SOS détresse policiers

Suite au nombre importants de suicides en gendarmerie et dans la police, j'ai retranscrit ce reportage de Jérôme Sandlarz, diffusé sur France Culture dans les Pieds sur Terre le 28 février 2008, dont l'enregistrement (https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/sos-detresse-policier) n’est malheureusement plus disponible dans le site de France-Culture.

Ce reportage est important pour comprendre la nature des méthodes de management imposées aux fonctionnaires de police et de gendarmerie. Il permet également aux citoyens de se faire une idée de la politique du chiffre et de la « culture du résultat » auxquels sont soumis les fonctionnaires chargés d'assurer la sécurité du pays, et de l'inefficacité et de l'absurdité de ces méthodes pour ce qui est de la sécurité réelle des citoyens et du pays. Enfin, il en dit long sur l'idéologie des modèles qui sous-tendent de telles méthodes. Cette idéologie, qui vise à l'asservissement et la déshumanisation des fonctionnaires et de l'ensemble des citoyens, est incompatible avec notre constitution républicaine. 

La désobéissance passive et le suicide des policiers

Les Pieds sur Terre: SOS détresse policiers, 28 février 2008

 Une émission proposée par Sonia Kronlund

Un reportage de Jérôme Sandlarz

 Policier 1 : "La tentative de suicide, on va dire le suicide d'Eric, ça a déclenché un ras le bol, quoi ! Tout le monde dit "Stop !" Faut que ça s'arrête, faut que ça s'arrête à Tours. Cela fait des années qu'on subit un management autoritaire, autocratique et véritablement malsain à Tours. Et bizarrement, il y a un an de ça, on se disait tous :"Il va falloir que des collègues se foutent une balle pour que ça s'arrête probablement parce qu'on n'arrive pas à trouver de solution, quoi ! Malheureusement c'est arrivé, et ça a touché tout le monde. Ça a touché tout le monde parce qu'il faut que ça s'arrête, ça ne peut pas durer. On travaille avec la vie, la mort, le stress, la violence, on travaille avec des éléments qui sont psychologiquement difficiles à accepter, même si on est censés être formés pour. Maintenant si on doit se battre pour les mêmes choses au sein même de notre hiérarchie, de notre commissariat, ce n'est plus possible, on n'a plus d'échappatoire. Ça ne peut pas durer comme ça. On a largement dépassé les limites à Tours. Et je pense que trois tentatives de suicide, deux suicides réussis, c'est largement trop. On n'aurait jamais dû en arriver là.

 Depuis seulement le mois de janvier 2008, ils sont six policiers en France à s'être suicidés, à avoir désobéi à leur façon, une sorte de désobéissance passive, comme on parle de résistance passive. Le dernier policier s'est donné la mort le jeudi 24 janvier avec un fusil de chasse, dans le jardin de son pavillon, en région parisienne. En janvier 2007, ils étaient autant de fonctionnaires à peu près de la police à s'être tués, une bien sinistre répétition et continuité, qui accuse un véritable malaise. A Tours où nous sommes aujourd'hui, la tentation est grande pourtant d'attribuer d'abord les trois suicides en moins d'un an à des causes personnelles, puis dans un deuxième temps à la gestion locale ou à la personnalité d'un chef, avant d'envisager une cause plus globale qui serait la politique de chiffres commune à tous les commissariats de France. Ici plus qu'ailleurs la coupe est pourtant pleine et les policiers parlent enfin, s'ouvrent un peu, et se livrent dans l'anonymat, mais aussi l'espoir que ces terribles affaires changent quelque chose à cette culture du silence et du rendement telle qu'elle se pratique au détriment des policiers et des citoyens partout en France depuis qu'il faut des chiffres pour lutter contre une insécurité dont on n'entend plus parler. Cela se passe donc dans des lieux anonymes à Tours et alentours jusqu'à 14 h dans les "Pieds sur Terre", "SOS Policiers en détresse".

Policier 2 :"Actuellement on est sur les rives du Cher, à Tours, au bord du Cher, secteur Wagner.

Jérôme Sandlarz: Vous parlez toujours en termes de secteurs ?

