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Billet de blog 29 décembre 2025

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« Les Incrédules » de Samuel Achache : matière à douter

Avec l’opéra « Les Incrédules », présenté à la 79e édition du Festival d’Avignon après sa création le 18 juin à l’Opéra national de Nancy-Lorraine, Samuel Achache, avec Sarah Le Picard, Antonin-Tri Hoang et Florent Hubert, approfondit de façon plus ambitieuse la réflexion sur les miracles amorcée en 2024 avec « La Symphonie tombée du ciel ».

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            Les deux projets émanent d’une première étape commune : celle d’une enquête de terrain menée à Naples et dans ses alentours autour du miracle, de ce qu’il dit de nous, de ce qu’il engage auprès du croyant (religieux ou non d’ailleurs), de ce qu’il implique auprès de celui qui ne croit pas, auprès de l’incrédule. C’est ce dernier qui donne son titre à la nouvelle proposition de Samuel Achache, qui rassemble en fosse les 52 musiciens de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, des chanteurs et chanteurs lyriques et un petit orchestre au plateau composé d’un saxophone, d’un accordéon, de percussions et du miraclophone, un mystérieux instrument qui fabrique de l’aléatoire musical.

Illustration 1
Les Incrédules de Samuel Achache © Christophe Raynaud de Lage

            Lorsque les spectatrices et les spectateurs prennent place dans le Grand Opéra d’Avignon, les musiciens installés dans la fosse et dirigés par Nicolas Chesneau donnent à entendre des notes, lancées un peu comme ça, au petit bonheur la chance, par hasard. Ces notes inscrivent d’emblée la représentation sous le signe de l’aléatoire, du hasard, de cet accident qui fait que les choses adviennent en rompant toutes les chaînes de causalité et en nous privant de toute possibilité d’élucidation. Ce qui n’a pas d’explication autre que celle du prodige divin est un miracle. Avec ou sans intervention divine, au bord du plateau des Incrédules, le miraclophone conçu par Thibault Perriard – où des tiges de métal suspendues à un support peuvent être actionnées pour produire une musique elle aussi aléatoire au-dessus d’une grosse pièce de bois biseautée sur sa partie basse – accompagne les larmes des comédiens et chanteurs qui entrent en scène pour donner à voir et à entendre la chorégraphie de la tristesse et sa petite musique, somme toute assez partagée.

Du (presque prodigieux) mystère d’être

            L’opéra s’ouvre sur une situation précise qui va servir de point de départ à cette nouvelle variation sur le thème du miracle : une jeune femme reçoit un appel lui annonçant la mort de sa mère, au moment-même où cette dernière, toute rajeunie, traverse le plateau sous le regard interloqué de cette fille qui ne sait plus qui ni quoi croire. De la cocasserie de cette situation, de ce miracle auquel peine à croire cette jeune femme dont on apprend qu’elle a une formation scientifique découle ensuite un vaste dédoublement, propre à l’écriture de l’opéra : les rôles principaux de la fille et de la mère sont dédoublés entre une chanteuse et une comédienne, faisant de l’une l’ombre de l’autre et inversement. En brouillant ainsi les liens de causalité et de génération entre les vivants et les morts comme entre la mère et la fille – c’est la fille qui prend sa mère sur ses genoux – l’opéra Les Incrédules dit la fonction pleinement thérapeutique et consolatrice du miracle, mais il semble pourtant insidieusement aller vers un éloge du doute, de l’incertitude, faisant de l’incrédule une figure fragile et courageuse.

             La dramaturgie, construite autour de cette incohérence initiale, avance ensuite selon une esthétique de l’écho où les voix et les paroles tantôt résonnent, tantôt se répondent et tantôt s’opposent, faisant émerger dans cette brèche, dans cette faille, tout le sel de l’existence, malicieuse dans ce qu’elle sait alterner douceur et cruauté. C’est d’une certaine façon le sens que l’on peut donner à l’ingrat aveu de la mère, interprétée par une Margot Alexandre qui navigue avec brio entre froideur cynique et sensualité juvénile lorsqu’elle révèle à sa fille (Sarah Le Picard et Jeanne Mendoche) regretter sa maternité. On s’en indigne par conformisme social mais l’on peut difficilement ne pas accepter que cela existe. Car il semble que la finesse des Incrédules repose sur la compréhension très fine de l’écriture d’un opéra : le spectacle se manifeste faussement anecdotique et tend, par le dédoublement des mères, des voix, des générations, vers une sorte de confiance et de joie candides dans le fait de naître et d’être au monde.

