Depuis le printemps dernier, devant la médiatisation des milliers de naufrages de migrants en Méditerranée, l’Union européenne (UE) a tenté d’apporter des réponses qui masquent ses responsabilités en matière de non sauvetage en mer et de non respect du droit à demander l’asile. Elle use pour cela d'un jargon spécifique qui vient de s'enrichir d'un nouveau terme : les hotspots.La novlangue européenne, riche d’un lexique conçu pour suggérer que le « problème migratoire » est pris en compte dans le respect des « principes fondamentaux » dont l’UE se gargarise, s’est ainsi enrichie d’un nouveau terme : les hotspots. La signification de cette expression n’étant pas évidente, la Commission européenne en a même proposé une explication dans un des glossaires rédigés afin d’aider au décryptage de son jargon. De fait, ce lexique obscurcit plus qu’il n’éclaircit (« The proposal would allow establishing dedicated hotspot teams from all the Agencies concerned to provide comprehensive support in dealing with mixed migratory flows ») et tel est sans doute son véritable objectif. Comprendre ce que recouvre un tel mot-valise implique à la fois de rappeler le contexte de son apparition et de pointer quelles significations et quels usages ont conduit à ce nouveau signifié. Il s’agit surtout de replacer ce qui est présenté comme une innovation (pas seulement sémantique) dans la longue durée des politiques européennes de contrôle des frontières externes (dans le glossaire précédemment cité, l’expression hotspots est présentée dans la section «  Save lives and secure the external borders »).  

Le terme anglais hotspots est d’abord apparu, le 13 mai 2015, dans une communication de la Commission européenne relative à un Agenda sur les migrations. Abondamment repris par la presse, il a été présenté, tant dans les médias que dans les propositions des différentes instances européennes, comme un dispositif-clé de la réponse apportée par l’UE au « drame des naufrages en Méditerranée ». On le retrouve ainsi au cœur des conclusions du Conseil européen des 25 et 26 juin 2015. On notera que le terme qui en mai avait été traduit – sans succès en matière de reprise médiatique – par l’expression « point d’accès » dans la version française de la communication de la Commission, est laissé en anglais (la langue principale de l’UE) dans la traduction française des conclusions de juin.

Le terme est cependant explicité comme suit : « mise en place de dispositifs d’accueil et de premier accueil dans les États membres situés en première ligne ». La guerre aux migrants commence ainsi en s’incarnant dans des choix lexicaux, avec l’utilisation récurrente de la métaphore militaire de « la première ligne ». On retiendra surtout que ces hotspots, très loin d’être des « points d’accueil », s’apparentent avant tout à des zones de refoulement :

            - Le terme hotspots est directement issu du vocabulaire policier étatsunien. Les « crime hotspots » sont des zones géographiques qui, à l’aide de méthodes statistiques et cartographiques, sont identifiées comme devant faire l’objet d’une intensification des interventions policières. Dans le cas de l’UE, la Méditerranée centrale sera donc considérée non comme une zone où il faut déployer des moyens de secours en mer, mais comme un espace d'interception des migrants avant qu’ils n’abordent aux rivages européens. Les « points chauds » cartographiés en Grèce, en Italie ou à Malte sont ainsi ceux où les boat people survivants feront l’objet d’une enquête policière préalable avant qu’il ne soit statué sur leur sort.

            - Il était difficile, notamment en termes d’image, d’affirmer explicitement que la principale réponse apportée aux naufrages en Méditerranée consistait en une augmentation des effectifs policiers (en l’occurrence ceux de l’agence Frontex) aux quelques points d’entrée par lesquels arrivent des réfugiés principalement venus de Syrie, d’Erythrée, d’Ethiopie ou du Soudan. C'est pourquoi les textes de la Commission et du Conseil précisent que les gardes-frontières envoyés sur les hotspots seront accompagnés d’agents du Bureau européen d’appui en matière d’asile. L’objectif affiché est de distinguer au plus vite, au sein des « flux mixtes », les demandeurs d’asile des migrants économiques. Outre le caractère réducteur de cette dichotomie, de telles intentions nécessitent de fixer les nouveaux arrivants sur leurs points d’entrée dans les îles italiennes ou grecques, pour les répartir ensuite. Ces hubs de l'ingéniérie du tri migratoire sont supposés déboucher sur deux types de « flux » : l’un, vers le nord, pour les exilés qui auront eu la chance d’être reconnus comme éligibles à une protection, et donc à la « relocalisation », c'est à dire au transfert vers un autre Etat membre. L’autre, vers le sud, pour ceux d'entre eux qui seront stigmatisés comme migrants économiques à expulser. Les camps de « premier accueil » seront donc forcément doublés de « camps de réfugiés » dans lesquels les survivants des naufrages, migrants inexpulsables et réfugiés indésirables mêlés, risquent d’être maintenus pour longtemps aux marches de l’Europe.   

Avec les hotspots on retrouve le « noyau dur », vieux de plus de trente ans, de la philosophie et de la mise en œuvre des politiques migratoires européennes : l'encampement comme mode de gestion des migrants. Un processus qui n'est pas circonscrit au territoire de l'UE : dans le cadre de l'externalisation de ses frontières, l'UE exporte depuis longtemps la méthode. En annonçant, dans sa communication du 13 mai, la création au Niger d’un « centre polyvalent pilote » (autre euphémisme pour « camp de tri et d’expulsion »), la Commission dévoile son objectif primordial : que les exilés soient dissuadés, contrôlés et enfermés avant même d’atteindre les frontières européennes. Tandis que ceux qui auront été admis sur le territoire de l’UE seront, en fonction des besoins économiques, « choisis, contrôlés, placés », selon la formule de Romano Prodi, alors  président de la Commission européenne (lire « choisis, contrôlés, placés » - renouveau de l'utilitarisme migratoire Alain Morice, Vacarme n°14, janvier 2001).

Ce rôle de gendarme de l’Europe était jadis assumé par le colonel Kadhafi ; en attendant de pouvoir compter sur ses successeurs pour le reprendre, l’UE cherche de nouveaux partenaires situés plus en en amont sur les routes migratoires. Les véritables hotspots de la politique migratoire européenne se situent ainsi dans les négociations menées en catimini avec certains des régimes les plus dictatoriaux du monde, comme l’Erythrée (en bilatéral ou dans le cadre du processus de Khartoum), à qui il est demandé d’enfermer plus encore leur propres populations pour protéger l'Europe des indésirables (lire Diplomatie italienne avec l'Erythrée : sur le dos des migrants ?).

Sur la novlangue européenne en matière de migrations, lire aussi Réfugiés, intrusion, hotspots: le nouveau lexique des migrations Carine Fouteau, mediapart 10/8/15

Consulter la chronologie des hotspots de juillet 2015 à avril 2016 : Hotspots : des "centres de tri et d'enregistrement" aux centres de détention.

 

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