Quelques questions à Philippe Sollers

Ayant souvent été assez frustrée par les interviews que je lis de Philippe Sollers, et avant la sortie prochaine du livre de dialogue entre, et Josyane Savigneau et lui, cela faisait longtemps que je songeais à différentes questions que j'aimerais lui poser. Et peut-être spécialement sur ce qu'il appelle notre « mensonge social ».

QUELQUES QUESTIONS À PHILIPPE SOLLERS

Philippe Sollers dont j'ai beaucoup lu l'oeuvre que je considère comme étant magistrale (c'est en ayant refermé Une vie divine que j'ai fait ensuite le plus beau rêve de ma vie), à bien des égards, cependant, m'intrigue et m'interroge. Car si Sollers m'apparaît avant tout comme un « vivant » et absolument libre penseur, ne porte-t-il pas en lui des contradictions ? Et si l'on a compris depuis toujours qu'il a tout compris de la femme hystérique, que peut bien vouloir dire, à la fin, son excessive misogynie, sans jamais l'entendre vraiment condamner les pervers ?

Ayant donc souvent été assez frustrée par les interviews que je lis de lui, et avant la sortie prochaine du livre de dialogue entre, et Josyane Savigneau (*) et lui, cela faisait longtemps que je songeais à différentes questions que j'aimerais lui poser.

Les voici :

Mithra-Nomadeblues_ : Philippe Sollers, bonjour. Vous répondez à Josyane Savigneau qui vous demande si vous avez des amis :

«  Josyane Savigneau : Et d’abord, des amis, en avez-vous ? Plutôt des hommes ou plutôt des femmes ?

Philippe Sollers : Les deux. Est-ce à égalité ? Je ne sais pas, je ne compte pas. Ce que j’affirmerais dans les deux cas, c’est que ce sont des camarades de combat. Autrement dit, je ne fais pas attention à autre chose qu’à leur violent désir de liberté, entravé par les clichés et les opinions sociales.

Jo. S : Pourquoi avons-nous un combat commun, vous et moi ?

Ph. S : Parce qu’on déteste le mensonge social.

M-NB : Philippe Sollers, vous aviez déjà écrit : « Qu'il (le temps) soit divin ne préoccupe plus que très peu de personnes. Qu'il soit social, ça, en revanche, nous n'avons plus à en douter. Il faudrait donc que je me définisse comme un animal raisonnable et social en faisant le sacrifice de tout le reste pour expier on ne sait quelle faute. Mais l'aptitude au rassemblement doit commencer par soi-même, sans quoi je ne pourrai accueillir personne. » 

Mes premières questions seront donc : « Qu'entendez-vous par « mensonge social » ? « Et que pensez-vous des « Gilets jaunes » ? Et n'avez-vous jamais d'empathie envers ceux qui souffrent d'être toujours socialement des dominés ? ». Et, d'après vous, qu'est-ce qui différencie un bourgeois d'un paysan ? Et êtes-vous inquiet de notre monde (notre planète, la nature vivante) allant vers sa destruction ? À l'île de Ré, les odeurs sont-elles les mêmes qu'autrefois ? Mais parlez-nous encore plus avant de ce que vous dites très souvent, de notre « dévastation » en cours, dont j'ai personnellement parfaitement conscience, mais que j'aimerais vous entendre encore préciser.»

M-NB : Alain Finkielkraut dit qu'être un intellectuel aujourd'hui, c'est se battre contre le déni idéologique. Pour lui, la mission des intellectuels ne consiste pas seulement à se battre pour la liberté et la justice, mais pour les faits. Nier les réalités qui dérangent, telle est la nouvelles trahison des clercs, dit-il.

