Philippe Sollers : Aphorismes et pensées choisies

« Il y a toujours un moment d’arrêt significatif, attention, message, on tend l’oreille comme un animal. » Philippe Sollers

PHILIPPE SOLLERS : Aphorismes et pensées choisies

Grand beau temps (Le cherche midi - styles)

---------------------------

« Le temps qu'on nous inflige n'est pas celui que je dis. »

 

« Il y a longtemps que j'ai renoncé à expliquer quoi que ce soit, à justifier mon grain de folie, mon struggle for time. Jamais assez de temps pour sentir le temps. »

 

« Moi je suis pour que l'écrivain pense trop ; trop pour son temps. »

 

« Je peins seulement le passage. Vie d'un passeur. Le passant passionné passeur du passé. »

 

« Rares sont ceux, ici, qui ont ce qu’on peut appeler une vie… Une existence, oui… Ce n’est pas pareil… »

 

« La vie consiste à s'esquiver et à se dérober. Jeu d'escrime. »

 

« Qui dit pollution dit, en réalité, corruption. »

 

« Être aujourd'hui, c'est être remplaçable. »

 

« Tout le monde parle et personne n’écoute. »

 

« On peut disparaître, aujourd'hui, sans que personne y fasse attention... Mourir, idem... Se suicider... Aucune importance... A peine trois rides dans l'eau... Trois minutes pour les plus connus au Journal télévisé, c'est un comble... Pas le temps... Business... »

 

« Il faut renoncer « absolument » au club des amis de la mort. »

 

« Vous passez à côté des fleurs. Vous n’écoutez pas les oiseaux. Vous êtes même incapable – je rappelle Heidegger en passant, à juste titre – de laisser un arbre là où il est. Cela doit être rappelé au lecteur qui, au lieu de passer son temps à calculer des combines et des inutilités, devrait se demander si, au moins une fois par jour, il a laissé un arbre où il est et une fleur dans son « sans pourquoi ».

 

« Il est étrange de se dire qu'après Mozart tout s'est brusquement ralenti dans le bruit, la fureur, la lourdeur ou le tintamarre. » 

 

« Nous sommes donc dans l'expérience singulière d'une révélation du temps. Ce temps que tout vise à maîtriser, à calculer, à encercler, à faire servir, à infléchir, à canaliser, à empêcher d'être. Travail, famille, école, patrie, malveillance, snobisme, envie. »

 

« Apprenez à manquer. »

 

« Comme c’est loin, la vie, sa propre vie, quand on écrit… Comme ils sont loin, irréels, les autres, n’ayant jamais eu lieu, sans consistance et sans durée… Comme c’est faux, l’espace. Comme c’est vrai, une page. »

 

« Pourquoi suis-je là à me demander ce qu'est l'instant ? Mais j'y suis bien forcé, je ne peux pas faire autrement. Je suis dans l'oubli de l'instant. Tout me requiert pour autre chose. La liste n'en finirait pas : famille, école, argent, parti, nation... J'aurais l'air réfractaire au bon sens, c'est à dire à la fuite devant la pensée qui s'obstine à croire encore qu'il y a une direction du temps. Qu'il soit divin ne préoccupe plus que très peu de personnes. Qu'il soit social, ça, en revanche, nous n'avons plus à en douter. Il faudrait donc que je me définisse comme un animal raisonnable et social en faisant le sacrifice de tout le reste pour expier on ne sait quelle faute. Mais l'aptitude au rassemblement doit commencer par soi-même, sans quoi je ne pourrai accueillir personne. » 

 

« Mais l'aptitude au rassemblement doit commencer par soi-même, sans quoi je ne pourrai accueillir personne. » 

 

« Le libertinage est un égarement des sens qui suppose le brisement total de tous les freins, le plus souverain mépris pour tous les préjugés, le renversement total de tout culte, la plus profonde horreur de toute espèce de morale. Un roman qui ne communiquerait pas cette énergie ne devrait pas être écrit. »

 

« Il y a très peu de gens qui s'intéresse vraiment à la littérature. C'est une catégorie très spéciale de gens - tu devrais d'ailleurs t'expliquer toi-même à ce sujet - qui, en fonction d'une expérience personnelle sur laquelle ils restent discrets, sont amenés à s'intéresser à la littérature. C'est peut-être pour des raisons névrotiques, ou peut-être des raisons de connaissance très profondes, d'intérêts singuliers, très curieux. La personnalité de quelqu'un qui s'intéresse à la littérature - ce qui est très rare, très rare - est mystérieuse. Il y a beaucoup de gens qui font semblant, il y a des professeurs de littérature partout, des critiques, mais enfin un intérêt existentiel pour la littérature est quelque chose, j'allais dire d'aussi rare qu'un écrivain. C'est très curieux. Au fur et à mesure que j'avance dans la vie, je m'aperçois de cette rareté... Ils ont des livres, ils peuvent même parfois les avoir lus, mais « cela ne les intéresse pas ! J'allais dire : pas plus que le salut de leur âme, si la question se posait. » 

