Le K clair, suivi de La femme curée

LE K CLAIR (*)


Robert Vaugelas est linguiste ; pour tout dire (mais l’on ne peut pas tout dire), l’un des éminents rédacteurs du dictionnaire « Le Françoy ».
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Depuis toujours, animé d’un amour fou comme une ivresse, du verbe, donc follement épris de la langue de Molière, Robert passe ses journées se prolongeant le plus souvent tard la nuit, à lire, à étudier, piocher ici et là, observer à la loupe ; à potasser, décortiquer, écouter surtout l’enchantement que lui procure cette étude des expressions, des idiomes, de la syntaxe des phrases dites ou écrites ; à se gorger de l’art qu’ont depuis toujours eu les Français, à faire vivre ou vibrer par leurs locutions personnelles et par leurs propres rimes rythmant le quotidien de leur vie laborieuse, la tournure de leur Histoire passée ou de leurs petites histoires qui se présentent…
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A La Cellette, au fin fond de sa Creuse natale, dans sa grande maison dont certains pans datent du quatorzième siècle, les rayons de sa bibliothèque semblent s’étendre à l’infini le long des murs et remplissent ainsi quatre immenses salles, au rez-de-chausssée.
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Il est un peu plus de dix heures ce soir, et Robert - fumant le tabac de sa pipe en bois -, exceptionnellement s’est échappé de son labeur et a regardé tout à l’heure, les pieds posés en éventail sur un petit tabouret recouvert d’une tapisserie d’Aubusson, une série télévisée sur la chaîne de Milvintedeu.
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Tout en regardant le feuilleton, il écoutait surtout, comme à son habitude, parler les personnages de cette fiction et remarquait leur vocabulaire.
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Robert le sait : aujourd’hui, les manières, les façons de parler se répètent à longueur de journées, comme une monotonie…
« Une mot note honnie », pense-t-il soudain… ?
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Effectivement, de même que dans ces récits fictifs pour le petit écran - comme du haut de la hune du grand mât d’un vaisseau -, la une des journaux - miroir du quotidien français -, cette « Une » annonçant avec force la nouvelle, Robert l’entend « jacter » aujourd’hui presque chaque jour, « crachant » donc (comme injuriant), des formules-clichés ayant comme seul dessein, l’insulte.
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Ce matin, par exemple, dans son « Hebdo social », la gauche souvent qualifiée avec mépris de « caviar » par la droite, dénonçait pourtant elle aussi en le qualifiant à son tour de « grand casino », le « manège » de cette même droite qui allait une fois de plus, mais maintenant donc selon la gauche, « faire trinquer » les Français de l’an 2022.
La caricature du visage de cet homme politique mis en accusation et ainsi insulté - dessin qui accompagnait les paroles dégueulées -, il l’a trouvée, quant à lui, Robert - et bien, franchement, c’est le mot -…, assez « dégueulasse ».
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Mais Robert Vaugelas est d’un naturel optimiste. Il sait que cela ne durera pas :
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- Parce qu’ « on en a marre ! », lui a dit encore ce matin, dans le bar-tabac, monsieur Jdéblatère, un homme venu acheter son paquet de cigarettes.
… Notre nouveau gouvernement qui nous annonçait de la rupture, n’avance que des galères…, il va bien falloir un jour qu’on se remette vraiment à conduire, à gouverner le navire…
……
… Moi, aux futures élections de 2022, je voudrais pouvoir voter pour un vrai, cette fois - tiens ! On l’appellerait Leclerc K - parce que comme l’est le mien, c’est un nom qui lui serait prédestiné : Lui, K, s’il pouvait enfin avoir les idées claires, parce que chez les autres, pour l’instant, moi, je trouve, c’est pas l’cas ! …
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Dans la file du bar-tabac, attendant son tour pour acheter une boite d’allumettes pour son feu, une femme âgée avait dit alors, parlant tour à tour à l’un et l’autre homme :
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- J’ai lu - Monsieur Jdéblatère -, à la page mille neuf cent cinquante-quatre de votre « Le Françoy » - Monsieur Vaugelas -, le mot respect.
Ce mot vient de respicere, qui signifie « répit ». Alors, en ce qui me concerne, lorsqu’en 2022, je voterai pour l’homme qui, je l’espère aussi, présidera enfin la France de façon effective, s’il est fort possible que je me prononce pour quelqu’un qui pourrait ressembler à ce monsieur, pour autant, je ne parlerais pas de lui avec impertinence comme d’un cas… Un cas, est une difficulté, comme véritablement, un casus… Cet homme intelligent devrait surtout apparaître visiblement franc, même assez lumineux, et le rôle de dirigeant qu’il se proposerait alors de faire, ne devrait-il pas être ainsi celui de donner de la lumière, d’éclaircir, répandre la clarté en guidant, clarifiant la vie des citoyens, pour une vie qu’ils puissent éprouver - pourquoi pas -, éclatante ?
Je propose alors moi aussi maintenant effectivement un peu de répit, un peu de calme… Pouvoir respirer… Et comme le ferait sans doute assurément notre Monsieur K, si dès aujourd’hui l’on se décidait déjà à se considérer, si l’on commençait à s’écouter vraiment, pour finir par « s’entendre »… ?...

