L'avènement de la société du commentaire, ou cette folie médiatique ...

Découvrant cet article du Monde, je me permets de le publier ici, pour un éventuel débat sur ce que je pense être et/ou devenir chaque jour davantage une véritable folie médiatique, engendrant un monde de plus en plus schizophrène...

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Le commentariat étend son influence, des réseaux sociaux aux chaînes d’info en continu

https://lemonde.fr/idees/article/2021/04/09/l-avenement-de-la-societe-du-commentaire_6076109_3232.html

L’avènement de la société du commentaire

Sur les plateaux radio ou télé des chaînes d’info, experts et essayistes, journalistes et communicants sont invités à commenter en permanence l’actualité. Progrès démocratique ou régression idéologique...

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Enquête : Par Nicolas Truong

"A coups de polémiques et d’analyses « à chaud », experts et essayistes, journalistes et communicants sont invités à commenter en permanence l’actualité. Progrès démocratique ou régression idéologique ?

C’est un bruit de fond persistant. Un brouhaha permanent. Une entêtante musique d’ambiance qui semble placer l’information et l’opinion, les raisons et les passions, les connaissances et les expériences sous le signe de l’équivalence. Des réseaux sociaux aux chaînes d’information en continu, la société du commentaire étend son influence dans l’espace public, à coups de polémiques et d’analyses « à chaud ». Son déploiement marque-t-il une avancée de la démocratie qui pourrait être définie, avec le philosophe Jacques Rancière, comme le pouvoir de « n’importe qui », ou témoigne-t-il au contraire de la puissance despotique de l’individu roi de dire « n’importe quoi » ? Est-ce une manifestation de l’égalitarisme des positions ou bien celle du relativisme des opinions ? S’agit-il d’une demande sociale toujours plus grande de participation, de parler-vrai et « cash » ou d’une injonction technico-commerciale à exposer ses pulsions, fabriquer du faux et du clash ? L’importance prise par le commentariat, en tout cas, inquiète jusqu’au sommet de l’Etat.

Au point que le président de la République lui-même s’en soit ému : « Le problème-clé pour moi, c’est l’écrasement des hiérarchies induit par la société du commentaire permanent : le sentiment que tout se vaut, que toutes les paroles sont égales, celle de quelqu’un qui n’est pas spécialiste mais a un avis sur le virus vaut la voix d’un scientifique », a-t-il déclaré avec insistance lors d’un entretien accordé à L’Express le 22 décembre 2020. La crise sanitaire a sans doute accentué ce travers. Effet de nivellement et d’aplanissement du petit écran : sur les plateaux de télévision ou de radio désormais filmés, la parole d’un éditorialiste et celle d’un épidémiologiste sont mises sur le même plan. « Le commentaire autoproclamé délégitime tout ce qui était légitime, et chacun se sent autorisé à mettre en doute les discours autorisés », observe l’essayiste Christian Salmon, auteur de L’Ere du clash (Fayard, 2019). « A tel point qu’on doute de tout », poursuit-il. « Les conséquences psychologiques et sociales sont terribles, s’inquiétait de son côté Emmanuel Macron, car on finit par ne plus croire en rien. »

Mais les paroles autorisées se sont elles-mêmes corrodées à mesure qu’elles se sont immergées dans ces arènes de la parole débridée. « La parole politique s’est laissé aller au commentaire, au formatage des réseaux sociaux sur lesquels l’on doit penser en 280 caractères », remarque l’essayiste Agathe Cagé, autrice de Respect ! (Equateur, 170 pages, 15 euros). Et leur premier contempteur, Emmanuel Macron, n’aurait pas été le dernier à s’y livrer : « Une large partie du discours d’Emmanuel Macron, le 13 avril 2020, a été dédiée à commenter, à la manière d’un journaliste, sa propre action, remarquait la cofondatrice et présidente du cabinet de conseil Compass Label sur le site AOC, en avril 2020. Président commentateur de ses déplacements à travers une piqûre de rappel de sa visite dûment mise en scène au professeur Raoult à Marseille (“J’ai tenu moi-même à comprendre chacune des options possibles”). Président commentateur de ses précédents discours, président commentateur de ses impuissances, sans plus avoir, face à la pandémie, la possibilité de les masquer par l’excuse des carences de “l’ancien monde”. »

