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Billet de blog 17 juil. 2015

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Tǫpę, demandeuse d'asile, dans l'impasse de la prostitution

Puisqu’ils n’ont pas le droit de travailler légalement en France, beaucoup de demandeurs d'asile exercent des activités au noir. Les hommes trouvent assez aisément des missions dans des secteurs comme le bâtiment ou la restauration. Pour les femmes, les perspectives sont plus réduites, et plus sordides aussi.

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Puisqu’ils n’ont pas le droit de travailler légalement en France, beaucoup de demandeurs d'asile exercent des activités au noir. Les hommes trouvent assez aisément des missions dans des secteurs comme le bâtiment ou la restauration. Pour les femmes, les perspectives sont plus réduites, et plus sordides aussi.

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Travailler, quoiqu’il en coûte. Quand les procédures de demande d’asile s’étendent sur des mois, voire des années, la petite allocation allouée par l’Etat est loin d’être suffisante pour couvrir les besoins vitaux du quotidien. Puisqu’ils n’ont pas le droit de travailler légalement en France, beaucoup de demandeurs exercent des activités au noir. Les hommes trouvent assez aisément des missions dans des secteurs comme le bâtiment ou la restauration. Pour les femmes, les perspectives sont plus réduites, et plus sordides aussi.

« C’est pas compliqué. Quand je n’ai plus d’argent, je sors et je marche dans les rues. Il y aura toujours un homme pour m’aborder, peu importe dans quel quartier. Ça fonctionne presque à chaque fois. » Tǫpę (le prénom a été changé) est une jeune fille souriante et chaleureuse. Mais ses sourires ne durent pas et ses yeux éteints semblent en avoir trop vu. À seulement 22 ans, elle vend son corps pour survivre.

Tǫpę est arrivée à Marseille le 9 janvier 2013 au terme d’un périple effroyable. Elle avait fui son pays natal, le Nigeria, à cause de conflits ethniques. De galères en galères son chemin avait rencontré la route des migrants qui rêvent d’Europe, et, plus chanceuse que tant d’autres, elle était parvenue saine et sauve sur le vieux continent.

« J’ai commencé à faire le mur le soir »

Elle se souvient de ces premiers jours comme « froids et nuageux », d’autant plus qu’elle a d’abord passé ses nuits dehors. Prise en charge par la Croix-Rouge, elle a ensuite pu accéder à un logement en foyer puis formuler sa demande d’asile. Les démarches qui ont suivi ont été particulièrement longues. Près de deux ans de délais avant un premier rendez-vous à l’OFPRA (Office Français de Protection des Refugiés et des Apatrides), lequel office lui a signifié le rejet de sa demande le jour-même.

Tant que son recours devant la Cour Nationale du Droit d’Asile (CNDA) n’aura pas été examiné, Tǫpę percevra l’Allocation Temporaire d’Attente, de 343 euros par mois. Une maigre somme qui ne suffit pas. À peine un an après ses premiers pas dans la ville, elle a commencé à se prostituer. « Il y a un moment où tu as besoin de trucs bêtes comme des tampons, et tu ne peux même pas te les payer. J’ai l’aide de l’État, c’est déjà bien, je sais que je ne suis pas la seule à en avoir besoin. Mais ça n’est pas assez. Alors j’ai commencé à faire le mur le soir. À me prostituer. Je n’aime pas cette idée, mais je n’ai pas d’autre option, je n’ai pas le droit de travailler légalement en France» explique Tǫpę d’un ton fataliste.

« Je me moque d’être en sécurité, j’ai juste besoin d’argent »

Son débit de parole est continu. Elle parle avec assurance d’un sujet qu’elle ressasse en permanence dans sa tête, d’une honte qu’elle a fini par assimiler : «La première nuit j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps… coucher avec des hommes qu’on ne connaît pas … c’est comme d’être violée. Mais il faut bien que je vive, que je mange, que j’aie des vêtements. Je ne me sens pas en sécurité quand je fais ça. Mais un de ces jours on me renverra peut-être en Afrique. Je me moque d’être en sécurité, j’ai juste besoin d’argent.» Tǫpę ne se prostitue pas quotidiennement. Les revenus qu’elle tire de cette activité ne dépassent que rarement les 250 euros par mois.