 

« Il y aura, en effet, dans la dévastation en cours, cet effet totalement imprévu de faire surgir la sagesse de la langue. Je suis assailli par ce phénomène. Je ne me l’impose pas, j’en suis témoin. C’est à chaque instant, en écoutant, en parlant, en dormant, en rêvant, que s’approfondit le plus simple. Il ne s’agit donc pas, sauf dans quelques trouvailles nécessaires, d’inventer une langue nouvelle, et de passer pour indéchiffrable ou illisible, et d’en tirer des bénéfices de faux martyr. Il s’agit, au contraire, d’être le plus clair possible. » 

 

« Les adultes sont de grands enfants empotés, ils jouent des rôles, sans même plus savoir que ce sont des emplois. »

 

« La morale, c'est se sentir coupable. On doit se culpabiliser sans arrêt, et culpabiliser les autres, voilà notre rôle. Coupable de quoi ? De tout, de rien, de presque tout, de mille fois rien... D'être des hommes d'abord : voilà le ressort. »

 

« Ne pas s'aimer soi-même implique qu'on n'aime personne. Le fait de s'aimer soi-même serait-il du narcissisme ? Non. Il n'y a ceux qui n'arrivent pas à s'aimer qui pensent cela. C’est un détachement qui revient à s’éprouver comme sujet d’expérience. »

 

« Le monde appartient aux femmes.

C’est-à-dire à la mort.

Là-dessus tout le monde ment. »

 

« Vous n’êtes en vie que parce que vous résistez sans arrêt au suicide de votre organisme. Familiarisez-vous avec cette vision. Elle change tout. »

 

« Je rêve d’un monde où on s’ennuierait moins, surtout… Puisqu’on sait tout. »

 

« Le monde est une roulette de mots, de monnaie, de musique, plus proche du crépitement des ordinateurs que du coffre bourgeois ou petit-bourgeois. Il n’y a aucune raison de suivre ici les différentes propagandes apocalyptiques : le XXIe siècle sera dix-huitièmiste, ou ne sera pas. Une immense ironie nous attend, en considérant l’ensemble de l’histoire humaine. De l’amour aussi : il ne s’agit pas de dérision ni de rabaissement, mais d’être à la mesure du roman. »

 

« Nous voyons trop avec des comme. Nous commons (communons, communisons) la singularité du réel. Nous ramenons, nous rétrécissons, nous comparons, nous obligeons à comparaître, nous symbolons, nous égalisons, nous psychologisons, nous sexualisons, nous évaluons, nous socialisons. Les faux peintres, ajoute Cézanne, ne voient pas cet arbre, votre visage, un chien, mais l'arbre, le visage, le chien. Ils ne voient rien. Les faux peintres sont platoniciens, ils voient des idées à la place des gestes ; des questions morales à la place des réponses physiques. »

 

« Il faut éviter les gens qui n’ont rien à perdre… Vous perdant, ils disent qu’ils n’ont rien perdu… Et vous devenez moins que rien dans leur propagande. Moins que rien, censuré-vissé. C’est irréversible et inarrangeable. Ils ne changeront pas. Jusqu’à la mort. »

 

« N'avoue jamais une faiblesse, imbécile : c'est là qu'on te frappera. »

 

« L'homme, s'il ignore la vérité de l'argent, en reste au rêve. Il est exploité par la vérité qu'est l'argent. Pour que l'homme soit, pour qu'il ne soit pas un rêve d'homme, il faut qu'il comprenne qu'il est une valeur métaphysique (je ne dis pas religieuse). Partout où il met de la valeur autre que métaphysique, il est nié par l'argent. »

 

« Un artiste, c'est quelqu'un qui a affaire à la police de l'espèce sous forme, en général, de femmes. Je ne veux pas dire par là qu'elles ne sont pas bien, elles sont simplement appelées là pour que le père, tel qu'il doit être, c'est-à-dire religieux, n'ait pas, si j'ose dire, de contact trop invisible, autrement dit trop intime, avec un fils. Parce qu'à ce moment là, ils pourraient, non pas seulement se dire des choses, mais se transmettre quelque chose d'incomptable. »

 

« On plaindra donc les morts-vivants d'ici-bas, les malheureux bavards. » (Voltaire)

 

« Lascia dir le genti. »

 