« Vous êtes un écrivain, mais aussi un « intellectuel » ou un « philosophe », mais, si vous n'êtes pas un « missionnaire » et ne faites aucune propagande, que diriez-vous de vous en tant que « passeur » ? Et que répondriez-vous à Finkielkraut à propos de ce qu'il dit de notre déni ? »

M-NB : Vous êtes ou avez été un catholique (« à la Mauriac », dit de vous Julia Kristeva). Étant jeune, vous aviez même songé à être prêtre. Vous êtes allé saluer le pape Jean-Paul II à Rome. Vous avez souvent parlé de notre société, peu préoccupée du salut de son âme. Vous avez écrit : « Je sais pourquoi je jouis. Je sais pourquoi je ne mourrai pas. Parce que je est qui je sera. Arrivé là, on sort enfin de la religion, sans quoi, rien à faire. » (et vous parlez donc là de votre « être », donc sans connotation religieuse). Vous avez dit aussi, parlant sans doute du moment de notre mort : « Je crois que l'on sort du corps par la parole ». Mais dernièrement, ai-je bien compris ?, vous parlez de votre mort : « J'attends de mourir d'être happé par le néant » (cessation d'être), alors même que des psychanalystes – dont Lacan -, disent que l'on ne peut imaginer le néant. Ma question sera donc toute simple : « Qu'entendez-vous par néant ? » et/ou : « Croyez-vous en l'âme ou en l'Esprit, en la vie éternelle ? ».

Et aussi cette question : « Voudriez-vous nous parler de la « transsubstantiation » ? Ou « Comment expliqueriez-vous « la présence réelle » du Christ dans l'Eucharistie ? ».

M-NB : Certains psychanalystes - dont Julia Kristeva -, sont des « humanistes ». « D'après vous, la parole d'un analyste « humaniste » n'est-elle pas à l'opposé de la «parole» de Lacan ? »

M-NB : Vous avez écrit : « La seule chose jamais discutée, c'est : pourquoi vous, bipède parlant, être là ? » Pourquoi vous plutôt qu'un autre ou que rien ? Pourquoi fatalité du blabla ? ».

« Philippe Sollers, pensez-vous que la vie ait un sens ? » « Et ce qui fait l'Homme, n'est-ce pas précisément la « Parole » ? » « Et n'est-ce pas le sens du salut de l'Évangile ? (la Parole qui sauve) »

M-NB : Vous avez parlé de l'homme soumis (dont vous n'êtes évidemment pas), ou « du « bon » père, le bon père-pour-la-mère, autrement dit le père châtré ». « D'après vous, certains hommes français d'aujourd'hui, n'ayant plus que les mots « partage et bienveillance » à la bouche, sont-ils dans ce « mensonge social » dont vous parlez ? ».

M-NB : Vous avez écrit : « La paranoïa féminine n’est pas la paranoïa masculine. Autant la schizophrénie permet de faire l’économie de la différence sexuelle, autant la paranoïa la pose dans tout son tranchant. ».

« Cela me paraît très important. Pourriez-vous nous expliquer, s'il vous plaît ? »

M-NB : Vous avez écrit :

«  Le monde appartient aux femmes.

C’est-à-dire à la mort.

Là-dessus tout le monde ment. »

M-NB : « Pouvez-vous mieux nous expliquer ce mensonge ? »

Et si vous reconnaissez être extrêmement misogyne (c'est vous-même qui le dites), pourquoi n'êtes-vous pas aussi sévère envers l'extrême perversion des hommes qui dirigent le monde qu'ils n'ont de cesse de détruire, et de détruire l'humain ? »

M-NB : « Que pensez-vous de « l'intelligence artificielle » ?»

M-NB : « Vous avez écrit : « L'Enfer c'est la morale ». N'avez-vous vraiment jamais éprouvé le moindre sentiment de culpabilité ? »

M-NB : Vous avez écrit : « Il faut renoncer « absolument » au club des amis de la mort. »

« Avez-vous déjà lu le journal (le site) Mediapart ? Y faisiez-vous allusion ?

M-NB : « Un de mes amis sur Mediapart, historien, a écrit dernièrement qu'il fallait « éradiquer la Bible », que toutes les religions n'étaient que sottises. Que lui répondriez-vous ?»

