Avez-vous du nez ?

Avez-vous du nez ? "Et incarnatus est". Le parfum montre le bon chemin. Marie veut dire « océan de myrrhe ». Il faut avoir du nez pour ces choses.

Les affaires de désir ont lieu dans le nez : buée, fumée, rosée, ondes, particules, répulsions ou attractions invisibles, odeurs en creux et limaille en l’air.
Philippe Sollers, Passion fixe


Le coup d’oeil est souvent trompeur, pas le coup de nez.
Philippe Sollers, Passion fixe

 

Rien ne sert de dissimuler, les jugements de nez sont toujours réciproques. 

Philippe Sollers, Grand beau temps

 

L’actualité pileface parce qu’elle est naturellement intemporelle, traitait ces derniers jours de Mozart, Freud, et « avoir du nez »...
Grand désordre de pensée peuvent penser certains ! Or, ô surprise, voilà, que ces trois thèmes se retrouvent ensemble dans un extrait de la La Divine Comédie, de Philippe Sollers. Dans ce livre d’entretiens avec Benoît Chantre, que lit-on en effet ?

B. C. : ...où le verbe divin est devenu chair.

Ph. S. : Voilà. Il s’agit de prendre cela en observation. Et incarnatus est de Mozart. Je sais pas si vous avez déjà vu cette chanteuse de génie qui s’appelle Elisabeth Schwarzkopf devenue professeur de chant, faisant répéter l’ Incarnatus est de la Messe de Mozart à ses élèves filles. C’est un chef-d’oeuvre. Il faut le trouver dans je ne sais quelle cassette. Elle est là. L’autre commence. Et elle interrompt en disant : non ! Essayez de comprendre que vous êtes là devant quelque chose d’inouï. lecteur, ô lectrice, « ô animaux terriens ! ô esprits grossiers » qui songez maintenant à fabriquer le vivant lui-même... Savez-vous chanter ce qu’il en est, comprendre ce qu’il en est dans le chant du Verbe qui s’est fait chair ? Vous savez, le Verbe, je ne sais plus très bien de quoi il s’agit. Et puis la chair est triste, hélas, je n’ai lu aucun livre (rires)... mais il paraît que ça se fabrique ...

Donc Schwarzkopf demande à sa chanteuse, pourtant très douée, un peu plus de réflexion, de respiration, pour chanter cet Incarnatus est. C’est à mon avis le plus beau et le plus génialement brodé et fleuri qui ait été écrit tous les siècles. Mozart, ici, célèbre également sa naissance, bien sûr. Nous allons donc cette Marie, rose dont les apôtres sont les lis, toujours le thème floral.

Quivi è la rosa in che ’l verbo divino
carne si fece ; quivi son li gigli
al cui odor si prese il buon cammino(l).

Le parfum montre le bon chemin.

B. C. : Marie veut dire « océan de myrrhe ».

Ph. S. : Il faut avoir du nez pour ces choses.
Un nez est fort utile, dit-on dans mon pays, celui du vin, qui comme vous savez s’écoute d’abord avec le nez avant de parvenir au palais. S’y connaître en parfum - « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » - fait gagner du temps. Beaucoup d’information aussi. Etre ou non au parfum... Si l’univers devenait fumée, dit Démocrite, nous le connaîtrions par le nez. Les scientifiques vous le diront : c’est la première des fonctions. Il y a des discussions entre Ferenczi et Freud à ce sujet qui sont historiques. Passons...

Il nome del bel flor ch’io sempre invoco
e mane e sera (2)

                                                                        oOo

(1). XXIII, 73-75 : « Là est la rose où le verbe divin / est devenu chair ; là sont les lis / dont le parfum montra le bon chemin. »

(2). XXIII, 88-89 : « Le nom de la belle fleur que j’invoque sans cesse, / matin et soir [ ... ]. »

Edition Folio pp. 597-599.

                                                                       oOo

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AUTRES CONSIDÉRATIONS SUR LE NEZ

Chez le nourrison, l'odorat est son tout premier sens pour appréhender le monde extérieur, et donc en premier lieu sa mère. Appréhender dans le sens de saisir au corps.

"Le nez se met en place dès la formation de l’embryon. Si précocement relié au cerveau, cet organe sensoriel encore à l’état de fève est un petit miracle. Autant dire que quelques siècles de travail sur le divan ne peuvent désinhiber les fonctions ancestrales du nez qui vit sa vie." (La page de Rita)

Françoise Dolto disait, à ce propos, et à propos du racisme, que le racisme était une question de différentes odeurs de la mère. Elle parle ainsi des fourmis rouges, toujours en guerre contre les fourmis noires...

Les animaux ont un odorat beaucoup plus développé que les humains.

Cependant, nous les humains, sentons aussi beaucoup les choses, au premier abord, mais le plus souvent inconsciemment. Et il s'agit donc là de nos odeurs inconscientes.

Ainsi "La première impression est toujours la bonne, surtout quand elle est mauvaise." (Henri Jeanson)

Mais qu'en est-il aujourd'hui de notre odorat, alors que notre environnement n'a plus que l'odeur de la pollution que la plupart des gens ne sentent plus ? Qui ne sentent plus les remugles des sols arrosés de pesticides qui empoisonnent et empestent ? Qui ne sentent plus rien des senteurs marines de nos océans qui n'exhalent plus leur odeur d'iode d'autrefois ? Qui ne sentent plus la pluie, la neige ou l'orage qui s'annoncent ?... Des gens qui donc, non seulement ne sentent plus rien mais sont encore capables de dire que les centrales nucléaires et leurs déchets nucléaires ne sont pas dangereux...