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LA FEMME CURÉE (*)

Mademoiselle France-Victoire Boisdelysle suit depuis sa plus tendre enfance les chasses à courre. Demoiselle d’un certain âge, comme issue d’un roman du dix-neuvième siècle, fervente des grand-messes, croyant en la parole d’un « Dieu » qu’elle a bue jusqu’à la lie ; femme au caractère bien trempé, parlant le plus souvent haut et fort de par l’autorité d’un homme d’ordonnance - descendante, selon ses dires de son Roy Louis XV - dans sa deux-chevaux - sans âge, elle aussi -, a aujourd’hui parcouru plus de cinquante-huit kilomètres à travers les allées et chemins de cette forêt domaniale d’Halatte : la forêt des trois forêts.

A quelque vingt mètres de sa voiture garée, assise sur sa canne chaise et munie de ses jumelles noires de juge de courses de chevaux, humant l’odeur suave et subtile des feuilles mortes qu’elle foule de ses bottes en caoutchouc - couleur marron - on est à la mi-novembre ; il fait gris mais le vent est faible -, résolument seule au milieu de ces bois, elle attend.

Des rayons du soleil percent à cet instant des nuages, éclairant des écorces blanches de bouleaux, qui s’illuminent de traits jaunes…

Elle attend le cerf…

Au loin, amenés par le vent, à travers les arbres faisant se propager l’écho, des sonneries de trompes de chasse et des abois de chiens lui parviennent faiblement aux oreilles. Elle reconnaît la fanfare : L’on sonne « la vue »…

Mademoiselle Boisdelysle se ressent subitement étrangement fébrile : elle sait le cerf traqué, aux abois de ses chiens. C’est bientôt l’hallali : l’on est proche de la fin…

Soudain, tout en haut d’un vallon, le voilà qui surgit à vitesse d’homme courant, au milieu de hêtres : c’est un dix cors ; ses bois sont majestueux, magnifiques.

La vieille femme voulant se protéger, et pour voir et sentir, s’est rapidement rapprochée d’un troène…

La bête passe maintenant à vingt mètres d’elle, la langue pendante.

- Comme l’odeur de ce cerf est forte ! S’émeut-elle, saisie.

Surgit alors, la meute : une quarantaine de chiens, courant, aboyant.

Et ce sont maintenant trois chasseurs sur leur monture au galop qui approchent : Hubert, le piqueux, Norbert Lejoyeux, et Ancelin Carpentier.

Le cheval d’Hubert le piqueux s’est arrêté près de la vieille demoiselle.

- Vous l’avez vu ? Lui demande l’homme des bois.

La femme ne répond pas. Elle a regardé ailleurs. Elle retient son souffle.

Les chiens tournent à cet instant autour d’un immense taillis.

- Où est passé l’animal ? …Bougre !… Plus d’odeur…

C’est maintenant l’ébullition : sept, puis quatorze voitures sont arrivées ; des portières claquent ; l’on court dans tous les sens. Quelques uns s’interpellent, d’autres chasseurs, cavaliers arrivent enfin. Et les chiens continuent en jappant, de tourner en rond.

- Il s’est tapé là, dans ce buisson, dit Norbert, j’en donnerais ma main à couper ! Notre animal retient son sentiment !…

… …

Trois quarts d’heure se sont écoulés. Posée sur un linge maculé, à même la terre, la chair du cerf est rouge, fumante, recouverte de sa peau, recouverte elle-même de ses poils durs, marron clair. Cela sent puissamment la viande fraîche, le sang. Les chiens se plaignent, gémissent, couinent, affamés.

Mademoiselle Boisdelysle, toujours étrangement muette, attend à quelques mètres de la bête morte, au milieu de la foule. Ca discute, ça s’énerve : Il paraît que des écologistes prennent des photos pour leur campagne de presse, qui paraîtront dans « France Oise », demain. Ils veulent dénoncer le scandale de la tradition… Parmi les chasseurs, l’indignation est grande…

Plusieurs de ces hommes de vénerie en habits rouges et or, sont maintenant alignés autour du gibier étalé et commencent à souffler dans leur cor : le moment de la cérémonie sacrificielle prélude…

Mademoiselle France Boisdelysle, dans sa longue jupe verte et grise lui tombant jusques aux pieds, sa tête recouverte d’un chapeau en feutre à plumes de geais, fixe de ses yeux le tableau :

C’est la curée…

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 Agnès de Kergorlay

(*) Extrait de "Portrait de "France" - traits de caractères"

TEXTE EN COURS DE PUBLICATION - NE PAS REPRODUIRE

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