M-NB : « Vous qui savez lire et écrire, en quelques mots, que diriez-vous de l'écriture inclusive ? ». « Et « une femme écrivain » ou une « écrivaine » ? »

M-NB : « Avez-vous écouté le dernier enregistrement de Cecilia Bartoli, chantant Vivaldi ? (**). Si oui, qu'en pensez-vous ? »

M-NB : « En mars va paraître votre nouveau roman Le Nouveau. Que veut dire ce titre ? »

M-NB : « Quelles sont les questions que vous aimeriez que l'on vous pose encore ? »

M-NB : Mais pour finir, j'aimerais simplement encore vous citer, et que l'on apprécie votre langue :

« Pourquoi l’érotisme rend-il heureux ? Parce qu’il est un retour direct à l’enfance, à ses jeux, à sa gratuité, à sa profondeur de temps. L’enfant, on le sait depuis Freud, est un pervers polymorphe qu’on oblige ensuite, sous prétexte de nor- malité, à devenir un pervers honteux monomorphe (la famille, l’école et le travail s’y emploient). L’adulte est en général un enfant durci, puritain malgré lui, péniblement pornographe. Il s’applique dans le vice comme dans la vertu, il est ennuyeux, peu doué pour la régression enchantée qui définit l’érotisme. Ce n’est pas par hasard que « le vert paradis des amours enfantines » (Baudelaire) lui reste fermé. Il en rêve, l’adulte, il se sent jeté en enfer, il devient parfois bassement pédophile pour tenter de rejoindre son corps perdu. »

Et :

« Qu’est-ce qu’une rencontre ? Deux rythmes qui s’accordent, se relancent entre eux : le luth, la voix. C’est le côté miraculeux des rencontres, pas de celles qui partent en fumée (mais celles-là aussi sont belles par définition, elles célèbrent l’instant, voilà tout), mais de celles qui durent comme rencontres. »

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La « conversation infinie » de Philippe Sollers et Josyane Savigneau

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La journaliste et le romancier dévoilent leur amitié en parlant d’amour.

Qui a décidé que, parvenus à un malentendu radical, les hommes et les femmes n’avaient plus rien à se dire ?

Voici la preuve du contraire : depuis plus de vingt ans, en fin d’après- midi, un écrivain connu et très controversé (Femmes, La Guerre du goût…) parle avec une journaliste réputée et elle-même controversée (biographie de Marguerite Yourcenar, un livre sur son ami Philip Roth…).

Ils abordent, dans une conversation qui n’est pas près de finir, les sujets qui préoccupent la société de leur temps, et leurs obsessions particulières. Tout y passe : l’amitié, l’amour, la fidélité, la littérature, la sexualité, la politique, la religion. Ils sont rarement d’accord, ce qui fait l’actualité de leurs échanges.

philippe-sollers-portraitPhilippe Sollers est l’un des plus célèbres écrivains français. Il a publié, depuis 1958, des dizaines de romans et d’essais chez Gallimard. Il a obtenu le Grand prix du Roman de la Ville de Paris en 1988 et le Grand prix de Littérature Paul-Morand de l’Académie française en 1992.

9ZRqG1K5aU870G0doWuEDNKCo_CE_PjnS4g4w85NY7xiH-_yjwciRa8rOpLMnRye32Vh1aE6wgJFe2skWnfd164OyRc6cOwHp40re4ab9W2MvDBDdyFYI-eY-YkCyfdt2nG9pRupZA=w2400Josyane Savigneau est journaliste. Elle a dirigé le Monde des Livres, supplément hebdomadaire du Monde, de 1991 à 2005. Elle est l’auteure de plusieurs livres, dont deux biographies, de Marguerite Yourcenar et de Carson McCullers. Elle a publié en 2014, Avec Philippe Roth (Gallimard).

Philippe Sollers & Josyane Savigneau, Une conversation infinie, Bayard Presse
150 pages, 17,90 €, parution le 23 janvier 2019.

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Philippe Sollers - Le Nouveau

Le Nouveau

parution : 7 mars 2019, Gallimard

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Au-delà des mots, ce nouvel enregistrement de "Il Giustino" de Vivaldi, si exceptionnellement chanté par Cecilia Bartoli, une des plus belles musiques de ces derniers temps.

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Vivaldi: Il Giustino, RV 717 / Act 2 - "Vedrò con mio diletto" © Vivaldi - Cecilia Bartoli

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