« Tout ce que la technique peut faire, elle le fera. »

 

« Nous entrons dans une phase des sociétés, où l’acte banal de la lecture va être radicalement atteint. De plus en plus, l’illettrisme va être une chose patente. Cela aussi entre dans le programme d’une tyrannie. Chose patente chez « les nouvelles générations » éduquées par le Spectacle. »

 

« On peut même imaginer une société (mais c’est la nôtre) qui développerait de façon gigantesque les sources d’information en encourageant, d’autre part, la confusion générale, la publication du n’importe quoi, toutes les variantes de psychoses, de mélancolies, de névroses. Une société hypersophistiquée et pratiquement illettrée. »

 

"Que tout le monde sache lire et dessiner librement, voilà la révolution."

 

« Personne ne lit jamais la même phrase.

Personne ne lit jamais la même phrase.

PERSONNE NE LIT JAMAIS LA MÊME PHRASE. »

 

« Cocaïne, ecstasy, LSD, héroïne de plus en plus sniffée sont désormais des ingrédients du spectacle. La mafia l'a compris depuis longtemps : casser et planer sont des objectifs permanents de la fête. Même plus besoin de danser ou de baiser, on s'assoit et on prend le produit. »

 

« J'ai vu qu'il n'y avait rien à gagner à être modéré, et que c'est une duperie. Il faut faire la guerre et mourir noblement sur un tas de bigots immolés à mes pieds. »  (Voltaire)

 

« Il y a toujours un moment d’arrêt significatif, attention, message, on tend l’oreille comme un animal. »

 

« Celui qui sait, ne parle pas. Celui qui parle, ne sait pas. »

 

« Disons les choses : un dogme, c'est ce que tout le monde est tenu de croire pour n'avoir pas à réfléchir. Mais il n'est pas interdit de réfléchir, d'autant plus que si on réfléchit on s'aperçoit de la justesse des dogmes. Ceux qui y adhèrent comme ceux qui les rejettent sont l'objet d'une même paresse, pas tout à fait la même cependant : ceux qui y adhèrent reconnaissent par là même qu'ils sont incapables ou qu'ils n'ont pas le temps de réfléchir, prouvant par là une humilité estimable. Tandis que ceux qui les rejettent se supposent savoir de quoi il s'agit, et finissent d'habitude dans une vanité atroce qui les condamne à l'enfer de leur propre proximité. » 

 

« Ce livre (après tout, c'est un livre) qui est partout, sur toutes les tables de nuit (par exemple, aux Etats-Unis), est un livre que personne ne lit. Il résiste. On le récite, on le cite, on rêve dessus, on se raconte des histoires avec, on le commente, on y croit, mais, c'est quand même étrange, on ne le lit pas. »

 

« On a bien raison de se méfier du catholicisme : il est la négation même de toutes les religions. »

 

« Le Christ est le premier et le seul athée sérieux, qui résout par l'abandon, par la douceur, par le contraire absolu de la violence, la violence qui se dit dans toute écriture. » 

 

« Avant tout être un saint pour soi-même » (Baudelaire)

 

« Brusquement, dans un désert, le catholicisme, puisqu’il est question d’un pape, se retrouve en position moderne. Ce qui n’était pas du tout prévu au programme. »

 

« L'humain n'aime pas son corps. Il l'adore éventuellement, mais il ne l'aime pas. Et comme il est censé aimer son prochain comme lui-même, s'il n'aime pas son propre corps, il n'aime pas non plus celui de son prochain. Ou comme j'aime dire : on fait de son proche un reproche. « L'évangile moderne est : tu détesteras ton prochain comme toi-même. »

 

« Il faut que votre mauvaise réputation soit la conséquence de vos écrits et non de vos actes, débrouillez-vous. » 

 

« Pourquoi vous, bipède parlant, être là ? »

 

« La seule chose jamais discutée, c'est : pourquoi vous, bipède parlant, être là ? Pourquoi vous plutôt qu'un autre ou que rien ? Pourquoi fatalité du blabla ? »

 

« Nous écrivons notre parole, les Chinois, depuis des millénaires, parlent leur écriture. » 

 

« Je pense qu’on ne sort du corps que par la parole. »

 

« L'amour romantique est un cercueil pour piano. »

 

« Rien ne sert de dissimuler, les jugements de nez sont toujours réciproques. »

 

"Les amis toujours plus amicalement ennemis..."