L’imagination contre le miracle

            Voir dans Les Incrédules de Samuel Achache une énième manière de traiter du rapport singulier à la mère, voyant dans le plateau le nouveau divan, bien inconfortable, d’un psychanalyste serait enfermer la proposition dans une lecture incomplète quand tout, jusqu’à l’impressionnante scénographie de Lisa Navarro, est une invitation à pousser des portes, à voir les choses sous un autre angle, à prendre de la hauteur, à changer de point de vue. De manière souvent humoristique et décalée, l’opéra fait signe vers la question encore plus fondamentale de l’origine et des racines, et celle de l’émancipation, du deuil et de la rupture qui lui est corolaire. Si la mère ne voulait pas sa fille et qu’elle lui en fait l’aveu alors qu’elle revient d’entre les morts, n’aurait-il finalement pas mieux fallu ne pas savoir pour toujours en douter, sans jamais être empêché pourtant de continuer à vivre ? L’existence, semble nous dire Samuel Achache, s’avère l’éternel rejeu d’un pacte de foi, dans lequel la fiction et l’imagination jouent à plein régime. Douter revient à imaginer d’abord qu’autre chose est possible, avant éventuellement d’y croire.

Illustration 2
Les Incrédules de Samuel Achache © Christophe Raynaud de Lage

            L’imagination, le théâtre et la réélaboration du réel précèdent le miracle qui, lui, les fixe et met un terme à leur marche. Le miracle calme un temps celui qui croit le reconnaître avant de faire émerger à nouveau, par un autre biais, le travail du doute parfois douloureux et pénible. Ainsi, dans l’opéra d’Achache, le prêtre, campé par Sébastien Innoccenti, croit-il voir sur le mur grisonnant de son église les traces d’un Christ qui pleure. Cette image forte au plateau, où l’eau perle des panneaux façon Saint Suaire de théâtre, contraste avec le trouble même du personnage qui entame ensuite une transe toute faustienne à l’accordéon et accompagnée de l’orchestre sur scène qui vient souligner toute la tension dramatique de ce miracle impossible. Car si le miracle existe et si le miracle peut être créé, peut-être n’existe-t-il finalement qu’au théâtre et à l’opéra où le pacte tacite passé avec le public permet, seul, d’accepter le prodige et de le rendre moins douloureux. Ou peut-être pas ? Il faut voir Les Incrédules pour le croire ! Le spectacle passe par l’Opéra du Rhin à Strasbourg en septembre prochain, et est d’ores et déjà disponible en replay sur Arte. Prodigieux !

 Milène Lang

Les Incrédules, de Samuel Achache, au Grand Opéra d’Avignon, dans le cadre du Festival d’Avignon 2025

Générique

Avec l’Orchestre de l'Opéra national de Nancy-Lorraine, Jeanne Mendoche, Majdouline Zerari, René Ramos Premier, Margot Alexandre, Sarah Le Picard, Marie Lambert, Pierre Fourcade, Antonin-Tri Hoang, Sébastien Innocenti, Thibault Perriard

Direction musicale : Nicolas Chesneau

Livret et dramaturgie : Samuel Achache et Sarah Le Picard en collaboration avec Margot Alexandre, Thibault Perriard et Julien Vella

Composition : Florent Hubert et Antonin-Tri Hoang

Orchestration : Pierre-Antoine Badaroux

Mise en scène : Samuel Achache

Assistanat à la mise en scène : Chloé Kobuta

Dramaturgie : Julien Vella

Costumes : Pauline Kieffer

Scénographie : Lisa Navarro

Conception du miraclophone : Thibault Perriard

Lumière : César Godefroy

Décors : Atelier de décors de l’Opéra national du Rhin

Costumes : Ateliers de l’Opéra national de Lorraine

Production : Opéra national de Nancy-Lorraine

Coproduction : Opéra national du Rhin (Strasbourg)

Avec le soutien de la Spedidam pour la 79e édition

Captation en partenariat avec ARTE

Article paru sur le site de Zone Critique le 28 juillet 2025.

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