Policier: Oui, déformation professionnelle; Tours pour nous est classé en différents secteurs sur lesquels on travaille. Celui-là est un secteur calme, donc c'est pour cela qu'on est ici, par un temps ensoleillé, c'est pas plus mal. Je préfère effectivement qu'on soit en pleine campagne tous les deux pour parler des problèmes qui touchent le commissariat central de Tours et puis l'événement dramatique qui nous a tous affectés dernièrement.

JS: Gabriel, depuis un an il y a eu trois suicides au commissariat de Tours.

Policier 3 : Eh bien oui. A ma connaissance, le premier il y a un an, je crois qu'il se serait tiré une balle dans le cœur dans son véhicule, il me semble. Et la deuxième tentative de suicide, heureusement lui s'en sort très très bien; il s'est également tiré une balle dans le cœur, toujours avec son arme de service, dans une forêt à proximité de chez lui. C'est tout ce que je sais pour ces deux-là. Et j'en connaissais un plus personnellement parce qu'il appartenait à ma brigade, donc le dernier en date, monsieur Venturi. Il a tenté de se suicider le 13, un dimanche matin. Et puis il est décédé des suites de ses blessures une semaine après. J'étais en fonction ce jour-là, j'étais au commissariat central quand le collègue l'a découvert. Et il est venu me chercher en renfort. Et puis on a géré, on a géré l'urgence, quoi ! On a attendu les pompiers, on a attendu le samu , on a avisé toutes les autorités et on se questionnait : "Pourquoi ? Comment ? Qu'est-ce qu'il va devenir ? Est-ce qu'il va s'en sortir ?" Oui, on a géré une très mauvaise mission de police, mission de police qui nous touchait personnellement. Oui, la pire dans une carrière de policier probablement.

Il est descendu dans les vestiaires, il n'y avait aucun signe avant-coureur puisqu'il souhaitait juste aller déposer son pain dans son vestiaire, donc on l'a laissé faire, tout ce qu'il y a de plus normal. Et il n'est pas remonté, malheureusement. Il n'est pas remonté et avec son collègue de patrouille on en parlait, on était inquiets du fait qu'il ne remonte pas. Donc on a décidé de le chercher, et puis, voilà ! Avec son arme de service, le moyen le plus facile pour un policier de se suicider. On a constaté Eric, assis par terre avec son arme dans la main et puis une balle dans la tête, enfin une balle qui avait traversé la tête de part en part. Et il était toujours vivant, c'est ce qui moi m'a donné espoir pendant longtemps parce qu'il était toujours vivant, il respirait, il était conscient tout du moins. Quand les pompiers sont arrivés, ils lui ont demandé de serrer la main, il a serré la main, il bougeait, il était même calme, et là, pour moi, il allait s'en sortir, et, ça n'a pas été le cas.

Faut savoir que le dimanche à Tours, il n'y a que la brigade de police secours qui travaille donc on était tous seuls au monde. Et là on s'est sentis encore plus seuls au monde face çà cet événement-là. On gère tout, faut rester calme, faut gérer la situation, écarter les collègues les plus sensibles, faciliter l'arrivée des secours, les aider le mieux que possible et puis voilà. Et puis quand les secours sont longs, c'est un grand vide, on ne sait plus trop ce qui se passe.

J'ai pleuré comme la plupart des collègues, quand la mission était terminée, et puis on se pose plein de questions : Pourquoi il a fait ça là ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi il nous fait ça à nous ? On a pensé à son épouse, à ses enfants. Pourquoi il a fait ça ? C'est un collègue avec qui on parlait cinq minutes avant. C'est un collègue avec qui on a travaillé pendant des mois, voire des années, donc on ne comprend pas, même si on sait qu'il était mal à l'aise au boulot, il ne s'y retrouvait plus dans son métier de policier. On le savait, mais de là à penser qu'il pouvait en arriver à un extrême comme ça, non, ce n'était pas possible. Il était réellement écœuré de la police. Il m'en avait parlé trois jours avant, on avait travaillé ensemble et il m'avait fait part de son malaise. C'était un vrai flic de vocation, c’est-à-dire qu'il est rentré dans la police par pure passion, il était réellement passionné par son travail et ça se voyait tous les jours.