 

« Oreille bouchée, sexe bouché. »

 

« On baise surtout parce qu'on se déteste et rien n'est plus rare que l'abstention de la haine entre humains. » 

 

« Vengeance ! C’est ce que constate Freud à la base du sexe. L’acte sexuel est impardonnable. On s’en doutait. »

 

« Les obsédés de la mort sont les ratés de l'amour physique. » 

 

« Parler en jouissant : voilà ce que personne ne peut s'empêcher d'éprouver, mais qu'il est interdit d'accepter. »

 

« Je sais pourquoi je jouis. Je sais pourquoi je ne mourrai pas. Parce que je est qui je sera. » Arrivé là, on sort enfin de la religion, sans quoi, rien à faire. »

 

« Le moment où une femme croit avoir trouvé son partenaire sorti de la pesanteur est exactement du même ordre que celui où le peintre agit. C’est rare. »

 

« Qu'est-ce qu'une rencontre ? Deux rythmes qui s'accordent, se relancent entre eux : le luth, la voix. C'est le côté miraculeux des rencontres, pas de celles qui partent en fumée (mais celles-là aussi sont belles par définition, elles célèbrent l'instant, voilà tout), mais de celles qui durent comme rencontres. »

 

« De mère en fille, l’art de faire donner le maximum aux hommes. De père en fils, l’insinuation plus ou moins courageuse que tout est comédie. Banal. « La vie, quelle connerie… »

 

« La vengeance est la passion féminine par excellence. » 

 

« Une mère veut le corps ; une sœur, l’âme ; reste l’esprit si l’on veut, à travers les mots qui, modelés d’une certaine façon, déclenchent une jalousie métaphysique inextinguible. » 

 

« Le monde est en grande partie un théâtre bâti sur des histoires de simulation féminines. Les hommes sont des naïfs qui croient dominer le jeu, ils en sont les dupes. » 

 

« Si une femme vous aime, elle est deux. Loi à méditer. »

 

« Au nom de la Mère, du rangement et de la Sainte Espèce. Amen. » 

 

« Elles n’ont pas envie de mettre le roi mat. C’est-à-dire de tuer le père. »

 

« Ce que veulent les femmes ? Qu’un homme tienne le coup. Ne vous plaignez jamais. Cachez-vous si vous êtes vulnérable. »

 

« Les hommes aiment les mères et/ou les putains. »

 

« Lacan a dit un jour « les sentiments sont toujours réciproques ».

 

« Autant il est naturel de passer d’une séance érotique à la conversation détendue, drôle, dans laquelle les deux partenaires ont de bonnes raisons concrètes d’être contents l’un de l’autre, autant le contraire, conversation puis basculement dans des actes obscènes, est évidemment absurde, contre nature, pénible, contre-indiqué. »

 

« Car qu’est-ce qu’un/qu’une conformiste ? De l’enfer inconscient. C’est quelqu’un/quelqu’une qui n’ose pas s’avouer que son désir, c’est l’enfer. C’est pour cela qu’un/qu’une conformiste fonctionne dans la malveillance permanente, la calomnie généralisée sans se rendre compte qu’elles sont la cause de sa jouissance. Inconscient, le/la conformiste est tout simplement un corps qui ne sait pas, et n’a probablement aucune chance de savoir que son mouvement n’est rien d’autre que de la spectralité. C’est un corps du sigle, non du nom. »

 

« Qui réclame l’internement du « fou ? Bien entendu, l’hystérique. C’est trop elle. Son rêve est ici de régner par psychiatre interposé à défaut d’être la gardienne du tombeau sacré. Dans les meilleurs moments, si les hystériques arrivent à faire groupe, comment les nommera-t-on ? Les nonnes du père. Le génie, passe encore, mais à condition qu’il soit méconnu tant qu’il est en vie. Soyez correct, soyez posthume. »

 

« La pente naturelle des êtres humains est de fonder des familles au pied levé autour de leurs connaissances, et même des femmes rivales, par exemple, qui se nient farouchement les unes les autres à propos d’un homme, s’observent de loin, se pressentent, se devinent, se soutiennent si une nouvelle silhouette apparaît, il y comme ça des petits syndicats intuitifs, spontanés, marchant à l’effluve… Le bonhomme est toujours plus surveillé qu’il ne croit, le naïf, il est négocié en silence, par ondes ultra-vaginales, par sécrétions nébuleuses… Pas de quartier entre elles s’il s’agit de fixer l’animal, mais solidarité immédiate s’il dérape de son marquage habituel. (Je dis elles, mais les hommes peuvent aussi bien se comporter comme elles  par rapport à un homme – ou plus rarement une femme qu’ils considèrent comme leur « homme » local.). »

 

« D’où vient la littérature pour être ainsi le seul langage à avouer, parfois, le meurtre du père ? »

 

« (…) Freud lui-même nous dit que l’hystérie ça consiste à ne pas comprendre la dimension métaphorique d’un énoncé. Son érectibilité, en somme. »

