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Billet de blog 28 décembre 2025

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« Le grand palais de ma mère » de Mohamed El Khatib : Mère-muse, mère-musée

Premier événement du programme « Constellation » du Centre Pompidou depuis sa fermeture pour rénovation, « Le grand palais de ma mère », présenté dans la Nef du Grand Palais du 13 au 29 juin 2025, propose une rétrospective riche et émouvante du travail du metteur en scène Mohamed El Khatib, dont les personnages sincères reflètent notre époque, ses émois et ses difficultés.

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Illustration 1
Renault 12, installation de Mohamed El Khatib, Mucem, 2023 © Yohanne Lamoulère/Tendance Floue

            Dans un format original alliant exposition, spectacles, rencontres et DJsets, Le grand palais de ma mère devient aussi l’occasion pour le metteur en scène de léguer à sa mère partie trop tôt un musée de l’intime et du souvenir individuel, loin des installations muséales conventionnelles qui donnent à l’histoire nationale et internationale le primat sur les existences anonymes et secrètes de celles et ceux qui, à leur petite échelle pourtant, la forgent et la construisent autant que les grands noms, des artistes aux politiciens en passant par les intellectuels. Divisée en plusieurs espaces qui accueillent de manière simultanée différentes installations, la Nef du Grand Palais résonne et grouille : elle met à l’honneur et fait cohabiter des artistes contemporains et leurs installations, toutes différentes et variées. La transe électro de l’installation Euphoria se mêle aux notes lointaines du titre « Tonton du bled », le tube du groupe vitriot 113 dont la production de DJ Mehdi samplait la mélodie célèbre de l’un des piliers de la résistance culturelle et politique algérienne, Ahmed Wahby. Placée au cœur de la Nef, l’installation de Mohamed El Khatib assume une fonction de carrefour, comme cette Méditerranée qu’elle chante et qui n’est peut-être plus rien d’autre aujourd’hui que la mise à l’épreuve de notre humanité face à la guerre qui le décime et la défigure pour toujours, meurtrie par la violence de la guerre (et son avatar, la guerre de l’information) et la famine. Le grand palais de ma mère dresse ainsi un pont entre l’univers éco-poétique du Brésilien Ernesto Neto et son œuvre, Nosso Barco Tambor Terra où sons et couleurs se répondent, et l’immersion dans le monumental de l’installation Euphoria, comme une ultime occasion pour le metteur en scène de redonner à la Méditerranée sa place de carrefour et à sa mère celle de première muse.

« Nous ne sommes pas des visiteurs de musées »

            Le parcours proposé aux visiteurs de la Nef du Grand Palais permet une plongée dans les productions théâtrales de ces quinze dernières années de Mohamed El Khatib où le visiteur découvre ou redécouvre ce qui se révèle bel et bien constituer une méthode de travail et d’écriture du metteur en scène : chaque spectacle, de Stadium à Boule à neige en passant par La Vie secrète des vieux et Finir en beauté, retrouve sa place dans la scénographie muséale et rassemble les objets et les bribes de récits d’anonymes qui les évoquent avec tendresse et sincérité. Un poste de radio, un pétale de fleur, une série de madones dorées, un panier en plastique rose fluo, une pièce de cinq francs, des bagues tête-de-mort, un chandelier : ces objets a priori insignifiants ne sont pas des œuvres d’art comme toutes celles qui remplissent les musées.

            Les objets de l’exposition collective sont des œuvres de la Collection Lambert à Avignon mais aussi des objets sentimentaux récoltés auprès de personnes en situation de précarité. Ces commissaires d’exposition d’un nouveau genre seront présents au Grand Palais pour raconter leurs histoires et dialoguer avec les visiteurs ; lesquels sont invités à raconter leur objet-fétiche et l’histoire qu’il enferme. Car tous les objets de ce grand palais sont des tranches de vie, des reliques disséminées dans un cimetière vivant qui nous rappelle que chaque jour nous communiquons avec nos morts et nos disparus. Conçu en partenariat avec la Collection Lambert et la Fondation pour le logement des défavorisés, le musée de Mohamed El Khatib redonne, comme le font ses spectacles, une dignité et une valeur à ce qui est souvent décrié, mis en ban ou jugé trop banal. Éminemment poétique, la traversée prend peu à peu les atours d’un manifeste politique sur lequel plane l’ombre lumineuse de sa mère qui n’allait pas au musée mais n’en demeure pas moins sa muse. Depuis la création en 2008 du collectif Zirlib, Mohamed El Khatib travaille avec la ferme conviction que l’esthétique n’est pas dépourvue de sens politique, et même, à en reparcourir son travail avec Le grand palais de ma mère, que le politique n’est pas dépourvu non plus de sens esthétique, ce que dit sans détour son spectacle La vie secrète des vieux, présenté en 2024 au Festival d’Avignon et évoquant la vie sexuelle des personnages âgées, aussi peu abordée au théâtre que la tranche de la société qu’ils constituent.