La police d'aujourd'hui, ce n'est plus une police de policiers, malheureusement. C'est une police chiffrée, une sorte de police administrative, logistique, statistique, enfin bon, ce n'est plus la police que lui a aimé je pense à l'époque où il a souhaité rentrer dans ce corps.

JS: Pierre-Yves, où est-ce qu'on est ?

Policier 4 : Là nous sommes en place de Bretagne, dans le quartier du Sanitas qui se trouve pratiquement au centre-ville de Tours, un quartier dit sensible où il y a une population qui est un petit peu hétéroclite. Je travaille ici, après ma carrière dans la police nationale je travaille à l'association Mobilité 37 qui s'occupe un petit peu des gens qui sont un peu défavorisés par la vie. Là nous rentrons donc dans le bureau de Mobilité 37 où je travaille tous les jours.

JS: A l'époque où vous étiez policier vous faisiez déjà un travail de proximité comme ça ?

Policier 4: Oui je faisais déjà un travail de proximité puisque depuis la mise en place de cette fameuse police de proximité qui s'est appelée bien sûr par tous les noms, je me suis occupé de quartiers sensibles à l'intérieur de quartiers comme ça qui avaient besoin d'avoir une certaine fibre sociale. J'étais responsable de deux à trois endroits comme ça, oui, dont celui du Sanitas, c'est-à-dire celui où on se trouve actuellement.

JS: Et à l'heure actuelle vous êtes à la retraite ?

Policier 4: Je suis à la retraite depuis avril 2007. Je n'avais pas prévu de m'arrêter si brutalement. J'avais demandé à l'administration de m'octroyer, après mes 55 ans, parce que j'avais 55 ans, un an de plus pour continuer mon action que j'avais commencée à St Pierre des corps. Et il s'est trouvé que le responsable de ce qu'on a appelé le SSP, n'a pas souhaité que je continue, et a fait en sorte que je m'arrête en mettant des observations sur mon dossier personnel. Il pensait que c'était passé ce temps-là où on parlait un petit peu trop avec des gens et où on était un peu proches et qu'il était venu le temps d'être un peu plus difficile dehors et de faire du travail de policier, disait-il, dit-il, et d'être un peu plus répressif et un peu moins social. Je ne concevais pas les choses de cette manière-là, on ne peut pas oublier l'aspect de proximité de la police nationale. L'oublier, je pense que ça serait perdre une partie de son âme. On peut faire de la répression, parce que ça fait partie du travail de policier, mais à l'intérieur de la répression, on peut faire aussi de la prévention, de façon à acquérir à l'intérieur d'un quartier une carte de visite de façon qui fait que quand il a besoin de savoir qui est derrière un coup pas trop trop clair, eh bien on le sait parce qu'on a des informations. Les gens ils ont besoin aussi d'être proche de la police, de leur police : plus on s'éloigne en faisant de la verbalisation à outrance, moins on a de contacts avec eux, et moins on aura quelque chose de positif. Alors encore une fois pour l'instantané, c'est-à-dire le ponctuel, eh bien ça va très bien parce que les chiffres augmentent. Les chiffres augmentent au niveau des contraventions, des interpellations et tout ça, mais c'est au détriment de plein d'autres choses qui nous coûteront, à mon avis, à mon humble avis, un petit peu cher demain matin. Je pense que si on met une police trop loin des gens, on n'y arrivera jamais, on n'y arrivera jamais, jamais, jamais.

Policier 5 : Pour ma part, je dirais que le malaise à Tours remonte à quatre ans, remonte à quatre ans, où les conditions de travail ont énormément changé. On ne travaille plus comme on travaillait avant, ça fait dix ans que je suis dans la police et depuis quatre ans il y a un changement radical qui a touché tout le monde, et la profondeur de ce changement, c'est un énorme malaise ressenti au niveau des fonctionnaires du commissariat central de Tours. Alors on ne va pas dire qu'on va cibler, mais on a eu l'arrivée d'un nouveau commissaire chef SSP, donc service sécurité et proximité, et il est arrivé avec des méthodes particulières, des prérogatives certainement de redresser la barre au commissariat central de Tours, mais avec des méthodes toutes personnelles qui à mon avis ont fait beaucoup de mal.