Des gens qui ne "sentent" donc plus rien, et qui donc ne "voient" rien venir... 

Mais "Je pressens les vents, ils arrivent, et je dois les vivre", écrit Rilke...

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Et ce poème...                                                            

LES JOURS, DEPUIS HIER RALLONGENT…

Les jours, depuis hier rallongent…

Que la lueur paraît belle !

A l’horizon, pourtant, au plus loin de nos songes,

S’annonce une nouvelle…

 

Parsemées dans le ciel, tels des fils de nuages,

Et à vitesse lumière, comme traînées de poudre,

Des odeurs se propagent…

Se présage la foudre…

... ...

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Quelques citations de circonstance...

 

 « Elle avait un nez admirable, celui de son père, il était chirurgien esthétique. »

                                                 Groucho Marx

« Le monde se divise en deux, les dominants et les dominés ; Seuls les dominants respirent. »

                                                                       Françoise Giroud

« Qui dit pollution dit, en réalité, corruption. »

                                              Sollers

 

Et avoir du nez, du flair, avoir le nez fin,

montrer le bout de son nez,

avoir quelqu'un dans le nez,

avoir un coup dans le nez,

se casser le nez,

faire quelque chose les doigts dans le nez,

se bouffer le nez,

tirer les vers du nez de quelqu'un,

mener quelqu'un par le bout du nez,

piquer du nez,

parler du nez,

pendre au nez,

sous le nez de quelqu'un,

à vue de nez,

mettre le nez dehors,

se retrouver nez à nez,

la moutarde qui monte au nez,

raccrocher au nez,

claquer la porte au nez,

faire un pied de nez,

rire au nez de quelqu'un,

ne pas voir plus loin que le bout de son nez,

comme le nez au milieu de la figure,

avoir le nez sur,

avoir le nez creux,

et quant à l'argent, il n'a pas d'odeur...

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Alberto Giacometti, Le Nez, 1947 (version de 1949), Bronze, 80,9 x 70,5 x 40,6 cm, coll.Fondation Giacometti, Paris.

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La tirade du nez, Cyrano de Bergerac

« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !

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Jean-Baptiste Grenouille, l'étrange héros du Parfum de Süskind, peut sentir, reconnaître, mémoriser, recréer toutes les odeurs ; et ce talent inouï l'isole des autres hommes aussi bien qu'il lui donne sur eux d'envoûtants pouvoirs de séduction.

« Il était couché sur le canapé du salon pourpre et dormait. Autour de lui, les bouteilles vides. Il avait énormément bu, terminant même par deux bouteilles du parfum de la jeune fille rousse. C’était vraisemblablement trop, car son sommeil, quoique profond comme la mort, ne fut cette fois pas sans rêves, mais parcouru de fantomatiques bribes de rêves. Ces bribes étaient très nettement les miettes d’une odeur. D’abord, elles ne passèrent sous le nez de Grenouille qu’en filaments ténus, puis elles s’épaissirent et devinrent des nuages. Il eut alors le sentiment de se trouver au milieu d’un marécage d’où montait le brouillard. Le brouillard montait lentement de plus en plus haut. Bientôt, Grenouille fut complètement enveloppé de brouillard, imbibé de brouillard, et entre les volutes de brouillard il n’y avait plus la moindre bouffée d’air libre. S’il ne voulait pas étouffer, il fallait qu’il respire ce brouillard. Et ce brouillard était, on l’a dit, une odeur. Et Grenouille savait d’ailleurs quelle odeur c’était. Ce brouillard était sa propre odeur. Sa propre odeur à lui, Grenouille, était ce brouillard.

Or, ce qui était atroce, c’est que Grenouille, bien qu’il sût que cette odeur était son odeur, ne pouvait pas la sentir. Complétement noyé dans lui-même, il ne pouvait absolument pas se sentir.

Lorsqu’il s’en fut rendu compte, il poussa un cri aussi épouvantable que si on l’avait brûlé vif. Ce cri fit crouler les murs du salon pourpre, les murailles du château, il jaillit hors du cœur, franchit les douves et les marais et les déserts, fulgura au-dessus du paysage nocturne de son âme comme une tempête de feu, éclata du fond de sa gorge, parcourut le boyau sinueux et se rua dans le monde extérieur, jusqu’au-delà du plateau de Saint-Flour … C’était comme si la montagne criait. Et Grenouille fut réveillé par son propre cri. En se réveillant, il se débattait comme pour chasser le brouillard sans odeur qui voulait l’étouffer. »

Patrick Süskind, Le Parfum (Fayard, 1986)

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Notre odorat, pour savoir enfin déceler et séparer "le bon grain de l'ivraie".

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Et incarnatus est 

Et le Verbe s'est fait chair

Natalie Dessay," et incarnatus est " Mozart © Wolfgang Amadeus Mozart

Natalie Dessay," et incarnatus est " Mozart © Wolfgang Amadeus Mozart

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