Enquête sur les facteurs de mortalité et de morbidité.. comment en sortir (2006): (2)

Comment en sortir:

1. Stratégies de non-contrôle:

Contrairement à l'idée accréditée par cette idéologie, des portes de sortie existent. J'ai décrit dans le livre sur les systèmes de contrôle les stratégies de non-contrôle que j'avais personnellement expérimentées, et je peux dire aujourd'hui avec le recul qu'elles se sont avérées efficaces, et m'ont préservée des conséquences dramatiques dont mes collègues ont souffert. Non seulement ce contexte destructeur ne m'a pas détruite, mais c'est avec une jubilation certaine que j'ai utilisé ce dernier comme objet d'expérimentation. Les stratégies utilisées sont valables pour tous les systèmes de contrôle et applicables par n'importe qui. Elles demandent peu de moyens mais nécessitent toutefois un changement d'attitude mentale par rapport aux agressions, consistant principalement à sortir de la position de victime et à affronter le danger, ce qui passe par un travail personnel.

2. L'éloge de la fuite:

Personnellement, je n'ai jamais regretté mon départ de psychiatrie, en dépit des préjudices financiers qui en ont découlé: j'ai perdu en partant tous les avantages acquis au cours de mes quinze années de travail dans l'administration. Mais il n'est pas possible d'avoir le beurre et l'argent du beurre: ma santé et ma liberté de pensée n'ont pas de prix, et même si mes revenus sont minimums, j'ai le temps et je me donne les moyens de faire des choses qui me passionnent, et dont la valeur sur le plan humain est pour moi supérieure à celle de l'argent que je gagnerais si j'étais restée.

Il importe en de telles circonstances de faire la part des choses: en aucun cas un avantage acquis ni un travail ne justifient la perte de sa santé, de sa dignité, ou de sa vie. A plus forte raison s'il est éreintant physiquement et moralement, mal payé, et s'il sert à enrichir des gens qui vivent sur le dos de ceux qui le réalisent. Quel intérêt de jouer un jeu truqué à la base, mis en place par des gens pervers et sans scrupule, dont l'issue est prévisible et inéluctable, et dans lequel soignants et soignés sont de toutes façon les dindons de la farce ? C'est ce qui s'appelle prendre les gens pour des imbéciles, ou je ne m'y connais pas.

Pour les gens harcelés au travail et les pathologies engendrées par le milieu, il convient d'être clair: les troubles dont ils souffrent ne sont pas liés à des étiologies inhérentes à eux-mêmes, ni à leur structure de personnalité, ni à des traumatismes infantiles: ils sont sciemment créés de toute pièce par le milieu ambiant, qui est éminemment pathogène. En conséquence il n'est pas honnête de faire croire aux gens que leurs troubles sont d'origine endogène et de les pousser à se soigner tout en les maintenant dans de telles conditions: la solution la plus saine consiste à sortir de ce milieu.

Le principe consiste à imposer aux gens des conditions de vie invivables en leur faisant croire que la souffrance qu'ils éprouvent est due à leur structure de personnalité, afin de leur en faire endosser la culpabilité. Or quand les pathologies engendrent la mort des individus, ce n'est pas seulement de "maladie professionnelle" dont il est question, mais de "morts professionnelles", ce qui n'est plus du tout la même chose. Quand ces morts sont planifiées et induites en pleine connaissance de cause, les termes de droit généralement utilisés sont: meurtre avec préméditation.

Enfin, au-delà de la question du droit, il importe ici de poser la question de lacohérencede cette situation: le monde du travail repose sur des contrats d'embauche. Un contrat implique l'accord de tous les partenaires sur les mêmes bases, et le respect de ces bases par tous ceux-ci. Un travail consiste à être engagé pour accomplir un travail donné, en échange de quoi le salarié gagne une somme d'argent donnée. Il repose donc sur une convention entre l'employeur et l'employé. Voir à ce sujet l'article I Nouvelles données sur l'argent: de quoi parlons-nous exactement ?

Si le contrat est respecté de part et d'autre, le travailleur accomplit le travail demandé, en retour de quoi il acquiert l'argent qu'il a gagné. Si l'un des partenaires transgresse les clauses, il rompt le contrat de fait et décharge son partenaire de ses propres engagements. Il n'y a alors plus de convention, donc plus contrat.