JS : Gabriel, qu'est-ce qui s'est passé la dernière année-là ?

Policier 3: Eh bien cette dernière année, c'était une année jumelée avec l'année précédente, c’est-à-dire de la pression de plus en plus importante, cette fameuse chasse aux objectifs, cette envie de quantifier l'inquantifiable, c’est-à-dire de faire d'un commissariat de police un Mac Do ni plus ni moins, essayer de gérer ça comme un Mac Donald, à l'américaine, sauf que c'est un petit peu choquant, parce que nous on ne travaille pas avec des sandwichs, on travaille avec la vie des gens, le stress, la mort, la violence, donc c'est quelque chose qui me paraît personnellement incompatible. Faut toujours aller plus vite, faut toujours ramener plus de chiffres, toujours faire plus, tout est calculé, tout est quantifié, les temps de pause ne doivent pas dépasser tant de temps, on doit rédiger tant de timbres-amendes, les brigades spécialisées doivent interpeller tant de personnes, enfin tout est quantifié, tout est calculé; il n'y a plus aucune place à l'improvisation. Mais le métier de policier, c'est beaucoup d'improvisation. On gère au quotidien des interventions qui ne sont pas calculables ni palpables à la base, donc c'est pour ça que c'est particulièrement incohérent. C'est l'impression que j'ai, parce qu'on a des quotas à faire, on a un nombre de timbres amendes à effectuer pour chaque fonctionnaire, par unité, et par fonctionnaire. Un fonctionnaire doit au minimum faire 5 timbre-amendes par mois, je parle pour l'unité spécialisée comme pour l'unité police-secours auxquelles j'appartiens, les brigades de roulement, au détail près qu'on n'a pas que ça à gérer, les unités de police-secours, ça gère le tout-venant. C'est police-secours donc on est, on va dire, des urgentistes de la police, dès qu'il se passe quelque chose, il faut qu'on intervienne, et ça, eh bien c'est mis de côté. Donc l'objectif prioritaire à Tours, c'est uniquement du chiffre, du chiffre, ce qui rapporte de l'argent, probablement. Mais ce n'est plus forcément la chasse à la délinquance avec un grand D, rechercher le voleur, ça c'est fini. Alors on va dire que dans le fond, c'est louable, la délinquance routière, c'est quelque chose qu'il faut combattre, mais dans la forme, c'est pas du tout ça, c'est la mise en place de quotas, donc il faut tant de timbres-amendes, et celui qui ne fait pas son nombre de timbres-amendes quotidiens ou mensuels, eh bien on l'engueule une première fois, on le rappelle à l'ordre une seconde fois, et puis on le mute une troisième fois s'il n'a pas compris, quoi ! Moi personnellement, ce n'est pas comme ça que je voyais la police. Si j'ai choisi d'être "urgentiste" entre guillemets, j'emploie le mot urgentiste entre parenthèses, c'est pour gérer l'urgence et être disponibles. Quand il se passe quelque chose, une mamie qui se fait agresser, un établissement qui se fait braquer, ou un couple qui se bagarre, enfin bon, ce genre-là, c'est être disponible et intervenir à ce moment-là. L'assistance aux personnes est une priorité avant tout, hein ! Pas uniquement le racket, le racket financier.

JS: Pierre-Yves, vous y avez passé combien de temps, au commissariat de Tours ?

Policier 4: Je suis arrivé au commissariat de Tours dans les années 85 ou 86, de mémoire. Je suis parti en 5007. Mais les années que j'ai passées au commissariat de Tours, avant l'avènement du responsable dont on ne parle pas, dont on parle trop à mon avis, c'était très très bien, il n'y a eu aucun problème avec toute la hiérarchie. Les problèmes ont commencé à mon avis à Tours avec l'arrivée de ce fameux patron qui venait d'ailleurs. Je pense que si on continue à avoir des gens comme ça à l'intérieur de la police nationale, on va perdre beaucoup de choses. On va perdre ce qui faisait notre force hier de comprendre. Aujourd'hui on ne demande plus de comprendre, on demande de faire. Voilà. On a perdu notre humanité. Je crois qu'aujourd'hui il faut être plus tôt statisticien que policier. Je pensais, quand je suis rentré dans la police, qu'il fallait d'abord être policier. Je me suis trompé; enfin, je pense que je ne me suis pas trompé. Je me suis trompé les dernières années.

