Pourquoi la «race» n’éclipse ni le «sexe» ni la «classe»

Bien souvent mises en avant par les détracteurs du « privilège blanc » pour relativiser l'expérience de la « racisation », les discriminations liées à l'appartenance ou l'origine sociale ou celles liées au genre sont à penser conjointement aux problématiques raciales.

On ne naît pas arabe, on le devient. Je suis devenu arabe aux yeux des autres avant tout.  Lorsqu’à l’école, des personnes ont nié l’hybridité de ma culture d’origine en raison de la sonorité de mon prénom ou de la teinte de ma peau. Avant cela, je n'avais pas conscience d’être quoique ce soit. Je me formais, comme chacun, une fiction identitaire complexe faite d’un récit familial, d’un héritage colonial et des frustrations d’un enfant qui apprend à connaître le monde au gré de ses défaites.

Au moment de devenir arabe, j’ai eu le pressentiment que cet attribut allait primer sur tous les autres dans ma présentation au monde social. Ou peut-être que je réécris l’histoire à l’aune des éveils du présent. Que je n’ai eu (in)conscience de rien. Que je ne savais encore rien de la suspicion permanente d’islamisme radical qui allait peser sur mon nom, de la présomption d’immoralité, de fourberie. Que je n’avais encore rien deviné de l’hypersexualisation de mon corps dont on attendait d’être viril comme un Arabe, poilu comme un Arabe, violent comme un Arabe, puant comme un Arabe tantôt dominant tantôt lascif, infidèle, jaloux, insatiable, …. 

Les récentes et relatives conquêtes d’un espace public de parole m’ont permis d’affirmer ces stigmates, les soubassement d’une construction identitaire subie, ou du moins de co-construire un espace de parole et d’écoute. D’autres personnes racisées prennent la parole pour énoncer ce qu’elles subissent et ce qui occupe une part croissante de leurs préoccupations quotidiennes. Seulement ça et là de nouvelles musiques blanches écrivent leurs premières partitions réactionnaires. “Cessez les susceptibilités”, “Gare aux séparatismes et aux communautarismes” “Qu’en est-il des personnes blanches qui subissent des oppressions dues à leur sexe ou à leur origine sociale ?”. Je ne répondrai qu’à la dernière ; les autres ne sont que les assauts malhonnêtes et attendus d’une pensée idéologique d'extrême droite qui peine à se soustraire à ses réflexes pavloviens.

Issu d’un milieu plutôt favorisé, je bénéficie, contrairement à d’autres dont je partage l’ethos social, de tout le capital culturel qui l’accompagne et de la légitimité de m’emparer du langage comme arme de combat. Il faut le reconnaître : se donner le droit de combattre les injustices subies par la langue et les mots n’est pas commun à toutes les strates de la société. De même que mon expérience de l’ “arabité” ne se veut en rien comparable à celle d’un Arabe ayant grandi dans un quartier dit populaire, mon expérience de l’injustice sociale ne se veut en rien comparable à celle d’une personne blanche de classe défavorisée. Je raconte simplement une trajectoire de vie, une forme d’injustice structurelle à notre société, que je partage partiellement avec d’autres, sans m’emparer de leur espace de parole et sans parler en leur nom. Tous ont des souffrances sociales à exprimer. Il s’agit d’autres réalités, parfois plus ou moins dures, mais qui n’ont s’en pas moins complémentaires.

C’est un instinct de l’intersection qui permet de penser à l’unisson ces inégalités. Étant à la fois arabe et homosexuel, je constate que mon arabité convoque également un imaginaire orientaliste fondé sur une concupiscence excessive et une propension supposée à la violence et à la brutalité sexuelles. Ces stéréotypes sont historiquement et colonialement localisés : l'image dressée par l'extrême droite, suite à la défaite en Algérie, de l’Arabe violeur et violent qui vient envahir une France ayant perdu toute sa virilité coloniale pendant la guerre, puis la diffusion de l’arabophilie dans les milieux homosexuels comme outil de contestation aux ordres capitaliste et patriarcal. Il serait inutile de développer ici ces mécanismes mais ces imbrications invitent à formuler un constat implacable : on ne peut penser séparément inégalités sociales, inégalités raciales et inégalités de genre puisque les trois tirent leur source commune dans le capitalisme.

La cause des problèmes est donc commune.

C’est l’avènement du capitalisme qui a conduit aux trois types d’inégalités dont il est ici question. Les femmes, ou ce qu’on a naturalisé comme tel dans un binarisme obsessionnel, ont été lourdement renforcées dans leur fonction reproductrice de la force de travail et leurs premières tentatives de maîtrise de cette même fonction par les techniques abortives ont été violemment réprimées au moyen d’un génocide. Leurs mouvements ont été, par la suite, longtemps relégués au strict cadre domestique où leur travail a été nié dans sa nature et a vite pris la forme de l’esclavage. Cet asservissement, dans toute son étendue, qui a pourtant été nécessaire à la marche du “progrès” tel qu’on s’en satisfait aveuglément aujourd’hui, pourtant rendue possible par cet asservissement des femmes, dans toute son étendue, n’a fait ressortir de l’histoire qu’un seul sujet, qu’un seul et même héros : l’homme blanc hétérosexuel.  