Illustration 2
Mohamed El Khatib au Mac Val, 2023 © Yohanne Lamoulère/Tendance Floue

Éloge de la fragilité commune

            En donnant aux objets du quotidien une place centrale, Mohamed El Khatib propose ainsi aux visiteuses et aux visiteurs de décentrer leur regard, les privant finalement toutes et tous du statut de spectatrices et spectateurs de musée et des réflexes qu’il suppose. Coup de force politique, le geste du metteur en scène entend ainsi contrer le déterminisme social (tant on sait que l’accès à la culture, institutionnelle notamment, est partie liée à la classe sociale, et ce encore plus particulièrement à l’heure où les projets d’éducation artistique et culturelle sont soumis à des coupes budgétaires) et proposer, sans démagogie ni misérabilisme complaisant, une expérience nouvelle et inédite qui donne voix et regard à ceux qu’on n’a pas souvent l’habitude d’entendre ni de voir.

            Derrière des gradins où se jouent en alternance quatre spectacles de Mohamed El Khatib une fois le soir venu, une rangée de Renault 12 propose une immersion dans le quotidien des familles françaises d’origine maghrébine qui profitent de l’été pour traverser la Méditerranée et retrouver leurs proches restés au bled. Entre euphorie et faste des retrouvailles, entre longueur et pénibilité du voyage, entre rituels et adaptations temporaires, ces traversées sont de véritables odyssées qui tournent parfois au drame. Là encore, l’objet, la Renault 12 surchargée au coffre et toit débordants, devient un emblème et surtout l’occasion d’aborder, à travers le prisme du récit individuel, l’universalité de l’exil autant que des considérations précises sur la société de telle ou telle époque et de tel ou tel pays que les voyageurs traversent et rencontrent. Affleurent, dans les tremblements des voix qui se tordent et dans les gorges qui se serrent, la douleur et la fragilité communes à celles et ceux qui, ayant déjà tout laissé derrière eux, doivent encore lutter pour se faire une place. Une place que Mohamed El Khatib leur offre, par la voix, le chant, la fête et la danse lors des cinq Soirées 504 organisées au Grand Palais et dont le titre fait référence au modèle de Peugeot tout aussi emblématique pour la diaspora maghrébine. Réactivant le mythe de l’odyssée d’Ulysse et de son retour à Ithaque, le metteur en scène donne à ces trajectoires individuelles une valeur fondatrice qui nourrit et enrichit notre humanité, taillant l’herbe sous le pied à ceux qui brandissent comme un faire-valoir et un épouvantail le mythe du Français de souche et noient dans des considérations statistiques migratoires la beauté et la douleur de l’exil.

 Milène Lang

Le grand palais de ma mère. Une rétrospective, de Mohamed el Khatib, dans la Nef du Grand Palais, du 13 au 29 juin 2025

Programmation co-produite par le Centre Pompidou et le GrandPalaisRmn

Générique

Pour le collectif Zirlib :

Direction artistique : Mohamed El Khatib

Direction technique et scénographique : Fred Hocké Direction de production : Gil Paon

Régie générale : Jonathan Douchet, Madeleine Campa

Responsable projets Art & Soin : Camille Nauffray

Administration : Lucile Macé assistée de Rosalie Duroux

Coordination des tournées : Naïs Aumage

Photo : Yohanne Lamoulère

Pour le Centre Pompidou :

Cheffe du service des Spectacles vivants : Chloé Siganos

Chargée de programmation : Delphine Picart

Chargée de production : Miriam Smadja

Architecte-scénographe : Julie Boidin

Régisseuse des œuvres : Chloé Michalski, Sophie Frouchart

Régisseur des espaces : Frédérick Ramberg

Chef du service de la régie des salles : Grégory Mortelette

Régisseur général : Gaspard Fragne

Eclairagiste : Arnaud Jung

Pour GrandPalaisRmn :

Programmatrice Interventions artistiques et spectacle vivant : Nathalie Vimeux

Cheffe de projet : Ariane Orsini

Cheffe du service de la régie des œuvres : Nastasia Eyot

Un évènement en partenariat avec la Collection Lambert, le Mucem, la Fondation pour le logement des défavorisés, le festival C'est pas du luxe, le Centre d’art Les Blés d’Or, la Scène nationale de l’Essonne / Théâtre de l’Agora à Evry, la MC93 de Bobigny et la SACD.

Zirlib est conventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication - Drac Centre-Val de Loire, par la Région Centre-Val de Loire et soutenue par la Ville d’Orléans.

Mohamed El Khatib est artiste associé au Théâtre de la Ville à Paris, au Théâtre National de Bretagne, au Théâtre National Wallonie-Bruxelles, au Tnba à Bordeaux.

Article paru sur le site de Zone Critique le 30 juin 2025.

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