JS : Comment vous l'imaginiez, la fonction de policier ?

Policier 4: Ah j'ai envie de vous dire, comme un flash, pour arrêter les bandits. Bien sûr c'était pour arrêter les bandits, mais c'était pour rendre service également à des gens qui en avaient besoin, des gens qui étaient des victimes, ce qu'on appelait des victimes, et puis on s'aperçoit qu'aujourd'hui, les victimes, on ne s'en occupe pas vraiment . Ce qui nous intéresse, c'est de faire du chiffre, du chiffre, du chiffre, et quelque soit le chiffre, quelque soit la façon dont on le fait. Si on n'est pas d'accord avec ça, eh bien il se passe plein de choses, il se passe des mutations, des gens qui habitent au nord et qui sont mutés au sud, des gens qui veulent aller dans des groupes pour faire ça, et ils sont dans d'autres groupes pour faire le contraire. Et quand vous arrivez dans une situation comme ça, qui est inexplicable, eh bien oui, il y a des collègues qui s'arrêtent parce qu'ils sont malades, il y a peut être même des collègues qui ont une consommation addictive, et il y a aussi des collègues qui vont jusqu'à se suicider.

JS: Comment elle s'exerce, cette pression hiérarchique et cette course aux résultats ?

Policier 4: Eh bien quand ce monsieur-là, ce fameux commissaire, quand il est arrivé, il a tout de suite mis en place, alors qu'on l'appelle quotas, chiffres ou ce qu'on veut, le résultat est là. C'est qu'il a considéré qu'un policier qui travaille pendant X temps, eh bien il pouvait faire par exemple dix contraventions par jour. Il y avait 350 policiers à Tours, trois cent cinquante fois dix, ça faisait un chiffre, il fallait l'obtenir. Donc on a mis la pression sur qui ? Sur les responsables de la hiérarchie intermédiaire, dont je faisais partie. On a dit à ces gens-là : "A vous de les faire travailler de façon qu'ils arrivent là. S'il n'y arrive pas, ce sera un petit peu de votre faute. Donc la pression à tous les étages faisait que, eh bien on faisait un petit peu plus, un petit peu plus, un petit peu plus. Donc qu'est-ce qui s'est passé ? Il s'est passé que dès l'instant où je me suis un petit peu...pas opposé diamétralement, mais où je n'ai pas été d'accord avec ce qui se passait, eh bien j'étais un petit peu taquiné, c’est-à-dire qu'on venait me contrôler plusieurs fois par jour, pour mettre une pression, tout simplement. Quand on contrôle dix fois les gens qui sont placés sous mon autorité, ou parce qu'on les embête parce qu'il y a la virgule qui n'est pas bien ou parce qu'ils arrivent comme ci ou comme ça, c'est pas un hasard, il y a un nom pour ça, ça s'appelle du harcèlement. Convoquer mes collaborateurs, je dis mes collaborateurs, les gens placés sous mon autorité, on les convoquait pour dire que je ne faisais pas comme il fallait, que c'était pas bien, qu'il fallait leur dire, si je ne faisais pas comme il fallait. Et tous les jours je me posais la question suivante, à savoir si j'avais le droit de laisser mes collègues dans cette position-là, parce que le fait que je m'opposais à cette personne-là mettait mes collègues en première position quand il y avait quelque chose qui n'allait pas. Donc ça a été un vrai dilemme, ils m'ont conforté dans cette position-là parce qu'ils considéraient que c'était bien de ne pas dire amen à tout ce qu'ils nous disaient. Ce commissaire, plus un autre de ses collaborateurs ont manifesté une attention toute particulière à ma situation, jusqu'à écrire que je n'avais plus rien à faire dans la police nationale et que j'allais prendre ma retraite tranquillement puisque j'étais à 55 ans.

Je pense que j'aurais pu faire partie de ces gens-là qui se sont suicidés. Je pense que ça m'a traversé l'esprit, je ne le pense pas, j'en suis sûr, oui, bien sûr. Je ne suis qu'un être humain.

