L'Homme contemporain est-il en train de devenir un parfait imbécile ?

L'Homme contemporain est-il en train de devenir un parfait imbécile ? Alain Rey : "Avec le numérique, je ne vois que des catastrophes : la fin de la lecture, l’imbécillité programmée, l’infantilisme."

L'Homme contemporain est-il en train de devenir un parfait imbécile ?

Lexicologue, rédacteur en chef des publications des éditions Le Robert, ancien chroniqueur sur France Inter, Alain Rey continue, à 91 ans, d’enrichir le Dictionnaire historique de la langue française, dont la huitième édition en coffret poche sort le 3 octobre. Pour la première fois, le visage de ce spécialiste des mots, croqué par l’auteur-dessinateur Riad Sattouf, fait la couverture du « Petit Robert » 2020.

Cf : Article du "Monde" : entretien avec Alain Rey : https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/09/08/alain-rey-l-hostilite-au-pere-a-ete-quelque-chose-de-fondamental_5507835_3246.html

Dans votre carrière d’historien des mots, quels ont été les meilleurs moments ?

Quand les livres sortent, j’adore ça ! J’éprouve une jalousie féroce pour les poètes, les écrivains. J’aurais préféré être écrivain mais une certaine retenue m’en a empêché. Mon auteur français favori, c’est Rabelais : création absolue, liberté totale, capacité à cacher une philosophie derrière des conneries enfantines, mélange de la narrativité et de la liste. C’est un grand lexicographe, Rabelais.

Et chez nos contemporains ?

Je suis très très réservé. Je m’ennuie, les bouquins me tombent des mains. Je ne trouve pas de style. Le dernier grand écrivain qu’on a eu, c’est probablement Jean Genet. A la fois poète, romancier, inventif, styliste. Je n’arrive pas à accrocher à Houellebecq, il m’emmerde.

Continuez-vous à travailler ?

Je ne fais que ça. C’est un plaisir. Ce goût des mots ne m’a jamais quitté, c’est même insupportable pour l’entourage ! Mais parler des mots, c’est parler de tout et ça élargit les perspectives. Je n’ai pas de lassitude parce que j’en trouve tous les jours. Actuellement, je fais des recherches grâce à Gallica, le site très précieux de la BNF. Mais parfois, j’en ai marre parce qu’il y en a trop. C’est le rocher de Sisyphe ! Je suis toujours curieux mais je n’ai pas vraiment l’impression d’être en phase avec l’époque car je suis très négatif.

Sur quoi ?

Sur tout. Sur l’avenir de l’humanité. Franchement, c’est gravissime. Je pense qu’il n’y a pas de progrès sans catastrophe. Si on prend les choses dans leur dimension historique, le virage du numérique est aussi important que l’apparition de l’écriture. Or, l’apparition de l’écriture a été un immense progrès et en même temps une catastrophe. En Afrique, des civilisations pleurent de ne plus être des civilisations orales. Avec le numérique, je ne vois que des catastrophes : la fin de la lecture, l’imbécillité programmée, l’infantilisme.

Aujourd’hui, le développement individuel est compromis et le développement collectif est condamné. Tous les efforts pour protéger le climat sont à un niveau de dérision qui devrait faire rire. C’est ridicule de croire qu’en jetant nos pots en plastique on va changer le monde. Tout ça ne peut se régler qu’à l’échelle mondiale, or les Etats-Unis et la Chine s’en moquent. Mais je suis un pessimiste gai, car être triste ne changera rien.

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- Je suis toujours curieux mais je n’ai pas vraiment l’impression d’être en phase avec l’époque car je suis très négatif.

- Sur quoi ?

- Sur tout. Sur l’avenir de l’humanité. Franchement, c’est gravissime. Je pense qu’il n’y a pas de progrès sans catastrophe. Si on prend les choses dans leur dimension historique, le virage du numérique est aussi important que l’apparition de l’écriture. Or, l’apparition de l’écriture a été un immense progrès et en même temps une catastrophe. En Afrique, des civilisations pleurent de ne plus être des civilisations orales. Avec le numérique, je ne vois que des catastrophes : la fin de la lecture, l’imbécillité programmée, l’infantilisme.

Aujourd’hui, le développement individuel est compromis et le développement collectif est condamné. Tous les efforts pour protéger le climat sont à un niveau de dérision qui devrait faire rire. C’est ridicule de croire qu’en jetant nos pots en plastique on va changer le monde. Tout ça ne peut se régler qu’à l’échelle mondiale, or les Etats-Unis et la Chine s’en moquent. Mais je suis un pessimiste gai, car être triste ne changera rien."