Déjà fragilisée par les violences qu’elle a vécues dans son pays d’origine et sur la route, se prostituer ronge sa santé et le peu de confiance qui lui restait. « Je ne me sens pas bien physiquement, je ne me sens pas normale. J’ai perdu le respect de moi-même. J’ai parfois du mal à me regarder dans le miroir, ce n’est pas moi que je vois. ». L’engrenage a déjà fait son oeuvre dans le jeune esprit de Tǫpę. Elle ne voit aucune autre option pour survivre.

Les non-dits bien gardés

Y a-t-il un réseau derrière son histoire ? Tǫpę jure que non : « C’est déjà assez dur comme ça dans la rue, pas question de donner mon argent à quelqu’un d’autre. » L’idée même de proxénétisme lui semble étrangère. Naïveté ou secrets douloureux à cacher ? Dans le chaos de ses blessures, des non-dits bien gardés semblent côtoyer son besoin évident de parler, de vider son sac.

Amandine le sait bien. Bénévole de la Cimade, elle accompagne Tǫpę dans son recours depuis le rejet de sa demande d’asile par l’OFPRA il y a quelques mois. «Je sens bien qu’il y a des choses qu’elle ne dit pas. J’accueille ce qu’elle dit avec émotion mais je garde de la distance. Ce qui est sûr c’est que lors de son passage devant l’OFPRA, elle n’est pas arrivée à parler de son histoire. Aujourd’hui elle s’ouvre, elle prend confiance et son récit devient de plus en plus cohérent au fur et à mesure». Parfois, les souvenirs de Tǫpę se mélangent et Amandine la voit perdre pied : « Elle a de vrais problèmes de mémoire. Parfois elle m’appelle juste parce qu’elle ne retrouve plus son chemin dans Marseille. »

« Je ne me sens bien que quand j’ai quelqu’un à qui parler« 

Des trous noirs qui s’attaquent aussi à son moral. Curieuse et avenante un instant, Tǫpę peut afficher le plus sombre des désespoirs l’instant d’après :« La plupart du temps, je suis à la maison, seule, je regarde la télé sur mon lit, je réfléchis trop, je n’arrive pas à dormir à cause des cauchemars. Les bons moments pour moi, c’est avec certains de mes clients, dans la rue. On bavarde, on rigole, il y a des sourires. Je ne me sens bien que lorsque j’ai quelqu’un à qui parler».

Coquette comme le sont les filles de son âge, elle s’offre de temps en temps une nouvelle coiffure dans un salon afro qu’elle apprécie. Ses cheveux sont ce jour-là long jusqu’au bas du dos, bruns à la racine et orangés aux pointes. Passer du temps avec les coiffeuses la distrait : « Elle sont marrantes, intéressantes. Elles te prennent comme tu es. Ce n’est pas le cas partout ».

Malgré le soutien d’Amandine, mais aussi celui de l’association Autre Regard qui vient en aide aux prostituées, ainsi que les nombreux médecins qu’elle consulte, Tǫpę se sent irrémédiablement seule. « Je n’ai pas d’amis, je ne fais confiance à personne. C’est dur pour moi de me lier à quelqu’un » lâche-t-elle abruptement.

« 22 ans et aucun espoir »

La jeune fille peine à s’imaginer un avenir différent. Son combat pour obtenir l’asile ne suffit pas toujours à lui remonter le moral : « Avec Amandine on se bat pour que j’aie des papiers. Mais ça ne suffit pas, moi j’aimerais surtout ne plus avoir à me prostituer et avoir un vrai travail ». Quand elle était au Nigeria, Tǫpę était une bonne élève, elle aimait particulièrement les maths et la comptabilité. Elle en parle encore avec enthousiasme. Mais la possibilité de reprendre des études lui semble inaccessible : « En France, tant que je n’ai pas de papiers, je ne peux rien faire. C’est frustrant. J’avais 19 ans quand je suis arrivée ici. La France m’a vraiment aidée, mais les procédures devraient aller plus vite. Je n’ai aucune possibilité d’explorer mon potentiel. J’ai 22 ans et je n’ai aucun espoir. Je vois mon futur s’éloigner».

Tǫpę dit que c’est le destin qui l’a amenée à Marseille. Bientôt, cette nuit peut-être, c’est la fatalité qui guidera à nouveau ses pas sur les trottoirs de la ville.

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