« Nous sommes devenus une nation de 66 millions de procureurs », s’agaçait le chef de l’Etat, le 21 janvier, courroucé par la défiance d’un pays de commentateurs qui ne lui laisseraient pas le droit à l’erreur. « Emmanuel Macron récolte ce qu’il mérite », réplique William Dab, professeur titulaire de la chaire « hygiène et sécurité » du Conservatoire national des arts et métiers. « S’il y avait eu un véritable débat public sur ces questions, je ne serais sans doute jamais allé sur les plateaux de télé, poursuit l’ancien directeur général de la santé et auteur, avec Danielle Salomon, d’Agir face aux risques sanitaire (PUF, 2013). Prenez les nouvelles mesures de confinement que nous préconisions depuis janvier. Durant le mois de mars, le gouvernement ne jurait que par l’adaptation de la politique sanitaire à la situation spécifique des territoires. Or, aujourd’hui, la ville de Dax est confinée comme Paris. Cela nécessite une explication. Mais il n’y en a pas. Du coup, le débat se passe dans les médias. Et heureusement qu’ils sont là car, sinon, on ne nous entendrait pas. »

« Il y a un côté notes de patinage artistique »

Ainsi, le manque d’espaces de délibération favoriserait la centralité de la médiatisation. « Pourquoi les débats se passent sur les chaînes info ou sur les réseaux sociaux ? Parce qu’ils n’ont pas lieu à La République en marche ! », ironise Jean-Sébastien Ferjou, directeur de la publication du site Atlantico, qui souligne « l’hypocrisie » d’Emmanuel Macron : « Le président de la République a écrasé les partis et court-circuité les corps intermédiaires, et voilà qu’il se plaint à présent de l’avènement de la société du commentaire. » C’est l’histoire de l’arroseur arrosé qui aurait lui-même délégitimé sa propre verticalité. « J’aurais dit exactement l’inverse du président : les commentaires m’aident à réfléchir, prolonge William Dab. Et quand on gère l’incertitude, on doit se nourrir des contradictions. »

Le règne du commentariat est une manifestation de l’importance ou de l’emprise toujours plus croissante des médias qui occuperaient souvent l’espace déserté par les places publiques, les partis politiques ou les syndicats. En 1988, pourtant, Guy Debord, le cofondateur de l’Internationale situationniste et auteur de La Société du spectacle (Buchet-Chastel, 1967), estimait quant à lui que c’était le médiatique qui avait colonisé et vidé de sa substance l’ancien espace public : « Il n’existe plus d’agora, de communauté générale ; ni même de communautés restreintes à des corps intermédiaires ou à des institutions autonomes, à des salons ou des cafés, aux travailleurs d’une seule entreprise ; nulle place où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui sont là puisse s’affranchir durablement de l’écrasante présence du discours médiatique, et des différentes forces organisées pour le relayer », écrivait-il dans ses Commentaires sur la société du spectacle (Gérard Lebovici, 1988). Or, aujourd’hui, c’est précisément le commentaire qui est devenu un spectacle. Et l’information un divertissement.

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« On s’informe aussi pour passer le temps », reconnaît Jean-Sébastien Ferjou, invité régulier des talk-shows, des « Informés » (sur Franceinfo, une émission animée par Jean-François Achilli) à « Face à l’info » (sur CNews, dont Eric Zemmour est la figure centrale). Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles le modèle des émissions de commentaires sportifs – lancé par le journaliste Eugène Saccomano avec « On refait le match » sur RTL, en 2001 – s’est étendu à la sphère politique et intellectuelle. D’où l’importance prise également par l’analyse de la communication politique avec l’arrivée massive des communicants sur les plateaux. « Il y a un côté notes de patinage artistique dans le commentaire politique, remarque Jean-Sébastien Ferjou, où l’on donne une note technique et une note artistique. » Les joutes sont des jeux de rôle, les débats sont des combats ou des duels souvent artificiels. « C’est une des raisons pour lesquelles je ne vais plus sur CNews, explique William Dab, non seulement parce que je trouve sa ligne éditoriale détestable, mais surtout parce qu’on y refuse le point de vue mesuré, et qu’on ne vous invite que si vous avez un point de vue clivant, polémique et tranché. »