Or ce qui est attendu en réalité du salarié dans le cadre actuel n'est pas qu'il accomplisse le travail requis sur le papier, en l'occurrence, dans un hôpital, apporter une qualité des soins correspondant aux besoins des patients, mais qu'il accomplisse une somme de travail correspondant à la capacité d'exécution de plusieurs personnes, afin qu'il rapporte beaucoup plus d'argent qu'il n'est censé le faire, tout en le spoliant parallèlement d'une partie des bénéfices auxquels il a droit sur la base du contrat de travail.

Il y a d'une part la demande exprimée sur le contrat, et d'autre part la demande réelle des employeurs, qui est non formulée, implicite. Le but du jeu consiste alors à obliger les gens à accepter de faire un travail qui ne leur est pas demandé et qui aboutit aux résultats inverses de celui auquel ils ont été formés, pour un bénéfice inférieur à celui qui leur est promis.

Bien évidemment, si les choses étaient claires dès le départ, elles seraient formulées de la façon suivante: "Voilà: je vous engage pour faire le travail de trois personnes, sans lien avec votre fonction, pour un salaire inférieur à celui d'une seule." Mais personne n'accepterait alors de telles conditions.

Exemple: en tant qu'infirmière psy, mon travail consistait en 1979 à amener les soignés à un état de mieux être et d'autonomie dans le cadre d'un effectif de 6 soignants pour 25 lits d'hospitalisation. En 1990, il consistait à maintenir les patients dans un état de dépendance psycho-somatique dans le cadre d'un effectif de 2 soignants pour 20 lits d'hospitalisation, ce qui n'est pas du tout la même chose.

En 1979, le but des soins consistait à faire en sorte que les patients puissent repartir dans la vie active dans la mesure du possible une fois leurs difficultés résolues. En 1990, le but de la structure consistait à avoir une augmentation de patients et des statistiques de soins, de la "file active", afin de justifier pour l'année suivante de crédits supérieurs à ceux de l'année précédente. Ce qui n'est pas du tout la même chose non plus.

En 1979 un infirmier était censé travailler 37 ans avant de partir en retraite, en 2003, il sait qu'il devra travailler 40 ans minimum, sans certitude par rapport au maximum. En 2010, à l'heure de la réforme des retraites voulue par Nicolas Sarkozy, c'est la certitude d'une baisse du montant des retraites, de l'augmentation de la durée du travail, et ceci, pour inciter les salariés à investir dans les assurances de fonds de retraite.

Le glissement de l'un à l'autre repose donc sur le passage d'un contrat digne de ce nom à un marché de dupes. Tout le but du jeu consiste de ce fait à faire avaler cette couleuvre aux gens en leur faisant croire qu'ils n'ont pas d'autre alternative.

Autrement dit, ce dont il est question ici n'est pas de contrat de travail, mais d'escroquerie pure et simple.

Personnellement, je ne peux pas travailler sérieusement dans de telles conditions.

3. Les solutions de remplacement:

La faille majeure de ce système réside dans le fait qu'il est organisé par des gens non nécessaires à la structure, qui la parasitent et vivent à son détriment, comme un cancer se développe au détriment de son hôte. Mais comme le cancer, il a fondamentalement besoin de l'hôte, sans lequel il ne peut vivre. Il a besoin de l'aveuglement et du cautionnement des intéressés (soignants et patients), qui ont tout à y perdre. Il s'effondre quand ces derniers décident de cesser de se laisser asservir pour s'organiser entre eux, en fonction de leurs besoins humains réels et de leurs capacités respectives, ce qui implique qu'ils se réapproprient leur pouvoir de réflexion et de décision sur leur propre vie, et regroupent leurs moyens (compétences professionnelles pour les uns, moyens financiers pour les autres).

Ainsi la meilleure parade aux systèmes de contrôle comme celui-ci consiste non pas à lutter contre lui avec les outils qu'il a prévus pour ce faire, ce qui est complètement inefficace, mais à être en mesure de faire mieux que ce qu'il fait sur le plan de l'efficacité et de la qualité des soins, ce qui n'est pas difficile en l'occurrence, afin de s'en passer purement et simplement.

