L'illusion de l'égalité, une ineptie dangereuse

Le recours à la notion américaine de «privilège blanc», loin d'être totalement inadapté à la réalité française, est un outil de lutte indispensable aux mains des groupes racisés.

Dans une tribune publiée dans le Monde datant du 10 juin 2020, “le privilège banc, cette ineptie dangereuse”, la députée Corinne Narassiguin s'insurge contre le “privilège blanc” et à travers cette notion, à une comparaison prétendument trop “caricaturale” entre la France et les Etats-unis et qui se ferait au mépris des histoires et contextes respectifs des deux pays. 

Le “privilège blanc” n’est pas, comme semble le sous-entendre cette tribune, un privilège essentiellement institutionnalisé par un ensemble législatif inégalitaire. Il dépasse assurément le simple cadre de  la ségrégation raciale américaine. Initialement formulé dès les années 30 puis ayant acquis de l’importance académique dans les années 70 et 80 aux Etats-Unis, ce concept consiste à inverser la perception des inégalités sociales dues à la “race” et à mettre en lumière les bénéfices sociaux, non conscients, tirés du fait de ne pas appartenir à un groupe racisé. 

Les histoires française et américaines sont bel et bien intrinsèquement différentes et il serait contre-productif de le nier. Les Etats-Unis ont jeté les bases de leur nation sur un génocide, celui des populations précolombiennes, et sur une déportation massive de population en vue d’une exploitation économique et domestique indigne, l’esclavage. Si la France s’est aussi largement impliquée dans le commerce et l’exploitation des esclaves, son histoire est également marquée par la domination militaire, culturelle, politique et économique de populations infériorisées en vue d’impulser le développement de son Etat moderne, tel qu’il est connu sous sa forme actuelle. Il est cependant logique, dans un contexte de déni opéré par les sciences sociales françaises, de s’emparer des outils de la lutte là où ils se trouvent et ce au risque de minimiser certaines différences structurelles entre les deux contextes. Les personnes qui se sont emparées de ce terme en ont pleinement conscience et ne cherchent nullement à calquer la réalité américaine sur celle françaises.

En effet, aux Etats-Unis, la pensée d’émancipation des groupes minorisés, aussi bien raciaux que sexuels, s’est très tôt construite académiquement en impliquant des personnes issues de ces groupes alors même qu’en France, par crainte de froisser une illusion égalitariste héritée de la Révolution et toujours très ancrée, il a longtemps été impossible de penser légitimement la race comme catégorie historique, socialement imposée, constituant une source contemporaine d’inégalité. Par ailleurs, si les sciences sociales françaises sont en droit de se nourrir de concepts développés outre-atlantique, cela ne la dispense pas de penser les spécificités de son histoire et à la structure particulière du racisme en France en abordant notamment la question de l’héritage colonial et celle de  la stigmatisation de l’islam. Ainsi, plutôt que de sous entendre une mondialisation aveugle de la pensée gommant les particularismes culturels, on pourrait se réjouir d’une mondialisation ou d’une mise en commun des outils de lutte contre une souffrance sociale commune à des groupes minorisés. 

En outre, penser qu’en France les inégalités entre personnes blanches et minorités raciales n’ont jamais été institutionnalisées dans le cadre de la loi est un contresens historique que de nombreux exemples contredisent sans peine. Le code de l’indigénat, pas si lointain, qui réservait aux populations autochtones des colonies une réglementation dérogatoire et discriminatoire en est la parfaite illustration. La loi coloniale fait partie de l’histoire récente de la loi française et il serait malhonnête de la considérer comme dérogatoire ou extérieure à l’historicité législative. 

Corinne Narassiguin agite habilement le chiffon rouge de la peur de l'extrême droite qui pourrait, selon elle, s’emparer de cette notion pour exploiter idéologiquement la misère sociale des personnes blanches. D’une part, l’extrême droite n’a pas attendu le “privilège blanc” pour cela. Elle n’a pas attendu le “privilège blanc” pour crier au “communautarisme victimaire” dès qu’une minorité ose s’insurger contre les violences sociales qu’elle subit. D’autre part, mettre au jour un “privilège blanc” ne suppose pas d’invisibiliser les discriminations qu’une personne “blanche” peut subir du fait de son origine sociale, de son sexe, de son affirmation de genre ou de sa sexualité. 

Ce n’est pas essentialiser, ni réduire des hommes et des femmes à la couleur de leur peau que de pointer du doigt ces injustices tant historiques que contemporaines ; les personnes racisées n’ont pas créé le racisme qu’elles subissent et dénoncent. Ne pas tenir compte de la réalité sociale que vivent ces personnes en raison de la couleur de leur peau ou de la sonorité de leur prénom c’est se cacher derrière des principes républicains visiblement inefficaces et refuser de voir une réalité quotidienne qui s’en éloigne terriblement. Le “privilège blanc” n’est nullement une paresse réthorique soit-disant victimaire qui viserait à culpabiliser individuellement les personnes blanches mais une injonction à ce que chacun pense la place qu’il occupe dans la société et les avantages dont il bénéficie ou non du fait de ces origines réelles ou supposées. 

Identitarisme et séparatisme ne sont ni des revendications ni une finalité en soi et emprunter ces termes ne fait qu’asseoir la victoire idéologique de ceux qui les prônent aveuglément.  Ils ne sont que l’étendard dressé par ceux qui refusent de voir la réalité obstinée des inégalités sociales dues aux catégories ethniques construites depuis le XVIIIème siècle par l’anthropologie physique, institutionnalisées par le pouvoir colonial puis largement distillées dans la mémoire collective et les pratiques institutionnelles françaises. La possibilité de penser, en de rares occasions, en non-mixité, loin d’être une revendication communautariste, est une étape intermédiaire visant à mettre en commun des expériences communes à un groupe sans que les mécanismes sociaux qui participent à les faire taire ne se mettent en place.  

Il est vrai que le terme “privilège” renvoie dans l’inconscient collectif français à l’ancien régime pré-révolutionnaire et à une société d’ordres, largement abolie par la Révolution de 1789. Appelons le invariablement “avantage” ou “bénéfice” pour ne pas réveiller ce traumatisme commun mais regardons en face cette réalité indiscutable : en France, une personne identifiée comme noire, arabe, asiatique ou rom va, dans son parcours de vie, être confrontée à des obstacles supplémentaires, non seulement dans ses interactions sociales mais aussi face à l’administration et à l’institution.  

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