Étrange Miroir : un reflet insolite des frontières

Entretien de Paloma Maquet et Olivier Clochard avec le collectif nantais Étrange Miroir, dont la philosophie, proche de celle d’un laboratoire, est d’expérimenter de nouvelles formes artistiques et documentaires. Le collectif mêle, dans sa pratique créative, univers sonores, musicaux, visuels, littéraires, documentaires, etc. pour engager et provoquer une réflexion sociale et citoyenne.

Étrange Miroir a scénographié Moving Beyond Borders, l'exposition itinérante de migreurop présentée du 21 janvier au 6 février 2016 à Anis Gras (Arcueil), inaugurée le jeudi 21 janvier de 16h à 18h par une réunion publique "La cartographie à l'épreuve de la représentation des flux migratoires" (avec Olivier Clochard, Philippe Rekacewicz, Elsa Tyszler et Françoise Bahoken). Plus d'informations

La compagnie Étrange Miroir est un collectif nantais créé en 2011, dont la philosophie, proche de celle d’un laboratoire, est d’expérimenter de nouvelles formes artistiques et documentaires. Le collectif mêle, dans sa pratique créative, univers sonores, musicaux, visuels, littéraires, documentaires, etc. pour engager et provoquer une réflexion sociale et citoyenne. Ses différentes réalisations, et notamment les deux spectacles Mother Border et Europe Endless ainsi que l’exposition Moving Beyond Borders conduite en partenariat avec le réseau Migreurop[1], tissent des passerelles entre recherche, militantisme et monde artistique, avec une double ambition : d’être exigeant aussi bien sur le plan créatif que scientifique. Plus qu’il n’apporte de réponses préconçues, le travail d’Étrange Miroir interroge de manière transversale la notion de frontière(s) : frontières artistiques, frontières sociales, frontières institutionnelles, frontières migratoires – « parler de l’autre, c’est parler de soi, d’où l’Étrange Miroir ». Entretien.

Est-ce difficile d’être reconnu comme un collectif artistique lorsque l’on s’intéresse aux questions migratoires dans une perspective critique ?

Raphaël Rialland La constitution d’Etrange Miroir est liée à nos rencontres au sein de la Cimade[2] où nous étions bénévoles ou stagiaires. Puis, nous nous sommes retrouvés autour de l’organisation du festival Migrant’scène [3] pour lequel, de 2008 à 2011, nous avons imaginé de nouvelles formes de médiatisation des questions relatives aux migrations. Aborder cette thématique par le biais de la traditionnelle projection d’un film suivie d’un débat, nous semblait suranné et dépassé. Nous voulions toucher plus de monde et montrer que la migration n’est pas un « problème » spécifique mais plutôt une composante transversale de la société. 

Riwanon Quéré Au départ d’Étrange Miroir il y a une histoire de sons, de paroles, d’histoires et d’images. Lorsque nous nous sommes rencontrés à la Cimade de Nantes, nous accompagnions les migrants dans le cadre des permanences d’accueil et d’aide aux étrangers. Très vite, nous avons imaginé des créations autour de ce que nous entendions quotidiennement dans les locaux de l’association. Ainsi, pour notre première participation à Migrant’scène, nous avons réalisé une installation sonore Les témoins de l’inadmissible créé à partir de la parole des bénévoles de la Cimade. Par la suite, le projet de Mother Border est né de mon travail salarié au sein du centre de rétention administrative de Rennes où j’exerce une mission d’aide à l’exercice effectif des droits. L’idée était de sortir les voix de ces jeunes tunisiens qui s’y trouvaient enfermés à la suite de la Révolution de Jasmin et de commencer un travail de réflexion critique plus générale autour des politiques migratoires françaises et européennes en partant du destin d’un de ces retenus. 

Marie Arlais : Nous souhaitions surtout décloisonner nos univers. Riwanon et moi avons effectué des formations universitaires [4] sur ces questions, Charly Artigas qui était avec nous dès le début du projet est juriste, de leur côté Raphaël, Matthieu Goulard et Erwan Fauchard sont musiciens. Étrange Miroir regroupe des personnes aux parcours très divers. Ce que nous constations, c’est qu’il existe assez peu d’espaces où les militants, les artistes et les universitaires peuvent travailler ensemble. Il subsiste des frontières assez dures entre ces acteurs qui évoluent dans des mondes qui ne communiquent pas aussi facilement que nous pourrions le penser. D’ailleurs, nous nous y frottons souvent : les lieux de diffusion sont parfois réticents à nous accueillir parce qu’ils considèrent nos projets comme « trop militants ». Pourtant, certains programment des projets engagés, sans le revendiquer, et dans lesquels le message politique est suggéré. On à l’impression qu’il y a une injonction à la suggestion, qu’il ne faut pas trop en dire, ou bien qu’il faut avoir un bac + 5 en art du spectacle pour justement réussir à comprendre le message politique. Au sein de notre collectif, nous nous sommes rendus compte qu’il y a plusieurs façons d’être militant, plusieurs façons d’être musicien, plusieurs façons de faire de la recherche.

