Eva Joly et l'école

 Remettre l’école au centre du combat pour l’égalité303144538_65c1554be1 Remettre l’école au centre du combat pour l’égalité303144538_65c1554be1 Publié le 23 janvier 2012

 

Pour la candidate d’Europe Ecologie Les Verts, il est urgent de lutter contre le stress à l’Ecole. Pas seulement pour améliorer la qualité relationnelle dans l’Ecole mais aussi parce que c’est une étape vers plus d’égalité. Eva Joly souhaite créer 20 000 nouveaux postes d’enseignants dans les quartiers défavorisés. Elle veut lancer des « Etats Généraux de l’Education » pour refonder l’Ecole. Mais sa signature se retrouve particulièrement dans l’idée d’assouplir le rapport à l’école. « De 16 à 25 ans, je veux que chacun puisse facilement interrompre ou reprendre son parcours. Les jeunes français sont parmi les plus stressés du monde : ce stress est lié à l’absence de droit à l’erreur. Je veux donner le droit à l’erreur, le droit de rater, le droit de recommencer. Je veux donner le droit de partir, de travailler, de vivre une expérience personnelle grâce à l’éducation populaire, et de revenir ».

Quelle doit être la priorité de toute action politique sur l’éducation pour vous ?

Eva JolyMa plus grande crainte pour l’école, c’est qu’elle devienne le lieu de la compétition acharnée. Que sous couvert d’excellence, ce soit le règne de la concurrence. Je ne veux pas d’un tel système qui gaspille les talents en condamnant dès le plus jeune âge des enfants. Et, comme par hasard, ceux qui sont condamnés sont bien souvent ceux qui sont nés au mauvais endroit, dans le mauvais quartier. Avec la lutte de tous contre chacun, l’égalité n’a pas plus sa place, ni comme postulat, ni comme horizon. Cela nous condamne à la reproduction sans fin de la domination.

Plutôt que de fragmenter, je veux remettre l’école au centre du combat pour l’égalité, en réunissant dès le début du quinquennat, des Etats Généraux de l’Education, avec toujours la même obsession : l’égalité. Nous mettrons sur la table la question de la carte scolaire, de la répartition des moyens sur le territoire, de l’affectation des jeunes enseignants. Plutôt que défaire le collège unique, je défends l’idée d’une école fondamentale accueillant toute une classe d’âge jusqu’à 16 ans sans sélection ni orientation. De 16 à 25 ans, je veux que chacun puisse facilement interrompre ou reprendre son parcours. Les jeunes français sont parmi les plus stressés du monde : ce stress est lié à l’absence de droit à l’erreur. Je veux donner le droit à l’erreur, le droit de rater, le droit de recommencer. Je veux donner le droit de partir, de travailler, de vivre une expérience personnelle grâce à l’éducation populaire, et de revenir.

A droite l’UMP met en avant un modèle sur l’Ecole : celui du pilotage par l’évaluation et de la mise en concurrence des écoles et établissements. C’est un modèle qui est déjà opérationnel dans plusieurs pays ce qui lui ajoute du poids. Pensez-vous que la France puisse échapper à ce modèle de gestion de l’Ecole ? Si oui, par quoi le remplacerez-vous ?

La mise en concurrence existe et s’étend, mais le pilotage est à courte vue. Les citoyens doivent se réapproprier la réflexion sur les critères et les confusions savamment entretenus sur l’évaluation doivent être levées. Par quoi le remplacer ? Par une logique de coopération, de complémentarité, entre les établissements. Cela implique une réelle transparence (par exemple les budgets consolidés des établissements). La coopération doit se construire à l’échelle des bassins de vie, sur une logique de projet. Les démarches démocratiques doivent être aussi encouragées qui associent les élèves, les parents et permettent de coopérer avec les acteurs d’un territoire, dont les dimensions s’étendent progressivement au fur et à mesure de la scolarité.

Dans les idées qu’on entend un peu partout (pas seulement chez Sarkozy), il y a l’idée qu’on peut augmenter le temps de travail des enseignants. Même si, de fait, les rectorats n’arrivent plus à caser leurs heures supplémentaires défiscalisées. Quel est votre sentiment là-dessus ?

Je suis opposée à cette logique si elle aboutit à augmenter les temps d’enseignement en classe entière. Car cela rend très difficile l’individualisation de l’enseignement, car cela ne permet pas de varier les groupements d’élèves en fonction des besoins, des rythmes ou des projets. Il faut au contraire que les enseignants puissent avoir moins d’élèves à suivre en même temps, et pour cela repenser le temps de travail des enseignants, des élèves… et aussi ce qu’on demande aux parents ! Les élèves sont de plus en plus tôt soumis à un stress permanent, leurs parents aussi. Et par ricochet, les enseignants… Il est temps d’afficher « RALENTIR ECOLE », pour s’approprier le savoir à son rythme. Pour apprendre à vivre en groupe, à prendre des responsabilités. Pour confronter ses émotions, ses impressions. Pour rencontrer l’autre. Pour comprendre ce que les adultes demandent.