 

« La psychanalyse a dû et doit encore se battre constamment sur tous les fronts. Aux religions, elle oppose sa théorie des névroses. A la science, sa revendication du sujet inconscient. A la philosophie, sa pratique concrète du symptôme et son ambition de connaissance scientifique. Au rationalisme en général, son « décentrement » prouvant à la pelle, à chaque instant, que je pense où je ne suis pas et que je ne pense pas où je suis. A la vision politique du monde et à son ordre (donc aussi bien au marxisme), le rappel des exigences sexuelles insolubles de l’espèce. Aux idéologies libertaires, la différence sexuelle, le « roc de la castration », la certitude qu’il n’y a pas de « bonne société » ni d’épanouissement sans entraves du désir. Au féminisme, le « nom du père » (et non pas comme on feint de le croire la toute puissance du phallus ou l’envie du pénis). Aux perversions, l’Ethique d’une vérité possible. Elle peut donc être à chaque instant considérée tantôt comme réactionnaire, tantôt comme subversive. Mais, de plus en plus, toute théorie autre que de science exacte se produit par rapport à la psychanalyse, la réfutant aisément jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’elle est toujours là impassible, têtue comme la méconnaissance dont elle est l’objet. La psychanalyse avance même à travers la surdité et la cupidité des analystes, à travers leur médiocrité ou leur préjugés (et Dieu sait !) . Qu'on la critique, elle se renforce. L’Anti-Œdipe, de Deleuze et Guattari, a paradoxalement signé la prédominance du lacanisme. Il a suffi que Derrida « réfute » Lacan pour voir sa propre étoile pâlir. Sartre a beaucoup vieilli depuis que l’horizon indépassable de notre temps est devenu Freud, en douce. Merleau-Ponty disparaît en ayant des doutes. Camus ne se doutait de rien, mais la morale est sauve. Les surréalistes, en dépit de leur contresens jungien, étaient plus près de cerner l’événement en cours. Breton a des mots émouvants au sujet de Freud, mais le malentendu est complet, il s’appelle, avec des majuscules, « Merveilleux », « Femme », « Amour ». Le surréalisme croyait que le rêve était en lui-même intéressant. Ce qui paraissait absurde, à juste titre, à Freud qui passait son temps à en déchiffrer l’ennui. Le structuralisme ? Miné dès le début de l’intérieur. Jakobson, Benveniste ont été habilement détournés par Lacan en leur temps, ainsi que toute la linguistique, Saussure en tête. Le coup du « signifiant »… « L’inconscient est structuré comme un langage. » On en parle encore… Chomsky aurait-il pu être un contrepoids efficace ? On l’a cru deux ou trois ans. Et puis non, décidément, Lacan lâche la linguistique, il métaphorise les mathématiques, on en est aux nœuds… Ce qui est intéressant, dans cette vaste cure de trente ans, c’est la stratégie qu’elle implique. Il s’agit de convoquer les réponses pour leur poser sur leur terrain même des questions. D’appeler sans cesse le savoir à montrer : a) combien il est passionnant ; b) à quel point il est à côté de la plaque ; c) comment il y a, en lui, peu à peu audible, un trou, une fuite plus ou moins laborieusement colmatés. Ca se fait au coup par coup, comme la séance analytique. En faisant rebondir la langue qui, chaque fois, en sait plus long que ce qui se dit. Dites tout, que je vous laisse entendre que vous ne pouvez pas tout dire. Dites ce que vous savez, que je vous démontre que vous ne savez pas jusqu’où le savoir. »

 

« Jung, vous savez, au fond, ce que c'est. L'ensemble des résistances spirituelles ou para-occultistes à la psychanalyse. L'espoir d'un « au-delà » possible, auquel les surréalistes, par exemple, n'ont pas manqué de se raccrocher. Bref, un contre-investissement métaphysique par rapport à la question sexuelle radicalement affirmée par Freud. »

 

« La psychanalyse toute entière n’est-elle pas cet effort pour sauver « le « bon » père, le bon père-pour-la-mère, autrement dit le père châtré ? »

 

« En français, « ça », « moi » et « sur-moi » introduisent d’autres malentendus, c’est le fameux sens psychologique français, un Français se croyant presque toujours obligé de s’ancrer dans l’ « ego cogito » pour être. Il croit qu’il est parce qu’il pense. Quelle idée. »

 

« Il vaut mieux s’aveugler sur quelque chose qui reste provisoirement incompréhensible que de prétendre y voir quoi que ce soit quand il fait noir. »

 

"On ne veut pas voir, voilà ce dont convainc Cézanne. La volonté, en soi, ne veut pas que ça voie."