Riwanon : Effectivement, même en interne, qu’elles soient musiciennes ou techniciennes, les personnes avec lesquelles nous travaillons n’auraient pas forcément pensé un jour s’investir dans des projets et spectacles qui portent un regard critique sur notre société, sur les politiques migratoires mises en place. Certains d’entre nous ont dû aussi dépasser leurs préjugés. Le militantisme pouvait résonner avec des manifestations ou des réunions pas très attractives pour la création. Ce sont des espaces dans lesquels on ne sentait pas tous forcément à l’aise, parce que c’est a priori une culture, une manière d’être qui colporte parfois des discours très arrêtés.

Raphaël Avec nos parcours respectifs, monter un spectacle ou un projet ensemble, c’est forcément inventer une nouvelle manière de travailler. Il ne s’agit pas de projets habituels. En ce qui me concerne, Étrange Miroir nourrit mon rapport à la musique en m’ouvrant de nouvelles perspectives. Inclure à mon travail une dimension informative, un regard décalé sur l’actualité, m’intéresse de plus en plus. À partir des paroles des personnes (migrants, chercheurs...) que nous rencontrons et interviewons nous développons une expression musicale et plastique. Notre travail prend alors du sens au-delà d’une simple recherche d’esthétisme, puisqu’il ne fait que souligner un réel qui a déjà une charge sensible.

Marie Dans nos créations, nous essayons de faire en sorte que la parole des migrants devienne perceptible et celle des scientifiques accessible. C’est agréable de penser d’autres modèles de création  et surtout de remettre les idées, la pensée au goût du jour. Par exemple, nous nous sommes rendus compte dans le cadre des Étranges ateliers [5] que parler avec des collégiens de façon frontale des préjugés sur les migrations voire sur d’autres questions de la société en général, ça ne marche pas. Alors nous essayons d’introduire cette idée avec des sujets périphériques : explorer un quartier et la vie quotidienne sous l’angle des frontières invisibles, sociales par exemple que nous vivons tous. Ici encore nous essayons d’aborder ces questions de manière dépassionnées sans chercher à poser de jugement de valeur. Il s’agit de se questionner de manière collective et peut être de mieux comprendre les mécanismes qui créent des différences et des frontières entre les milieux, les cultures, bref les personnes. Le thème des migrations ne doit pas du tout être « enfermant », tout le monde est concerné, nous abordons la question sous plusieurs angles, ses conséquences économiques et sociales, etc. J’aimerais bien que les personnes finissent par comprendre qu’il s’agit d’une question globale et que plus on l’inclura dans les sociétés, moins elle sera stigmatisée ou vue comme dramatique.

Quand on regarde les travaux produits par des chercheurs depuis ces vingt dernières années, on peut avoir l’impression qu’il y a des avancées au niveau de la connaissance (de phénomènes par exemple) mais beaucoup moins au niveau des modes de diffusion, qui restent souvent les mêmes.

 Marie Oui, les cercles s’ouvrent difficilement, je pense qu’il y a une réelle réticence à vulgariser la connaissance et les analyses scientifiques. D’un côté, peu de chercheurs sont intéressés par cet exercice et de l’autre, les institutions culturelles, ne montrent pas toujours d’intérêt pour de tels projets. On se retrouve parfois un peu démuni notamment parce qu’il n’y a pas beaucoup d’efforts de faits pour véhiculer cette problématique de manière décloisonnée. Il existe pas mal d’événements spécifiques dédiés à l’interculturel, mais ce type de projets n’attire souvent que des personnes concernées ou déjà convaincues. Finalement, ce sont des événements très stéréotypés donc paradoxalement peu ouverts. En même temps, ce n’est pas très étonnant, la prise de risque vient rarement des sphères bien installées ou institutionnelles. Là encore on observe une contradiction, car en ce moment, on a l’impression que le facteur « innovation » est devenu l’argument qui prime dans la sélection des projets.