Une économie de la palabre

Les boucles des chaînes d’information sont regardées de manière discontinue. C’est « un bruit de fond », relève Valérie Jeanne-Perrier, professeure en sciences de l’information et de la communication à la Sorbonne et responsable de l’école de journalisme du Celsa. D’où la volonté permanente de capter l’attention. « Ce sont les dispositifs médiatiques, et notamment numériques, qui poussent au commentaire », précise-t-elle. Sur les réseaux sociaux, les émoticônes proposent en permanence toute une palette d’humeurs, de ressentis et de réactions. « La société numérisée est gouvernée par les algorithmes et revêt une forme binaire, poursuit Pierre Musso, professeur honoraire de sciences de l’information et de la communication à l’université de Rennes-II et professeur associé à l’école Télécom ParisTech. C’est le règne du feed-back, où triomphe le binôme action-réaction, comme l’illustre l’alternative entre “like” (“j’aime”) et “no like” (“j’aime pas”) sur Facebook. »

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La technologie médiatique informe l’espace public. Et le recours incessant au registre émotionnel et la mise en sommeil de la raison engendrent parfois des « monstres 2.0 », comme les « fake news », les insultes, les campagnes de harcèlement et l’inflation des contenus violents car « il y a des choses que l’on peut se permettre dans l’espace virtuel qui seraient inadmissibles dans le monde réel », abonde Pauline Escande-Gauquié, maîtresse de conférences à Paris-Sorbonne-Celsa et autrice, avec Bertrand Naivin, de Monstres 2.0. L’autre visage des réseaux sociaux (François Bourin, 2018). « C’est pourquoi, poursuit la sémiologue, dans cet univers sans surmoi où les individus réagissent aux stimuli, l’espace de la disputatio, qui oblige à argumenter face à un adversaire, est souvent aboli. »

« L’inflation du commentaire est une bénédiction pour les gouvernants, qui peuvent plus aisément manipuler le cycle d’information. » Cécile Alduy, sémiologue

Avec l’avènement du paradigme cybernétique, « l’émotion s’est confondue avec la représentation et aboutit à une dilapidation du symbolique », analyse Pierre Musso, auteur de Critique des réseaux (PUF, 2003). Assignée par la technologie au langage binaire, la société de commentaire esquiverait l’argumentaire et serait devenue spéculaire. « Les chaînes d’information en continu, dont la logique repose sur ce qu’on pourrait appeler “une économie de la palabre”, obéissent aux mêmes principes que les réseaux sociaux, explique l’historien Gérard Noiriel, auteur de Le Venin dans la plume. Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République (La Découverte, 2019). Il faut mobiliser les émotions des téléspectateurs pour booster les audiences, et donc les recettes publicitaires. Voilà pourquoi ces chaînes accordent une place essentielle aux polémiques, aux clashs, aux insultes qui sont immédiatement relayés sur les réseaux sociaux. »

La pensée désinformée

Gouvernée par les nombres, la société de la calculabilité produirait également un monde littéralement sans modération. « Les réseaux sociaux n’ont pas intérêt à modérer leurs contenus parce que l’outrance et la polémique engrangent du trafic », explique Pauline Escande-Gauquié. « La présence des réactions animées par le ressentiment ne doit pas conduire à une vision unitaire des commentaires, tempère Valérie Jeanne-Perrier, on se focalise souvent sur leurs dérives. Mais beaucoup d’entre eux appellent au contraire à la solidarité et à l’entraide, et dessinent même, en cette période difficile, une éthique du soin. »

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Il n’empêche. De nombreux intellectuels considèrent, comme Christian Salmon, que, dans la société du commentaire, « la délibération raisonnée laisse place à une libération de la transgression ». Et se demandent comment se comporter dans un espace public qui ne ressemble plus guère à celui que le philosophe Jürgen Habermas avait étudié, né dans les salons bourgeois européens du XVIIIe siècle, au sein desquels des citoyens et des intellectuels adressaient à la société, par la publicité qu’elle leur donnait, des idées progressistes opposées à l’absolutisme. Une vision idéal-typique bien éloignée des réseaux sociaux et chaînes d’info où les opinions sont souvent réduites à l’exposition des humeurs et à la mise en forme de simples pulsions. Car « l’opinion d’un public qui fait usage de sa raison n’est plus simple opinion, ne résulte pas de la simple inclination, analysait Habermas, mais de la réflexion en privé et de la discussion publique sur des affaires d’intérêt général » (L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, 1962, traduit de l’allemand par M. B. de Launay, Payot, 1993).