JS: Vous les connaissiez bien, les collègues qui se sont suicidés ?

Policier 4: Malheureusement oui, le dernier collègue qui s'est suicidé, je le connaissais bien sûr personnellement, parce que sa femme avait travaillé pendant plus d'un an avec moi. Elle faisait partie, encore une fois sans vouloir déflorer rien du tout, des gens qui ne comprenaient pas ce que nous demandait notre administration. A quel moment l'administration va comprendre que, quand quelqu'un se suicide de notre administration, ce n'est pas seulement parce qu'il ne va pas bien avec sa femme ou parce que son loyer n'est pas bien payé, c'est aussi parce que le travail, ça ne va pas bien. Il y a quatorze ou quinze mois, de mémoire, on avait signalé qu'il se passait des choses à Tours, à tous nos supérieurs hiérarchiques, au préfet, au médecin de l'administration; on l’avait signalé également au médecin du travail, on l’avait signalé à notre psychologue qui s'occupe de notre région, donc l'administration ne peut pas dire qu'elle n'était pas au courant de ce qui se passait à Tours. Alors elle ne dit pas ça bien sûr, elle dit que ces suicides ne sont pas liés au travail. Le préfet a relayé la décision en disant qu'il n'y avait pas de paramètre bien établi entre le suicide de mes collègues et puis leur activité professionnelle. C'est triste d'entendre ça ! Il y en a plein d'autres qui souffrent, qui vont souffrir si on continue à ne pas intervenir par rapport à ça. C'est pas fini.

Policier 5: Je ne peux pas parler pour tous, mais pour ma part, il y a un profond malaise. Moi je vais au boulot à reculons, je déteste la police d'aujourd'hui, enfin la police de Tours, d'aujourd'hui, parce que je travaille à Tours. Les conditions de travail, je ne les supporte plus depuis longtemps. L'ambiance, le management qu'on subit, parce qu'on parle encore de termes américains comme à Mac Do, le management qu'on subit est particulier, voire même cruel dans la forme, on va dire. Tout est sujet à problèmes à Tours. Tout est sujet à problèmes pour des missions de police-secours. On ne quantifie plus les interpellations, ça par contre c'est quelque chose qui est devenu bizarre pour des policiers, c’est-à-dire qu'on n'a pas de quota d'interpellation, donc ce qui veut dire que si ce n'est plus notre priorité, il ne faut surtout pas qu'on recherche les délinquants. On ne va pas être gagnants à rechercher les délinquants donc on axe nos missions forcément sur le code de la route puisque là, on peut être valorisés par le code de la route. On ne nous demande même plus de travailler dans les banlieues, on nous demande uniquement de verbaliser à la sortie des établissements où les gens travaillent ou autres, donc c'est pas une priorité, l'intervention dans les quartiers, malheureusement ça se passe toujours mal, si ça se passe mal, il faut écrire, si on écrit, ça ne met pas les statistiques dans le bon sens donc, non les quartiers, on y intervient de moins en moins. Les derniers exemples en date où on est intervenu sur des missions un peu sensibles dans des quartiers sensibles, on a malheureusement eu les véhicules dégradés et la seule chose qui a gêné notre hiérarchie, c'est pas qu'on s'en soit sortis en bonne santé et vivants, c'est que les carreaux étaient cassés sur la voiture et ça, ça ne plaît pas : ça coûte dans le budget, c'est pas rentable donc il faut éviter, éviter de se faire casser les carreaux. Donc s'il faut éviter de se faire casser les carreaux des voitures, eh bien on évite de passer dans les endroits où les cailloux volent. Donc c'est plus sécurisant d'aller au centre-ville de Tours et de verbaliser celui qui n'a pas mis sa ceinture.