Raphaël Notre projet artistique apparaît parfois comme un ovni dans le paysage culturel, pourtant on ne se prédestine pas à jouer et tourner seulement dans des festivals sur les migrations comme celui de Migrant’scène, nous souhaitons aller vers toutes sortes de publics, mais il est vrai que les formes que l’on propose ne relèvent pas du divertissement pur.

Marie Oui, notre travail est parfois catégorisé comme ayant une mission d’aide aux migrants, à des projets militants. Pourtant et à l’instar de n’importe quelle compagnie, nous proposons un regard, une proposition artistique qui peut parler à des publics très différents. Par exemple, nous avons joué Mother Border face à des personnes en réinsertion, des collégiens, des lycéens, des retraités, dans de très petites salles comme un espace socioculturel d’une cité de la banlieue de Nantes ou dans des salles plus importantes comme la Maison des Métallos à Paris ou plus récemment dans un événement dédié aux formes performatives à Bruxelles (Work Title Situation #01- juin 2015).

Raphaël On évoque beaucoup la question des frontières dans nos spectacles, mais finalement, dans notre travail, nous sommes aussi confrontés à de nombreuses frontières immatérielles : crédibilité, langage, financements, nous ne sommes jamais dans le format standard et attendu.

Marie Et par ailleurs c’est assez incroyable de voir ce qu’il se passe au niveau culturel et associatif : il n’y a plus aucune enveloppe de distribuée en ce moment sur l’aide au fonctionnement, tout marche aux projets, c’est la dictature du projet. 

Dans votre spectacle Mother Border [6], vous dites à un moment : « Parfois j’aimerais ne pas être témoin, ne pas savoir, parfois j’aimerais qu’on m’explique franchement, sans détour, comment peut-on en arriver là ? Piétiner tous ses rêves, au nom de la sécurité ? Au nom de la protection ? Mais de la protection de quoi ? En mon nom ? Non merci, ça va. Partir loin, renaître quelque part, tranquille. Jouir de cette liberté tant célébrée. J’envie ton insouciance face à nos sociétés, mais j’ai envie de te dire : c’est beaucoup trop d’honneur vois-tu ? Comment t’expliquer… ». Nous avons l’impression d’être face à une injustice qui ne s’arrêtera jamais, à quelque chose d’infranchissable qui nous conduit vers une colère sourde, on a envie que votre spectacle face partie du « service culturel obligatoire » s’il existait. Votre vision très réaliste de la question de la migration est également teintée d’un certain optimisme. Vos réalisations ne laissent pas uniquement transparaître le pathétisme des situations dramatiques que vous décrivez ou analysez.

Raphaël N’ayant pas une connaissance des réalités et des phénomènes migratoires très approfondie, je garde une grande part de naïveté. J’apprends des choses, au fur et à mesure, comme le fait le spectateur finalement, et je pense que c’est ce qui peut nous permettre de rester dans quelque chose de juste, de ne pas se positionner en tant que « détenteurs » d’un savoir. Le projet Mother Border est né de la rencontre avec un homme, Hichem, devenu le protagoniste du film. Le spectacle est aussi le récit de cette rencontre, de ce que nous apprenions de lui, des questionnements qui nous venaient à mesure que nous avancions dans la découverte de ce personnage et de son histoire. Cette rencontre a été (et demeure) très enthousiasmante, elle nous a procuré un sentiment de nouveauté et d’effervescence que nous voulions partager.  

Riwanon Et sur la forme, nous jouons beaucoup avec les sons et la musique pour provoquer une diversité de sentiments. Le travail de composition s’articule non seulement aux discours mais aussi au ton et au rythme des voix que nous mettons en scène. Concernant Mother Border, nous avons d’abord rencontré Hichem au centre de rétention administrative lorsqu’il y était enfermé et quand il est sorti pour avoir subi des violences policières, il nous a présenté ses amis, nous avons aussi passé ensemble des moments drôles et festifs.

Marie D’ailleurs, la première fois que nous l’avons vu Raphaël et moi, alors que nous devions l’aider à rédiger sa plainte pour le procureur, Hichem n’était pas du tout coopératif, il était sorti du centre et il pensait, certainement à juste titre, que ça ne servait pas à grand chose. En tout cas, nous sommes vite passés de ce rapport biaisé « je vais t’aider, moi je sais, je te donne et toi tu prends » à un rapport beaucoup plus égalitaire et amical. 