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« Il est vrai que, dans le champ intellectuel, les débats externes ont pris le pas sur les débats internes qui se déroulaient dans les petites arènes universitaires ou dans les revues », relève le sociologue Luc Boltanski. L’entrée des intellectuels dans la joute médiatique, attisés par les réseaux sociaux et sollicités par les chaînes d’information, a « fortement aggravé la confusion du savant et du politique », constate Gérard Noiriel. « Les intellectuels de gouvernement et les intellectuels critiques se sont facilement adaptés à cette nouvelle situation, étant donné qu’ils ne séparent pas strictement les deux sphères, poursuit-il sur son blog (« Les intellectuels à l’heure des réseaux sociaux », 14 janvier 2021). En revanche, la position déjà fragile des intellectuels spécifiques s’en est trouvée très affaiblie. »

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La figure de l’« intellectuel spécifique » a été forgée par Michel Foucault pour désigner la fonction du chercheur qui intervient dans l’espace public à partir d’un savoir déterminé mais sans prétendre dire « le juste-et-le-vrai pour tous » (« La fonction politique de l’intellectuel », Dits et Ecrits, n° 184, 1976, Gallimard, 1994). C’est pourquoi, selon Gérard Noiriel, « il ne peut intervenir dans l’espace public que sur des questions qu’il a lui-même étudiées pendant de longues années ». Mais cette figure semble aujourd’hui prise en étau dans le flot de paroles incessant au sein duquel il faut donner son avis à tout bout de champ. Que faire alors ? Le silence radio conduirait mécaniquement à laisser le champ libre à la pensée désinformée. Peut-être conviendrait-il alors d’« inventer de nouveaux espaces d’intervention médiatique », poursuit-il, et de solliciter aussi des « youtubeurs critiques » devant cette atrophie de l’espace public.

Formules-clés et oppositions binaires

La situation des intellectuels et des journalistes n’est pas si éloignée. A quoi bon se réclamer d’une légitimité nourrie d’une déontologie et d’un métier si la figure du journaliste est réduite à celle du commentateur qui donne son avis « au doigt mouillé » sur les plateaux de télévision ? « Le risque est grand en effet de discréditer toute une profession, notamment lorsque des chroniqueurs négligent les vérités factuelles, comme on le voit hélas trop souvent », prévient l’historien de la presse Alexis Lévrier. « D’autant que les chaînes d’info qualifient bien souvent d’“éditorialistes” des gens qui n’ont rien à voir avec le journalisme », regrette-t-il. Le mot, le titre et le statut ont une histoire. Aujourd’hui, l’éditorialiste est le plus souvent un journaliste, membre d’une rédaction, dont il rédige l’éditorial à travers un point de vue singulier, mais qui engage l’ensemble du journal.

En général, on ne devient pas éditorialiste sans avoir été reporter et mené une carrière qui permet d’élargir sa focale. Mais, à force de s’affranchir du terrain, certains éditorialistes ont sombré dans « une vision déréalisée de l’actualité », explique Alexis Lévrier, surtout lorsqu’un de ses principaux représentants, Christophe Barbier, affirme que « se confronter au terrain pollue l’esprit de l’éditorialiste » (le JDD, 14 avril 2017). D’où le recours récurrent à des formules-clés (comme « l’archipel français » ou « la France périphérique ») ou bien à des oppositions binaires (« somewhere » versus « anywhere », « bloc élitaire » contre « bloc populaire ») élaborées par des sondeurs et des essayistes afin de décrire les fractures de nos sociétés. Des idées d’autant plus aisément utilisables sur le marché du commentaire que les éditorialistes peuvent éviter d’en éprouver la solidité.

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Le vase clos intellectuel et l’entre-soi social accentuent également les impositions de problématiques. « Il est évident que, de moi-même, je ne passerais pas trois jours à discuter de la mosquée de Strasbourg comme beaucoup l’ont fait », reconnaît Jean-Sébastien Ferjou, chroniqueur sur CNews, la chaîne d’information en continu du groupe Bolloré. « Ces émissions ont une large influence. Bien que leur audience soit relative, elles dictent l’agenda », indique Samuel Gontier, chroniqueur télé à Télérama. Ainsi en va-t-il notamment de la polémique sur « l’islamo-gauchisme » qui « gangrène la société dans son ensemble », d’après les mots de Frédérique Vidal, la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, sur le plateau de CNews, lors d’une interview menée par Jean-Pierre Elkabbach, assurant qu’« il y a une sorte d’alliance entre Mao Zedong et l’ayatollah Khomeyni ».