 

"Les faux peintres, ajoute Cézanne, ne voient pas cet arbre, votre visage, un chien, mais l'arbre, le visage, le chien. Ils ne voient rien". Les faux peintres sont platoniciens, ils voient des idées à la place des gestes ; des questions morales à la place des réponses physiques."

 

« Vous ne pouvez avancer que si vous ignorez où vous allez. Tout en le sachant avec une absolue certitude, bien sûr. »

 

« Un peu de paranoïa rend lucide. »

 

« La jalousie et la peur… Les deux chiennes latentes. »

 

"Sans humour, pas d'amour."

 

« Les femmes n’aiment ni les hommes ni les femmes mais les bébés ;  (...). Quand les hommes vont du côté des femmes, ils aiment les mères et les putains. Cela n’empêche pas, des deux côtés, les simulations, les dissimulations, l’harmonisation des mensonges. « Je mens, tu mens, je sais que tu mens et tu sais que je mens, nous savons que nous mentons, j’adore ton nez, tes oreilles, ton menton, n’expliquons rien, surtout, glissons, passons. » 

 

« Je mens, tu mens, je sais que tu mens et tu sais que je mens, nous savons que nous mentons, j’adore ton nez, tes oreilles, ton menton, n’expliquons rien, surtout, glissons, passons. » 

 

« Les femmes oscillent selon les situations : bonnes gestionnaires du conformisme intégral, mais aussi camarades éprouvées de l'anéantissement ultime. Elles vous mettent parfois la marché en main avec beaucoup de clarté. C'est l'exacerbation, la passion, la fidélité, voire le saut dans l'évanescence, le suicide à deux, l'authenticité, ou alors la vie comme il faut, l'autorité, la respectabilité, les relations flatteuses, le dressage patient des enfants, le calendrier, le loyer. La plupart des hommes, de ce point de vue, sont évidemment des femmes. »

 

« La paranoïa féminine n’est pas la paranoïa masculine. Autant la schizophrénie permet de faire l’économie de la différence sexuelle, autant la paranoïa la pose dans tout son tranchant. »

 

« Une découverte de grand style se situe toujours par rapport à la paranoïa féminine. »

 

« Les femmes, hélas, ont besoin de se mesurer à l'intelligence d'un regard. D'où leur mélancolie. »

 

« Si l’on est exilé, c’est qu’on est trop désiré. »

 

« Une méchanceté envieuse, lâche, imbécile, féroce, implacable, naturelle, banale, fastidieuse, c’est ça l’opinion. » (Céline)

 

« Ils sont fous. Fous et médiocres. Ordinaires. Normaux, donc très dangereux. »

 

« Ce n'est pas qu'il va y avoir la fin du monde ; c'est qu'on entre dans le monde de la fin. Je veux dire que tout est fini avant même d'avoir eu lieu, appelons ça la coïncidence de la voix avec elle-même, ce qui signifie la vidange évanouissante des phénomènes. Le monde final est un monde où les corps en sont à ne plus pouvoir se supporter comme tels et à dériver cramponnés, comme dans Le Maelström d'Edgar Poe, à leurs objets, à leurs organes, et emportés vers l'abîme. Désarroi, lisons-nous partout, la peur... »

 

« Les gens qui font semblant de vous comprendre sont parfois moins avertis que ceux qui vous agressent : il est légitime d’attendre de ses ennemis une compréhension qu’il est rare de trouver chez ses alliés. Un ostracisme violent est TOUJOURS très bon signe. »

 

« La poésie, on ne la fabrique pas, on la vit, on la respire, on l’habite ; elle vous vit, elle vous respire, elle vous habite, le soleil brille, le ciel est bleu, la neige tombe, la mer miroite, la voix parle, l’œil voit. » 

 

« Tout ce qui est bon sort de l’instinct - et c’est par conséquent léger, nécessaire, libre (formule qu’aucun prêtre ou prêtre masqué philosophe n’acceptera jamais). »

 

"Chaque fragment de Bach est dimanche."

 

« Les dons viennent de la grâce, pas de la nature. »

 

"L'âme est la forme du corps."