Quand vous parlez de « pied d’égalité », en quoi Hichem a-t'il fait évoluer Mother Border vers des aspects auxquels vous n’auriez pas forcément pensé ?

Riwanon Pour rappel, en 2011, je voyais arriver toujours plus de Tunisiens dans le centre de rétention administrative où je travaillais et j’avais vraiment envie que l’on parle d’eux. Il y avait un sentiment bizarre, d’un côté, les responsables politiques et les médias voyaient la révolution tunisienne comme une réelle avancée démocratique, et d’un autre, on enfermait celles et ceux qui voulaient jouir à leur façon de cette liberté. C’est vrai que l’idée de ce projet est née d’un sentiment de révolte.

Raphaël Oui, nous avions au départ la vision d’une « masse », on parlait « des jeunes tunisiens ». En rencontrant Hichem nous avons rencontré un individu et bientôt un personnage. Il s’est finalement livré à nous en toute confiance. 

Marie Nous avons remonté le fil de son histoire jusqu’en Tunisie, Hichem nous a mis en contact avec ses parents. Nous avons saisi cette chance et nous avons pu les rencontrer et les questionner notamment sur leur ressenti face au choix de leur fils. Les réponses de la famille n’étaient pas attendues, en fait il n’y avait pas de consensus. C’est l’histoire d’une vie dans toute sa singularité, d’une personnalité peut être un peu plus fougueuse que la moyenne. Parce qu’il faut une sacrée dose de courage pour partir, pour tout quitter et tenter le tout pour le tout. « À la vie à la mort » on nous l’a souvent répété, et Hichem le premier. Pour lui, c’était « la vie en Europe ou la mort en mer », c’est ce que nous voyions comme une re-naissance, la traversée de la mer symbolisant le départ d’une nouvelle vie. Ce qui est dommage, c’est le prix à payer et tout le cynisme ambiant, le voyage d’Hichem, comme celui de tant d’autres, s’est transformé en galère parce qu’il était considéré comme illégitime. Aujourd’hui il a disparu dans les abîmes européens.

Comment s’est imposé le titre Mother Border

Raphaël C’est un titre qui parle de plusieurs manières, et peut-être davantage aux personnes francophones : il nous permettait de jouer sur l’homophonie de « mer/mère » (en passant par l’anglais) en soulignant un sens positif de la frontière, « lieux du passage et de la transformation » pour citer Edouard Glissant [7]. Passer la mer, c’est comme renaître. Nous souhaitions montrer que ces jeunes ont besoin de cette traversée pour se réaliser, de faire cette expérience de voyage, tout comme nous, qui en tant qu’européens, sommes incités à voyager et à aller étudier ailleurs ! 

Quels retours avez-vous sur Mother Border de la part de vos publics ?

Raphaël C’est un spectacle qui joue beaucoup sur l’émotion. La plupart du temps, le public est transporté avec nous et se laisse prendre par la narration. L’aspect documentaire, plus « scientifique », ne semble pas être un frein… On essaye plutôt d’ouvrir un espace de réflexion entre informations et imaginaires, et de provoquer. Quelque part, nous imposons notre création au public qui « assiste », mais il reste libre d’en penser et de faire ce qu’il en veut.

Moving Beyond Borders [8] est une exposition du réseau Migreurop qui a fourni les textes, les cartes et les photographies et qui a confié la mise en scène à votre collectif. Elle explore les parcours des personnes migrantes, tout en pointant les dispositifs qui sont responsables de leurs périlleuses traversées dans le Sahara, en mer Méditerranée ou sur les frontières orientales de l’Union européenne. Elle propose une approche multimédia de la réalité migratoire actuelle. Les cartes permettent de saisir la façon dont les contrôles aux frontières se déplacent et s’externalisent, et dévoilent les infrastructures qui sont mises au service des politiques européennes. Les photographies illustrent les conséquences d’une gestion sécuritaire de la question migratoire, telle qu’elle s’observe en Europe et au-delà. Les paysages sonores que vous avez composés accompagnent les différents supports. L’exposition est constituée de cinq modules interactifs, les trois premiers touchant des réalités contemporaines, les derniers imaginant deux scenarii opposés quant aux potentielles évolutions des politiques migratoires européennes. Pouvez-vous nous parler de cette collaboration ?