Vertus démocratiques

Risque de détournement de la fonction journalistique, mais aussi art de la diversion politique. « L’inflation du commentaire est une bénédiction pour les gouvernants, qui peuvent plus aisément manipuler le cycle d’information en lançant des sujets pour détourner l’attention ou l’orienter vers des points qu’ils contrôlent, explique la sémiologue Cécile Alduy, professeure de littérature française à l’université Stanford et chercheuse associée au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). Lorsque l’information suit davantage les commentaires que les actions, réagir à une petite phrase ou à un sujet lancés par le président ou un ministre, comme Frédérique Vidal, va faire tourner les journaux et les adversaires politiques pendant quelques jours, au détriment de l’investigation, du recueil de propositions alternatives sur des sujets définis comme importants par les rédactions. »

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Ces impositions de problématiques sont aussi le signe d’une guerre idéologique. Car de nombreux observateurs des médias se déclarent « sidérés » par « le flot de violence verbale et d’extrémisme droitier », dixit Samuel Gontier, qui se libère dans certaines émissions de commentaires au sein desquelles « il y a systématiquement au moins un ou deux invités d’extrême droite », s’inquiète Alexis Lévrier. Et pas uniquement sur les chaînes privées, s’alarme la philosophe Sandra Laugier, « frappée » par « la rhétorique réactionnaire qui gagne une large partie des émissions du service public, avec des animateurs souvent complaisants ». « De Franceinfo à France Inter, il y a de nombreux médias où l’on entend régulièrement des mots et un discours woke [sensible aux injustices à l’égard des minorités] », rétorque Jean-Sébastien Ferjou. « Chaque chaîne à sa posture énonciative », tempère Valérie Jeanne-Perrier, autrice de Les Journalistes face aux réseaux sociaux ? Une nouvelle relation entre médias et politiques (MKF, 2018).

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De la manipulation idéologique à la logique du discrédit, la société du commentaire serait une menace pour la démocratie. Et si c’était tout le contraire ? « La société du commentaire, c’est la société démocratique », avance le sociologue Arnaud Esquerre, qui mène, avec Luc Boltanski, une grande enquête sur la formation de l’opinion publique. « Les réseaux sociaux ont rendu publiques des conversations qui restaient jusqu’alors cantonnées à la sphère privée », font-ils tous deux observer. D’où cette impression de café du commerce et de conversations amicales ou familiales soudainement médiatisées qui fait sans doute une partie de leur succès. « L’avènement de la société du commentaire, c’est la mort de la délibération démocratique », rétorque Christian Salmon, auteur de La Tyrannie des bouffons (Les Liens qui libèrent, 2020). « Dans les sociétés totalitaires, il n’y a pas d’espace pour les commentaires, poursuivent Luc Boltanski et Arnaud Esquerre. Ce qui rend nécessaire le commentaire, c’est qu’il oblige la décision à être justifiée. » Mais gare à l’illusion égalitaire : « L’horizontalité apparente des réseaux masque d’importantes hiérarchies, celle des réputations et des followers », rappelle Pierre Musso qui, plutôt qu’une société du commentaire, préfère évoquer une « société du comment » (instrumentale, algorithmique et technicienne), éloignée de la « société du pourquoi » et du sens retrouvé.

Il est possible de reconnaître les vertus démocratiques du commentaire sans tomber dans le piège du commentariat. Et d’échapper à ce flot de paroles et d’images qui peut s’apparenter à la comédie du « je sais rien mais je dirai tout » dont s’amusait Pierre Richard (1973). D’autant que parfois « les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer », écrivait le philosophe Gilles Deleuze, qui louait la « douceur » et le « droit de n’avoir rien à dire » (« Les intercesseurs », 1985, Pourparlers, Minuit, 1990). « Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire », poursuivait-il. Et si la prégnance de la société du commentaire nous invitait à apprendre l’importance du comment (se) taire ?"

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« On plaindra donc les morts-vivants d’ici bas, les malheureux bavards. »

                                                   Voltaire

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