 

« L’amour, la liberté et la poésie sont indissociables. Partout où il n’en est pas ainsi, on porte atteinte à l’une de ces trois substances, soit la poésie, soit la liberté, soit à l’amour lui-même. Lecteurs et lectrices, que vous dire ? Libre à vous… Que vous dire ? Amour libre… » Quelque chose ne s’est-il pas refermé là et dans quel intérêt ? Il serait donc interdit de rire à fond ?… 

 

« Parole, sculpture, écriture, le modelé est une langue qui parle toutes les langues et leurs voix, tous les poèmes et leurs lois, les récits racontant la pensée qui se pense. » 

 

« Contrairement à ce que tout le monde dit, je crois que le corps est dans la voix, pas l'inverse. »

 

« La voix a l'air de sortir du corps. Là, vous parlez, je parle. On va nous photographier, on ne pourra jamais prouver que notre corps est dans notre voix. Et pourtant... La manière dont on parle nous révèle intimement. J'écoute beaucoup, pas seulement de la musique, mais la façon dont les gens parlent comment ils disent autre chose que ce qu'ils croient dire, comment ils mentent, comment ils se défendent. J'écoute leurs mots, mais aussi leur musique, et si ça sonne juste ou faux. Ce qui est très étonnant, c'est que vous pensez qu'il y aurait eu, pendant tout le XIXe siècle, un empêchement à cette liberté des rapports entre les mots, la musique et la voix. »

 

« Nous sommes vraiment les animaux lourds et laboureurs de notre langage qui nous possède d’une façon beaucoup plus fine, beaucoup plus virevoltante, beaucoup plus explosive que nous ne nous permettons de le penser, parce que si nous nous permettons de le penser, il est très plausible que nous allons devenir fous, et il est encore plus plausible - et c’est encore pire - que nous allons découvrir le fond de débilité qui nous constitue. »

 

« Le plus amusant me paraissait être l’attitude pure et dure… D’instinct, je sentais que tout cela n’avait aucune importance, autant donc éviter les subtilités… Le ton dogmatique me plaisait, il me plaît encore, au quatrième degré, pour la forme… Je n’arrive pas à être sérieux sur ce sujet… C’est un tort, un grand tort… D’abord parce que personne ne remarque l’humour dans ce genre de choses, ensuite parce qu’il est quand même ressenti comme une désinvolture inadmissible, un privilège d’enfant gâté… On finit par avoir tout le monde contre soi… Les croyants, les non-croyants, la droite et la gauche, les riches, les pauvres, les demi-riches et les demi-pauvres, la morale elle-même qui, en définitive, a toujours raison… »

 

« (…) le Temps infini. Il vaut mieux que cela vous arrive avant de mourir. Le moment de mourir n’est pas le plus vrai moment. Alors, commencez tout de suite. Regardez chaque heure comme un chiffre sacré. »

 

« Les clowns fixent les limites sociales, c’est-à-dire qu’ils définissent les règles. Les clowns sont ceux qui doivent briser les règles, commencer à briser les règles… » 

 

« Vous n’avez jamais senti s’organiser autour de vous, de manière aussi lourde que systématique, sinueuse, masquée, trouble, mais d’une grande fermeté, un halo, une atmosphère d’implacable débilitation ? »

 

« La tragédie est fausse, la comédie aussi. Seule l’oscillation entre les deux est probante. » 

 

"Et c’est toujours la petite bourgeoisie qu’il faut craindre". On a là le type même de l’affreux petit-bourgeois (...), la promotion petite-bourgeoise universelle, ou appelons-la classe moyenne, si vous voulez. Le peuple n’a pas ce goût hypocrite."

 

« La vérité cruelle qu'essaie de cacher le spectacle est simplement qu'un seul peut avoir raison contre tous. Voulez-vous qu'on finisse en disant que cela consiste à ne pas être collaborateur ? Il me semble. »

 

"Moralité : celui qui veut vivre son aventure personnelle, en restant inaperçu et insoupçonnable, le peut.

Qui ne veut pas se faire prendre n'est pas pris. Qui ne recherche pas la loi, se contente d'avoir avec elle des rapports purement techniques.

Qui se sait invisible n'est pas vu. Même indifférence, plus tard, quand les caméras de télévision tournent.

La clandestinité, si elle est dictée par le plaisir, s'apprend vite. Il suffit d'aimer par dessus tout être seul, puisque tout le malheur des hommes consiste à ne pas pouvoir rester seul dans une chambre, de prendre, donc, le parti contraire, mais très fermement.

A partir de là, vous êtes dans l'inobservable, personne ne se doutera de rien, pas plus que les gouttes : vous avez pris la tangente qu'il faut. »

 

« Mais êtes-vous assez joyeux pour le paradis ? »

 

« Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur,

dans l’éclaircie de ce qui vient en présence »

                                         Heidegger

 

« Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire, aurait trouvé le point. C'est le mouvement perpétuel ».