Raphaël Pour Moving Beyond Borders, notre rôle a été de « mettre en scène », et donc de rendre sensible, attractive et accessible la proposition de Migreurop qui a gardé la maîtrise de l’aspect scientifique et du message. Nous avons imaginé une scénographie immersive au sein de laquelle le visiteur va chercher lui-même l’information par des gestes simples, par exemple tourner les pages des atlas déclenche la projection des cartes qui sont animées et accompagnées de paysages sonores et musicaux. Ce travail a été pour nous une opportunité exceptionnelle de mener une recherche artistique en écho d’un travail scientifique et militant. Autant que la force du message, la qualité des contenus nous a incité à être ambitieux, inventifs et exigeants tant dans la création graphique, le design du mobilier, la conception du système interactif que dans l’animation vidéo ou la création sonore et musicale. De nouvelles collaborations ont pu se créer autour de ce projet avec Guillaume Moitessier qui est graphiste, Clément Mouturier, ébéniste et Anne-Sophie Llobel à l’animation vidéo.

Par rapport aux artistes qui ont pu vous influencer, vous inspirer ou collaborer directement avec vous, quels impacts ont-ils pu avoir sur votre travail ? 

Marie Notre démarche est ouverte et participative. Pour l’installation sonore Mobiles Illégitimes , nous avons fait appel à des musiciens et des documentaristes sonores qui on des niveaux de pratique très variés.

Riwanon Pour Europe Endless [9], il a fallu trouver un danseur professionnel au-delà de notre réseau. 

Raphaël Nous n’avons pas de schéma préexistant : nous cherchons au contraire à nous ouvrir, à découvrir de nouvelles sensibilités. Depuis 2013, la collaboration avec Xavier Seignard, développeur, nous a permis d’imaginer des installations sonores dans lesquelles la technologie donne un petit côté magique qui pique la curiosité du spectateur comme dans Mobiles illégitimes ou Moving Beyond Borders.

Marie Sur un sujet comme celui des migrations, s’enfermer et travailler toujours avec les mêmes personnes, ce serait complètement contradictoire. 

Raphaël À propos de nos influences, le cinéma de Chris Marker nous a beaucoup marqué. Dans un film comme La jetée, le son porte la narration, quand à l’image, mis à part un plan filmé, c’est une série de photos. Cela a pu nous influencer pour nos projets vidéos, la plupart du temps, nous construisons la maquette son avant d’y coller l’image, et utilisons souvent des images fixes. C’était aussi un défenseur d’un cinéma documentaire d’auteur.

Marie Nous nous alimentons de choses très diverses, des films de Lars Von Trier par exemple comme Mélancholia qui par sa forme particulière (part one, part two, etc.), nous a inspiré pour Europe Endless. Pour Mother Border, on a emprunté quelques idées de son film Europa, dans lequel le personnage, à l’instar d’Hichem, fait un voyage à la fois psychologique et physique dans un train en  Europe. Par ailleurs, je tiens beaucoup à rechercher des documents littéraires. C’est très important d’illustrer les idées. Parfois nous rédigeons nous-même des petits textes comme la citation que vous avez évoquée précédemment mais des auteurs ont évidemment mieux que nous exprimé ce que l’on veut dire. On cite Edouard Glissant [10] ou Romain Gary [11] dans notre premier travail (Le bruit et la rumeur, 2011), des auteurs arabes comme Abou El Kacem Chebbi [12] ou le poète égyptien Ahmed Fouad Najm dans Mother Border, Toni Morrison [13] dans Mobiles illégitimes, Matthias Enard [14] dans Europe Endless... Au début du spectacle Mother Border, à un moment, un peu énervée , je lis un passage du Vaisseau des morts de B. Traven : « En ces temps de démocratie achevée, l’hérétique, c’est le sans-passeport. À chaque époque ses hérétiques, à chaque époque son Inquisition ». Ce texte date de 1926, pourtant il est d’une actualité flagrante.

Étrange Miroir est un collectif qui rassemble des personnes de tous horizons, parmi elles : Marie Arlais (chargée de projets, réalisatrice et lectrice), Raphaël Rialland (musicien, plasticien et réalisateur), Fanny Gateau (chargée de diffusion), Riwanon Quéré (présidente et juriste), Valentine Chevalier (trésorière et documentariste), Anna Gouez (secrétaire et documentaliste), Xavier Seignard (développeur), Matthieu Goulard (musicien), Laure-Anne Bomati (documentariste), Erwan Fauchard (musicien), Benoit Canteteau (danseur), Anne-Sophie Llobel (animatrice vidéo), Anna Cloarec (régisseuse), Noé Rialland (musicien et technicien son), David Rambaud (musicien), Salima Kettar (comédienne), Ronan Fiacre (administrateur).