En raison de la lourdeur des démarches concernant les recours judiciaires d'une part, et de l'incapacité de la réalité hospitalière à répondre aux besoins des patients d'autre part, il existe d'autres possibilités vers lesquelles il convient de se pencher, basées sur l'organisation entre les gens strictement nécessaires à la structure et permettant d'éviter le personnel parasite, la corruption et la fuite des capitaux. Il est possible d'envisager d'autres alternatives de travail qui permettent d'offrir des alternatives a l'hôpital pour les infirmiers, les patients et leurs familles:

Toutefois cette possibilité, mal exploitée jusqu'ici, permettrait aux infirmiers de secteur psychiatrique de travailler avec les médecins généralistes et les cabinets d'infirmières libérales sur le terrain, et de pouvoir mettre au service de la population les connaissances et pratiques qui leurs ont été dispensées dans le cadre de la formation professionnelle, et qu'ils n'ont que rarement la possibilité d'utiliser en milieu hospitalier dans la mesure où elles ne sont pas connues des médecins et psychologues, et ne peuvent à ce titre être intégrées au reste de l'équipe soignante.

  • Lieux de vie: ils existent déjà, peuvent être mis en place par des infirmiers.

  • Famille d'accueil: la plupart des familles d'accueil hébergeant des patients venant de psychiatrie, ou des mineurs en difficultés, ou des personnes âgées, ne sont pas des soignants, mais la plupart du temps des gens sans qualification.

Sur les lieux de vie et familles d'accueil existant, voir le site Famidac http://www.famidac.net/ qui contient de nombreuses informations et la documentation relative aux démarches de mise en place.

  • Créer de nouvelles structures fondées sur les besoins humains réels des gens, et visant à y répondre pratiquement:

  1. Pour les personnes en butte au harcèlement, il serait utile de mettre en place des lieux d'accueil et d'écoute leur permettant de décompresser dans un premier temps, d'apprendre à se préserver et à se défendre, d'engager des poursuites le cas échéant contre les harceleurs s'ils le souhaitent, et de restructurer leur avenir professionnel sur de nouvelles bases.
  2. Pour les hospitalisés en psychiatrie: s'organiser avec des psychiatres désireux de changer de cadre et d'état d'esprit pour mettre sur pied des structures privées du style de la clinique de La Borde à la Cour Cheverny, dans lesquelles les patients et les soignants auraient tous un statut de citoyens, et pratiqueraient des activités rentables demandant peu d'investissement au départ et procurant une autonomie financière: location de salles pour des séminaires, conférences, café-restau, animations et spectacles, etc.
  3. Autre alternative, celle-ci pour les personnes âgées, plus facile à articuler avec les clients concernés dans la mesure où elle serait pour eux une alternative aux maisons de retraite, moins onéreuse que celles-ci, et leur permettrait de se réapproprier leur pouvoir de décision concernant l'aménagement de leur vie: location de maisons avec jardin pouvant abriter 3 ou 4 couples, ou 8 personnes maximum: le prix de la location est partagé entre les habitants, ce qui permet de louer une habitation confortable et agréable à un prix abordable (1500 euros / 8 = 187,50 euros par personne ) et est bien moins onéreux qu'un hébergement en maison de retraite.

Emploi à temps plein d'une infirmière psy et d'une aide-soignante comme salariées ou indépendantes: dans les deux cas les salaires étant partagés par les 8 personnes, ils représentent pour chaque résident une somme de 500 euros maximum.

Les dépenses en charges diverses partagées en 8 sont moins onéreuses que les charges payées en habitation individuelle.

 Mise en place à l'intérieur de la maison d'une organisation de vie familiale, en lien avec la vie locale, à laquelle participent les personnes âgées valides: faire la cuisine, cultiver des légumes, s'entraider, participer à des activités extérieures, à la vie sociale (voyages, rencontres troisième âge, chorale, aide aux jeunes: garde d'enfants, interviews filmées de personnes âgées permettant de transmettre la mémoire aux jeunes générations, etc.) afin de restituer aux personnes âgées leur rôle au sein de la cité.

Le principe serait similaire à celui des "appartements thérapeutiques" mis en place en psychiatre, à cette différence qu'ils seraient gérés par les intéressés eux-mêmes, qui pourraient se choisir entre eux, et choisir leur personnel, à un coût bien inférieur à celui des maisons de retraites, ou, pour le même prix, avoir une qualité de vie bien supérieure.

Toujours dans le domaine des maisons de retraite, une formule permettrait de mettre un terme au pillage organisé: que les résidents soient actionnaires et investisseurs des établissements afin de pouvoir décider de la gestion, de l'organisation interne, et des embauches de personnel. Si les résidents potentiels d'un établissement regroupaient leurs moyens financiers, ils pourraient obtenir une qualité de vie supérieure à l'organisation actuelle et éviteraient la fuite des capitaux.