                                              Pascal

 

« Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence. »

                                       Lautréamont, Poésies

 

« Au commencement était le son. Et puis la voix, et puis la parole, et enfin l’écrit. J’aimerais bien qu’on se demande si, quand nous parlons du Verbe, nous avons bien compris en quoi il peut « fleurir » – c’est le mot qui convient en somme – musicalement parlant. »

 

« Il n'y a de bons pères que morts. »

 

« Il ne s'agit pas de citations, mais de preuves. »

 

« Derrière un voleur, se cache toujours un menteur. »

 

« Pourquoi l’érotisme rend-il heureux ? Parce qu’il est un retour direct à l’enfance, à ses jeux, à sa gratuité, à sa profondeur de temps. L’enfant, on le sait depuis Freud, est un pervers polymorphe qu’on oblige ensuite, sous prétexte de nor- malité, à devenir un pervers honteux monomorphe (la famille, l’école et le travail s’y emploient). L’adulte est en général un enfant durci, puritain malgré lui, péniblement pornographe. Il s’applique dans le vice comme dans la vertu, il est ennuyeux, peu doué pour la régression enchantée qui définit l’érotisme. Ce n’est pas par hasard que « le vert paradis des amours enfantines » (Baudelaire) lui reste fermé. Il en rêve, l’adulte, il se sent jeté en enfer, il devient parfois bassement pédophile pour tenter de rejoindre son corps perdu. »

                                                                              Philippe Sollers

 

"Beaucoup de pourquoi au malheur, pas de pourquoi au bonheur."

 

-------------------------------------------------------------------------

 

« Ludi est une merveilleuse menteuse. C’est d’ailleurs la phrase que je me suis murmurée au bout de trois ou quatre rencontres : ‘’Merveilleuse menteuse’’. Mère en veilleuse, très bonne menteuse. Il suffit de la voir, là, bien blonde épanouie aux yeux noirs, cheveux courts, avec sa robe noire moulante, sur la terrasse de cet hôtel, en été. Elle est fraîche, bronzée, elle sait qu’elle se montre, elle laisse venir les regards vers elle, elle s’en enveloppe comme d’une soie. Oui, je sais, elle vous dira qu’elle a pris deux kilos et que c’est dramatique, mais non, justement, elle est parfaite comme ça, rebondie, ferme, ses seins, son ventre, ses cuisses évoquent aussitôt de grands lits ouverts. Ah, ce croisement de jambes, ses fesses lorsqu’elle va au bar, sa façon de sortir et de rentrer et de ressortir et de rerentrer son pied de son soulier gauche – la cheville, là, en éclair -, et puis de rester cinq secondes sur sa jambe droite, et de recommencer, rentrer-sortir, rentrer-sortir, comme pour dire j’ai trouvé chaussure à mon pied, et c’est moi, rien que moi, venez vous y frotter si vous croyez le contraire. Son corps se suffit à lui-même et elle n’a pas à s’en rendre compte. Il dit tout ce qu’il y a à dire, mais elle ne pourrait pas le parler. »

 

---------------------------------------------------------

- Mais pourquoi écrire, pourquoi créer, si rien ne vous fait défaut ?

 

- L’expérience la plus extatique de ma vie, c’est le jour où, pour la première fois, j’ai réussi à trouver la modulation du texte que j’ânonnais. J’avais cinq ans, j’ai entendu la phrase : « Tu sais lire. » Cela m’a jeté dans un transport tel que je suis sorti courir dans la campagne. « Je sais lire. » La nature semblait me considérer avec respect, les prés, les arbres. Une véritable ivresse ! Ce sentiment était si fort qu’il m’a alors semblé naturel de fabriquer de temps en temps des choses que j’avais envie de lire, c’est-à-dire de les écrire moi-même.

-------------

« Aujourd'hui ces coïncidences m'apparaissent admirables. Mais rien ne nous étonne qui va, sur le moment même, dans le sens de notre désir. »

 

"Le plus beau des courages est celui d'être heureux."

 

"La passion doit être punie" - ah oui ? Quel est le con qui a dit ça ?"

                                  

"Tous les amoureux ont douze ans, d'où la fureur des adultes."

                                                                                            

"L'homme n'est pas un animal social, c'est un esprit errant, donc on ignore heureusement la nature."

                                                                

"Le roman deviendra ce que quelqu'un sachant écrire écrira de sa liberté."

                                               

"Tous les hommes, femmes comprises, naissent prisonniers et inégaux, ce que le droit doit essayer de corriger dans la mesure du possible."

                              

"Le Diable a appris son catéchisme : Chaque chose et chaque individu a son prix, tout doit pouvoir s'acheter ou se vendre."

                                      

"La vie du désir n'a aucune raison de vieillir."

                              

"D'où je viens ? De partout, de nulle part. Où je vais ? Partout, nulle part. La vie est un jeu, avec, au bout des lignes, le feu."

 .

.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.