Notes

1  Migreurop est un réseau européen et africain de militants et chercheurs dont l’objectif est de faire connaître et de lutter contre la généralisation de l’enfermement des étrangers et la multiplication des camps, dispositif au cœur de la politique d’externalisation de l’Union européenne.

2   « La Cimade a pour but de manifester une solidarité active avec les personnes opprimées et exploitées. Elle défend la dignité et les droits des personnes réfugiées et migrantes, quelles que soient leurs origines, leurs opinions politiques ou leurs convictions. Elle lutte contre toute forme de discrimination et, en particulier, contre la xénophobie et le racisme. » (Article 1 des statuts). Cette association, fondée en 1939 en France, accompagne les migrants dans leur parcours juridique, intervient auprès des étrangers enfermés (dans des centres de rétention administrative et des établissements pénitentiaires) et s’efforce d’informer et de sensibiliser l’opinion publique sur les réalités migratoires.

3  Né à Toulouse en 2000 et structuré à l’échelle nationale depuis 2007, le festival Migrant’scène, à l’initiative de la Cimade, réunit et mobilise les milieux de la solidarité, de l’art, de la culture, de l’éducation, de la recherche ou encore de l’éducation populaire, au profit de publics larges et variés. De ville en village, il choisit de fêter les migrations, d’interroger les politiques et mécanismes qui les sous-tendent, et remet à l’honneur l’hospitalité comme fondement de notre société et de notre rapport à l’autre

4  Marie a effectué un Master au sein du laboratoire Migrinter (Université de Poitiers), orienté sur la question des migrations internationales. Riwanon un master en droit de l’Homme, spécialisé dans le droit des étrangers. 

5  Étrange Miroir développe des projets d’ateliers participatifs notamment auprès d’élèves, en lien avec les thématiques abordées dans ses créations.

6  D’une rive à l’autre de la Méditerranée, Mother Border est un ciné-concert qui conte l’odyssée de migrants tunisiens et plus particulièrement celle d’Hichem, qui ont pris la mer dans l’espoir d’une vie meilleure. Le spectacle suit le parcours de ces jeunes tunisiens arrivés à Nantes après la Révolution de Jasmin, un voyage qui les confronte aux politiques migratoires.

7  « Nous fréquentons les frontières, non pas comme signes et facteurs de l’impossible, mais comme lieux du passage et de la transformation. Dans la Relation, l’influence mutuelle des identités, individuelles et collectives, requiert une autonomie réelle de chacune de ces identités. La Relation n’est pas confusion ou dilution. Je peux changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer. C’est pourquoi nous avons besoin des frontières, non plus pour nous arrêter, mais pour exercer ce libre passage du même à l’autre, pour souligner la merveille de l’ici-là ». Glissant E., « Il n’est frontière qu’on n’outrepasse », Le Monde Diplomatique, octobre 2006.

8  Il s’agit d’une installation sonore interactive qui invite le public à explorer la mobilité vécue par les femmes. À travers le regard des intéressées et de spécialistes, le sujet est traité dans toute sa complexité et toute sa diversité avec l’objectif de mettre en avant des axes peu médiatisés. Ce dispositif interactif pousse les visiteurs à aller chercher, fouiller, explorer et se créer leur propre expérience d’écoute.

9  Europe Endless suit le parcours physique et intellectuel d’un jeune européen. En quête de sens, il traverse l’Europe des idées, ses rues cosmopolites et ses contradictions politiques. Le corps est en exploration, porté par une musique répétitive et entêtante, il se confronte à une pluralité de points vue littéraires, politiques, philosophiques et citoyens. En un même mouvement, le danseur, la musique, les images projetées et la voix off dessinent un espace de réflexion sensible. Ce spectacle livre une approche subtile plaçant l’individu au cœur du projet Européen, un dialogue poétique entre recherche intellectuelle et performances artistiques.

10  Écrivain et poète français fondateur des concepts de « créolisation » et de « tout-monde ».

11  Gary R., La promesse de l’Aube, Paris, Broché, 1960.

12  Notamment son poème La volonté de vivre, écrit en 1933.

13  Morrison T., Beloved, New York, Alfred Knopf, 1987.

14  Voir son discours « L’Europe a la beauté d’une arme » prononcé aux Journées Européennes de Littérature, au Château de Hainfeld le 9 octobre 2009.

 

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