Certains courants expliquent que l’amélioration des performances du système éducatif passe par une autonomie plus grande des établissements. Partagez-vous cette analyse et pourquoi ?

L’autonomie, oui, nous sommes pour, cela fait partie des fondamentaux de l’écologie. Mais qui l’exerce ? Le chef d’établissement ? Le gestionnaire ? L’équipe pédagogique ? On revient là au fonctionnement démocratique des établissements. Nous proposons qu’une partie de l’équipe de direction soit élue et apparaisse comme une émanation de la communauté éducative. L’autonomie pédagogique a plus de sens dans ces conditions. L’enjeu véritable est d’inventer, dans chaque établissement, le moyen adapté qui sera plus fécond que le modèle unique « une heure, une classe, un enseignant, une discipline » pour atteindre la culture commune des citoyens en s’appuyant sur un socle commun qui soit défini à l’échelon national. Cela requiert un autre mode de rédaction des programmes, en les définissant en termes d’objectifs de fin de cycle et non de contenus disciplinaires. Cela suppose une réorganisation des examens, qui orientent toute la pédagogie en amont et contribuent à fossiliser le système.

Le débat sur les « compétences » et l’évaluation des élèves est très fort depuis quelques années, dans les pays de l’OCDE. Il semble que ces notions fassent débat chez les enseignants. Comment pensez-vous que le système éducatif français puisse dépasser l’apparent antagonisme entre programmes et socle commun, entre évaluation par compétence et examens nationaux (brevet, bac…) ?

Ce cheminement sera long et la France s’y est engagée tardivement. Tout le monde est concerné : il suffit par exemple de lire les référentiels des diplômes de bac professionnel adoptés en 2008-2009 pour s’apercevoir que les différentes inspections disciplinaires elles-mêmes ne parlent pas le même langage sur des notions aussi triviales que les compétences, les attitudes, les connaissances. Il faut donc changer les habitudes.

Les leviers sur lesquels il faut agir portent sur les pratiques d’évaluation conditionnées par les examens finaux, mais aussi la formation initiale et continue des enseignants : on n’en prend pas le chemin ! La validation d’unités capitalisables, la présentation de travaux, des épreuves transdisciplinaires aux examens contribueraient à faire évoluer les priorités.

Les travaux de l’OCDE montrent que les salaires des enseignants ont relativement diminué depuis 1995 et qu’ils sont bas par rapport aux pays voisins. Là aussi, qu’est-ce qui peut être fait ? Avec quelles exigences en retour ? Comment rendre le métier à nouveau attractif ?

Cette question est centrale dans le débat public. Derrière se cache la question du temps de présence des enseignants dans les établissements. Dans beaucoup de pays d’Europe, les enseignants sont présents dans l’établissement, pas seulement pour faire leurs cours ou corriger leurs copies. Ils sont disponibles pour accueillir les élèves. Ils doivent en suivre un certain nombre individuellement. Aujourd’hui, ce n’est matériellement pas possible. Les enseignants ont-ils un bureau, un ordinateur personnel auquel accéder, des salles pour recevoir parents et élèves ?

L’urgence politique pour nous, c’est aussi de reposer les bases de l’entrée dans le métier : deux années de formation réellement professionnelle, en alternance, après le concours en fin de licence. Il faut aussi d’autres voies d’accès par concours : je pense à ceux qui sont déjà titulaires d’un mastère ou aux enseignants contractuels.

En démocratisant le fonctionnement des établissements, en soutenant l’innovation, en réduisant la précarité que le gouvernement actuel développe, en agissant sur le système d’affectation pour sécuriser le parcours des enseignants débutants, faciliter la constitution d’équipes stables et encourager la prise de responsabilité des enseignants expérimentés, on donnera à nouveau envie aux meilleurs étudiants d’embrasser eux-mêmes la carrière enseignante.

La situation économique ne cesse de se dégrader. Dans cette perspective est-il encore possible de dégager des moyens supplémentaires pour l’Ecole, par exemple pour embaucher 60 000 personnes ? Le futur gouvernement peut-il s’engager sur des moyens supplémentaires pour l’éducation ?

Je propose de recréer 20 000 postes d’enseignants, d’abord dans les quartiers défavorisés. Est-ce possible dans le contexte budgétaire ? La crédibilité de l’ensemble des propositions écologistes réside dans le fait que je les finance : j’ai dévoilé dès novembre dernier mon budget alternatif. C’est une question de choix politiques. Je préfère m’attaquer à la fraude fiscale, réintroduire de la progressivité dans l’imposition des citoyens et des entreprises, mettre un terme au gaspillage financier dans les autoroutes, les grandes infrastructures prestigieuses comme l’EPR…

Eva Joly

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