La société capitaliste a également été le moteur, vrombissant des siècles durant, de la colonisation et de la traite négrière qui obéissent d’abord à des motivations économiques d’exploitation et de contrôle des ressources, humaines et terrestres, et qui aujourd’hui encore font le lit de toutes les inégalités basées sur la “race” et de nombreuses asymétries sociales. Des populations entières ont été déportées, d’autres massacrées, d’autres encore dépossédées de leur art, de leurs savoirs, de leurs terres, envahies jusqu’à la plus insignifiante des administrations, humiliées, indigénisées, classées par races, pour permettre la richesse historique et contemporaine des pays européens. Et pour que l’homme blanc hétérosexuel, dans toute l’étendue de sa virilité, s’en sorte aujourd’hui triomphant et vomisse à des personnes issues de ces colonies et qui cherchent à pallier aux conséquences de ce pillage historique par la migration de leurs corps, au prix de brimades raciales : “Faites-vous petits, vous n’êtes pas chez vous ici”. Ou encore en les regardant dans les yeux : “Vous êtes la cause de nos problèmes”. Celui-là même dont l’histoire a écrasé de ses bottes de soldat des terres et des pays, crache à la gueule de leurs petits-enfants qui fuient la misère laissée après leurs armées.

Le système capitaliste, en réservant l’accès aux moyens de production à certains, a aussi créé des siècles d'inégalités économiques, perpétuées par l’héritage et qu’il est impossible de combler malgré tout ce que peuvent chanter les chimères libérales et individualistes qui nous bercent de l’illusion de cette réussite individuelle à la seule sueur de son front. Les formes de travail “ouvrier” changent mais le constat est le même depuis des siècles : les travailleurs voient leurs corps exploités pour des inégalités toujours croissantes et un travail à la taxation toujours plus rapide que celle du capital.

C’est précisément un puissant contrôle des corps qu’a érigé la société capitaliste.

Un contrôle des corps qui telle une hydre féroce, surgit vers des directions multiples : le corps féminisé, le corps racisé et le corps travaillant. C’est de ce contrôle commun qu’il faut s’affranchir.

Toute personne qui conteste les inégalités ou les discriminations qu’elle subit, selon sa “race”, son “sexe”, son genre, son origine sociale ou autre cherche implicitement à s’extraire d’une vision de l’histoire centrée, dans un contexte capitaliste, autour de ce même sujet unique : l’homme blanc, hétérosexuel, cisgenre, valide, possédant, riche et en bonne santé.

Silvia Féderici le formule brillamment en explorant la pensée marxienne ; Selon elle, “une vision universalisante de la société, du changement social, depuis un sujet unique, finit par reproduire la vision des classes dominantes.” Ainsi, si on n’analyse pas les ressorts des inégalités en décentrant et en diversifiant le blanc et mâle sujet de l’histoire, il sera difficile d’analyser le processus historique de l’exploitation et la même société inégalitaire se perpétuera “en générant des divisions fondées sur le genre, sur la race et sur l’âge”. Il faut dépasser le capitalisme universalisant et penser collectivement nos injustices, à leur histoire, laisser la parole à l’un et à l’autre, l’écouter sans l’accuser de vouloir étouffer la voix et la souffrance des autres par les siens, se joindre à son combat et enrichir son expérience de l’injustice par sa propre expérience de l’injustice. Il faut repenser les questions des discriminations en s’affranchissant d’une tendance quasi-naturelle à la mise en concurrence des souffrances pour les faire émerger en termes de rapports de domination : Qui domine au point de s’abreuver dans les fossés qui séparent les douleurs sociales des uns de celles des autres ? Qui a le pouvoir ?

La réponse peut être simple et tranchante, mais comme beaucoup de questions, le véritable bouleversement est de la poser. Il ne s'agit aucunement de déterminer, dans une posture suspicieuse et manichéenne, contre quel autre être humain nous sommes en lutte, qui est dominant et qui est dominé. Poser la question des dominations revient plutôt à corriger sa posture sociale, à partir du principe que nous sommes chacun susceptible d’être le dominant d’un autre, à se demander à quel endroit, social, mental et identitaire, on bénéficie d’un privilège et à quel autre, on subit des injustices ou des discriminations.

L’illustration de ce propos est assez simple : une personne blanche saura toujours bénéficier d’une forme de privilège à mon égard si on me considère socialement dans mon arabité puisque je vais constamment vivre les préjugés liés à ma “race” et qu’elle ne subira aucune distinction du même genre. En revanche, rien n’exclut que je bénéficie d’un privilège à l’égard de cette même personne si elle est issue d’un milieu moins favorisé puisque j’aurai des capitaux économiques, culturels et sociaux qu’il me sera possible de mobiliser. Si cette personne est également une femme, je tirerai un bénéfice supplémentaire du fait d'apparaître socialement comme un homme cisgenre. Ainsi l’endroit de l’apparence raciale, celui de l’appartenance sociale et celui de l’assignation de genre forment trois espaces de  privilèges distincts qu’il serait inutile de mettre en concurrence mais dont il convient de tracer les lignes d’intersection. 


* Certains termes comme "race", "sexe", "Arabe" ou "femme" sont ici utilisés comme catégories sociales et politiques produits par cette histoire coloniale et patriarcale dont il faut conquérir les terminologies pour mieux la déconstruire. Ils ne font aucunement référence à un quelconque déterminisme biologique.

Références bibliographiques : 

Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Marseille/Genève-Paris, Éditions Senonevero/Éditions Entremonde, 2014, 459 p.

 Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, Paris, La Fabrique, 2019, 192p.

Todd Shepard, Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, Paris, Éditions Payot, 2017, 398 p.

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