Non, tout est problème à Tours, les temps de pause sont des problèmes, les missions de police-secours sont des problèmes, le temps qu'on met pour aller sur une mission de police-secours est un problème, le temps de rédaction passé dans les locaux est un problème... Tout est problème ! Cela n'a pas toujours été le cas, il y a plusieurs années de ça, on faisait une mission de police-secours, si la mission était difficile, on s'octroyait une sorte de débriefing, un café entre collègues pour parler de la difficulté de la mission qu'on a vécue; on rédigeait, on mettait le temps qu'il fallait pour rédiger, parce qu'une rédaction est importante sur le plan pénal, une rédaction détermine souvent le degré de l'infraction et puis on retournait bosser, ça se faisait comme ça, alors que maintenant tout est calculé, la mission, il faut passer tant de temps. Il faut tant de temps pour se rendre sur la mission, pour rentrer au central, pour rédiger. Forcément pour rédiger, il faut le moins de temps possible; il faut bâcler les rédactions. Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est qu'un flic, il a parfois besoin de se reposer aussi. Quand on a passé deux heures sur un pendu ou sur une découverte de cadavre, ou sur une mission difficile, ou quand on s'est battus dans un secteur sensible des fois effectivement, on ne regarde pas notre montre sur le quart d'heure de pause qu'on s'octroie après. Mais ces gens-là, bien-pensants, sont là pour nous rappeler à l'ordre, ils nous remettent dehors aussitôt. Donc un climat de paranoïa qui s'installe et qui fait qu'on ne peut pas être bien dans nos baskets, c'est pas possible. Et puis tout ce qui représente l'activité d'une patrouille de police, c'est codifié, ça veut dire quechaque intervention, chaque action de police est codifiée par un code qui a été mis en place, et il faut enregistrer ce code dans l'outil informatique à notre disposition, et en fonction des codes, ça redevient encore des problèmes, parce que telle intervention nécessite tel code, tel code, donc fait forcément basculer les camemberts parce qu'on va parler de camemberts en termes de statistiques. Ça fait basculer les camemberts d'un côté, donc ça ne va pas, parce que le mois d'après, il faut éviter de mettre tel code, et de mettre tel code pour permettre de rétablir la belle couleur des camemberts. Enfin c'est quelque chose qui me dépasse ! C'est quelque chose qui me dépasse !

JS : Est-ce qu'il y a eu quelque chose de mis en place, face à ces trois tentatives de suicide à Tours ?

Policier 5: Suite aux pressions syndicales et au mécontentement général a été mise en place une mission d'écoute et de conseil, un audit qui a été mené par un commissaire de police de l'IGPN, qui est venu écouter tous les fonctionnaires et qui était donc censé prendre note du malaise ressenti par les fonctionnaires. Tout le monde a lâché le morceau, a dit ce qu'il avait sur le cœur, ça a servi de thérapie pour beaucoup on va dire; on avait beaucoup de choses à leur expliquer; on s'est tous investis là-dedans et on a fondé beaucoup d'espoirs dans cette mission. Je dis bien "on a fondé", depuis il y a eu quelques désillusions. On a appris de source syndicale le résultat, ce que le préfet a bien voulu communiquer, et c'est absolument pas ce qu'on attendait. C'est même l'inverse de ce qu'on attendait. On a tous l'impression d'avoir été écoutés pour rien, puisqu'on a tous fait part des angoisses ressenties par les fonctionnaires en raison de ce management, et le compte-rendu, je crois que texto, c'est "aucun dysfonctionnement constaté dans les services et aucun problème de commandement constaté à Tours", quoi ! Donc ça fait très très mal parce que tous les fonctionnaires qui se sont mobilisés et qui ont rencontré ce commissaire de l'IGPN ont dit tout l'inverse. Donc on le ressent tous très très mal et on va dire qu'on s'est repris un deuxième coup de bambou sur la figure, donc depuis deux jours, là. On analyse la situation, on ne souhaite pas que ça en reste là, c'est pas possible." 

Quelques blogs sur le mouvement des policiers:

Police le blog d’un flic de Bénédicte Desforges: http://police.etc.over-blog.net/

Pour suivre le mouvement heure par heure: Policiers en colère: les amis du Blog Police et Réalités https://www.facebook.com/LesAmisDePoliceRealites/posts/

Gendarmerie: APNM GendXXI https://www.gendxxi.org/

Jean-Hugues Matelly : https://www.facebook.com/jeanhugues.matelly

Christophe Bellan: Le Paria: De la lumière à l'enfer

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.