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« Nous entrons dans une phase des sociétés, où l’acte banal de la lecture va être radicalement atteint. De plus en plus, l’illettrisme va être une chose patente. Cela aussi entre dans le programme d’une tyrannie. Chose patente chez « les nouvelles générations » éduquées par le Spectacle. »

« On peut même imaginer une société (mais c’est la nôtre) qui développerait de façon gigantesque les sources d’information en encourageant, d’autre part, la confusion générale, la publication du n’importe quoi, toutes les variantes de psychoses, de mélancolies, de névroses. Une société hypersophistiquée et pratiquement illettrée. »

                                    Philippe Sollers

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L'avenir, au musée.

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L'Homme contemporain n'écrit plus de lettres à la main. Les écoliers ne savent presque plus tenir un stylo dans leurs doigts. Et lorsqu'ils écrivent des "textos" ou des "mails", ils escamotent complètement la bonne orthographe, ce qui fait qu'ils perdent le sens même des mots. Tout simplement ils ne "réfléchissent" plus avant d'écrire.

Nous entrons donc dans une nouvelle civilisation de l'homme perdant contact avec son corps, avec le réel. L'homme n'habite plus son corps dans notre société hystérique. Une société hystérique qui ne voit plus le monde réel en face d'elle, qui vit dorénavant dans une grande cécité et surdité. Car entendre c'est "voir"... ou plutôt voir c'est d'abord "entendre" : entendre le sens des mots.

C'est ce qu'explique Philippe Sollers lorsqu'il écrit :

"Les faux peintres, ajoute Cézanne, ne voient pas cet arbre, votre visage, un chien, mais l'arbre, le visage, le chien. Ils ne voient rien. Les faux peintres sont platoniciens, ils voient des idées à la place des gestes ; des questions morales à la place des réponses physiques."

Même les paysans d'autrefois qui avaient beaucoup de culture, ont complètement perdu de leur bon sens. Faut-il s'être déconnecté du réel pour asperger ses cultures de pesticides et ne plus savoir respecter les sols ?

Et il y a encore des livres, mais qui réellement aujourd'hui lit ?

J'ai vu dernièrement un dessin humoristique où l'on voit deux mères sur un banc dans un jardin public, avec chacune leur enfant - l'un est en train de lire un livre comme sa mère, pendant que l'autre enfant est en train de consulter son portable, comme sa mère...

Et la mère avec son portable demande à l'autre mère :

- Madame, comment faites-vous pour que votre enfant lise ?...............

Philippe Sollers (toujours lui) écrit :

"Que tout le monde sache lire et dessiner librement, voilà la révolution."

Et si vous voulez rire, lisez encore cette autre interview de lui... (à méditer)

Philippe Sollers : "La connerie se porte bien"

Mais faut-il encore compter sur l'école pour apprendre aux élèves à "réfléchir", et d'abord apprendre à "parler" ?

Était-ce mieux ou pas mieux avant ? Là n'est pas la question : la question est que ce monde du numérique est en train de fabriquer des idiots, pour la simple et bonne raison que ce sont maintenant des robots qui vont penser à la place de l'homme.

Une jeune femme brésilienne, ne parlant pas français, récemment rencontrée, m'a montré son Iphone ultra performant qui lui permet - avec une application spéciale -, de traduire "vocalement" une phrase, du français au brésilien.

Tout cela est évidemment remarquablement ingénieux, sauf qu'une telle voix fabriquée peut-elle remplacer une voix humaine avec tout ce qu'elle transpire d'émotions, quand la psychanalyse nous a d'abord appris que c'est la "parole" qui d'abord nous structure ?

Et connaissez-vous encore des commerçants capables de compter et vous rendre la monnaie en comptant, comme tous les commerçants le faisaient autrefois ?

Quant aux hommes (femmes) politiques, tous sortis des grandes écoles, il suffit de les écouter parler, pour savoir que ce ne sont que des "communiquants", ayant besoin "d'experts" en communication", pour tenter d'énoncer leurs discours, la plupart du temps inaudibles.

Sans compter que l'on ne parle plus que "d'écologie", mais en oubliant que ce sont toutes les activités humaines via Internet et les satellites qui participent en premier lieu du réchauffement climatique...

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Et question subsidiaire :

Le journal Mediapart (numérique) et ne traitant en priorité que des questions sociétales, avec si peu d'articles appelant à la réflexion mis en Une, est-il un journal d'émancipation ?

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