d’un couple ?

 

« Dans ce livre, j’ai essayé de dire la vérité autant que c’était possible ».

C’est l’une des toutes premières phrases que prononce Catherine Millot, invitée par Kathleen Evin, le 1er mars dernier sur France Inter, dans son émission L’humeur vagabonde[12],  à la parution du livre.

Il n’est pas question de douter de sa conviction de dire la vérité. Mais à l’évidence, elle a une difficulté à la dire dès qu’elle quitte la description de tel trait de Lacan ou la narration de telle anecdote et qu’elle se tourne vers elle-même.

Dans la première page elle se souvient :

« N'avoir rien à dissimuler, nul mystère à préserver, me donnait avec lui une totale liberté, mais pas seulement. Une part essentielle de mon être lui était remise, il en avait la garde, j'en étais déchargée. J’ai vécu à ses côtés pendant des années dans cette légèreté.»

A la fin du livre, elle se décrit tout autrement, après ce qu’elle nomme le « tournant thérapeutique » :

« Le fond d’anxiété qui m’habitait depuis toujours fut comme nettoyé. Plus de main de fer pour m’étreindre le plexus, plus de renard pour me ronger l’estomac, j’accédais à une paix corporelle que je n’avais jamais connue. Enseigner, écrire me mettait au supplice, cela aussi tomba d’un coup. Ce fut comme si j’étais devenue viable et la vie vivable »[13].

Alors, a-t-elle vécu transparente, libre et légère ou bien a-t-elle été au supplice, torturée par l’angoisse depuis toujours et jusqu’à ce moment là, et en particulier durant les sept années de leur liaison et de son « analyse » ?  

Freud  a montré que l’inconscient n’obéit pas au principe de non contradiction. Catherine Millot non plus dans ses confusions et ses reconstructions.

 

«  Je sais bien que c’est surprenant, ce que je vous dis là,…c’est surprenant …»

Kathleen Evin lui rappelle qu’en principe, on ne peut passer du statut d’analysante à celui de compagne de son analyste, que c’est « contraire à la bonne pratique de l’analyse », qu’elle aurait dû arrêter son analyse ou changer d’analyste.

A quoi Catherine Millot répond : 

Que ça n’était pas orthodoxe, et que d’ailleurs ce n’est pas quelque chose qu’elle recommanderait. Elle rappelle que cet adage latin  lui était venu alors à l’esprit : « Quod licet  Jovi, non licet bovi », « Ce qui est permis à Jupiter n’est pas permis aux bœufs ».

Autrement dit, qu’il n’est pas donné au tout-venant de vivre une telle « affaire ».  Veut-elle dire que, pour séduire Europe, il vaut mieux être un Jupiter capable de se métamorphoser en taureau blanc qu’un simple bœuf, qui n’est somme toute qu’un taureau châtré ?

Qu’elle se réclame de Freud lui-même, qui a analysé sa fille Anna, signifiant par là qu’analyser sa fille est  du même ordre que de vivre une relation de couple avec son analyste tout en continuant d’être en analyse avec lui ?

Qu’elle pense que « (…) les analystes gagneraient à avoir une conception moins rigide de l’analyse comme c’était d’ailleurs le cas du temps de Freud où par exemple Freud avait discuté avec son disciple Ferenczi qui avait eu une liaison avec la fille de sa maitresse, fille qu’il avait prise en analyse»…en oubliant, ou en ignorant que Freud est intervenu dans l’« affaire » de Ferenczi pour la normaliser, ou plutôt pout « normaliser » Ferenczi selon ce que celui-ci écrivit lui-même. Elle passe ici avec une totale légèreté sur les faits historiques qui vont exactement dans le sens inverse de son argumentation[14].

 

Qu’y gagneraient donc les analystes ? Et qu’y gagneraient les analysants  et leur analyse ?

La « rigidité » à laquelle Catherine Millot fait ici allusion et dont les psychanalystes gagneraient à se défaire, n’aurait-elle pas à voir avec cette règle[15] que Freud lui-même a formulée en 1915, quand il s’interrogeait sur ce que doit être l’attitude du psychanalyste devant les manifestations du transfert amoureux ? Ne concerne-t-elle pas l’abstinence sexuelle de l’analyste à l’égard de la demande amoureuse de la patiente et l’abstinence de l’analysant-e à l’égard des satisfactions de substitution ? C’est à dire la façon de conduire la cure afin que subsiste chez l’analysant-e des désirs insatisfaits qui sont le moteur même de l’analyse ? 

Kathleen Evin la questionne à nouveau : « Est-ce que du coup, ça n’a pas arrêté votre analyse ? »

Catherine Millot répond, étrangement que oui, cette relation de couple a arrêté son analyse. Et que, cette analyse, il était impensable et impossible de l’arrêter. Elle s’est d’ailleurs poursuivie pendant sept ans. Ce fut son « analyse thérapeutique ».

Elle commente :

« (…) Je pense que c’était une chance pour moi à la fois, d’avoir fait une analyse avec lui, et à la fois d’avoir vécu avec lui. Et que, d’une certaine façon, le fait d’avoir été en analyse avec lui a donné sa singularité et sa force à notre liaison. Et peut être que la singularité de notre relation particulière a donné un tour particulier à mon analyse.»

Un tour si particulier qu’elle a (…) « repris après une analyse avec quelqu’un d’autre qui a duré aussi très longtemps ».

«  Je sais bien que c’est surprenant, ce que je vous dis là,…c’est surprenant …»

 


[1] Catherine Millot, la vie avec Lacan. Gallimard, NRF, L’infini. 2016.

[2] Catherine Millot, La vie parfaite. Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, Paris, Gallimard, coll. « Histoire et actualité », 2006,

[3] p.9.

[4]Folio, p. 357.

[5]Ibid. p 373

[6]Pierre Hadot La Philosophie comme manière de vivre. Albin Michel.

[7] p. 101

[8] p. 102 

[9] Nathalie Georges-Lambriks, dans  Lacan Quotidien (numéro 564). Michel Plon dans En attendant Nadeau, 28 février- 4 mars 2016. Jean Allouch sur le site du Salon Œdipe.

[10] A propos de cette expression et sa polysémie, je renvoie à l’article d’Alain Vanier, Passion de l’ignorance, Cliniques méditerranéennes, 2004/2, n°70, p.59-66.

[11] Louise de Urtubey interroge ce silence et cette transgression dans son livre : Si le psychanalyste passe à l’acte, Paris, PUF, 2006.

[12] L’humeur vagabonde. France Inter. Mardi 1er mars 2016

[13] p.103.

[14] Voir Dictionnaire de la psychanalyse, Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, (Pochotèque, 2011) p. 454-455. 

[15] S. Freud, Observations sur l’amour de transfert, dans La technique psychanalytique. PUF, 1953. P. 157-171.

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