Pour les gens mentalement déficients, ils pourraient être représentés par leur avocat ou leur notaire, ou un avocat commun à chaque structure chargé des intérêts des clients.

Pour la mise en place pratique:

Création d'un site internet où rassembler:

1. les coordonnées des personnes âgées demandeuses

2. les coordonnées des soignants disponibles et intéressés: médecins, infirmiers, aides-soignants.

3. les échanges entre eux.

Ce ne sont là que quelques idées personnelles, qui sont certainement loin de représenter l'ensemble des possibilités, mais elles sont applicables et maîtrisables à l'échelle humaine.

Pour les gens désireux de voir du pays, il est facile de travailler dans d'autres pays de l'espace européen, dans la mesure où le diplôme d'infirmier de secteur psychiatrique répond aux normes du diplôme européen, et où les limitations existant en France sont absentes dans les autres pays.

Ainsi la Belgique offre des possibilités de travail certaines dans les domaines suivants:

1. En psychiatrie, notre diplôme correspond à la spécialisation d'infirmier en psychiatrie. Les salaires en structures psychiatriques y sont plus élevés qu'en services généraux, les avantages sociaux plus élevés, les normes en personnel y sont plus précisément définies et bien supérieures à ce qui est pratiqué en France. La psychiatrie y a une influence bien moins grande que chez nous, de même que les divers «psys" non psychiatres, et la prescription de psychotropes y est proportionnellement moins répandue. Les normes en personnel sont également plus élevées dans les maisons de retraite et MRS (Maison de repos et de soin) . Si elles ne sont pas toujours respectées, les transgresseurs encourent néanmoins la fermeture pure et simple de leur établissement quand l'INAMI leur tombe dessus: pour un établissement de 95 résidents, là où en France ne travaille qu'une seule infirmière, en Belgique une dizaine est obligatoire. Toutefois la tendance de beaucoup d'employeurs pour détourner cette norme consiste à employer moins d'aides-soignantes et de personnel d'entretien et à faire faire leur travail aux infirmières: ainsi il est courant de se retrouver à beurrer les tartines, faire la vaisselle, servir à table, etc., en plus du travail infirmier, qui bien évidemment en pâtit. La hiérarchie entre différentes fonctions soignantes (infirmière et aides-soignantes) y est moins marquée qu'en France. En règle générale, le personnel y est plus important qu'en France, ainsi que le nombre d'établissements pour personnes âgées, offrant un choix assez conséquent. Les prix de journée y sont également moins élevés qu'en France.

2. Le travail à domicile en libéral est possible, à son propre compte ou pour une centrale de soins infirmiers. Il est généralement bien payé, mais les infirmières à domicile ayant leur propre cabinet sont souvent soumises à une somme de travail importante, commençant tôt le matin (entre 6 h 30 et 7 heures) pour finir parfois tard le soir (22 heures), sans samedi ni dimanche quand elles ne sont pas associées et sans facilité pour prendre des vacances en raison des besoins constants de soins des patients (certains nécessitant trois interventions dans la journée), d'où le fait que certaines abandonnent au bout de quelques années pour pouvoir se consacrer davantage à elles-mêmes. Toute personne ayant un diplôme d'infirmière ou ayant obtenu son équivalence peut travailler en libéral. Donc pas de problème pour les infirmiers psy français éconduits de ce créneau.

3. Pour les centrales de soins, il convient d'être vigilant par rapport au salaire, certains employeurs pratiquant des contrats de fausse indépendance et s'octroyant en toute impunité jusqu'à 60 % du prix des soins effectués. Les structures publiques offrent des garanties de conditions de travail correctes, et des barèmes de salaires décents comparativement au privé, mais il n'est pas facile d'y entrer car elles forment souvent leur propre personnel au fur et à mesure des besoins, et les emplois y sont généralement très demandés.

Septembre 2010: Voir, pour une meilleure compréhension des méthodes de management utilisées, le reportage d'Envoyé Spécial du 30 septembre 2010: "Que s’est-il passé à France Telecom?". Reportage visible à http://envoye-special.france2.fr/index-fr.php?page=reportage&id_rubrique=1733 et dans le site de France Télévision ainsi que les articles suivants:

- Le plan Next ou le harcèlement organisé de France Télécom

- Humiliation, dépression, démission: l'offre triple play de France Télécom (Les Inrockuptibles)

- Stage France Telecom: « courbe du deuil » et casse du salarié » (Rue 89) 

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