François Cheng et son rapport à la joie

Pour atteindre la vraie joie, il faut passer par la souffrance, et même par l'expérience des douleurs extrêmes.

François Cheng et son rapport à la joie

François Cheng et son rapport à la joie - Extrait © François Cheng

- Je ne me rendais pas compte, d'abord, que j'avais cinquante ans. C'est plus tardivement où, tout à coup, j'ai dit : "Mais j'avais cinquante ans". Alors que, lorsque mes premiers livres étaient sortis, je me sentais jeune. J'ai dit : "Maintenant la vie peut commencer". Donc, à partir de là, pour rattraper justement ce temps perdu, un peu comme Proust, à ma modeste manière, je suis devenu un homme qui travaille nuit et jour, comme une machine qui ne s'arrête jamais.

Tout cela ne répond pas tout à fait à votre question...

- Pas tout à fait. Parce que je me demande comment s'est fait votre processus de conversion. La première conversion. C'est-à-dire comment un jeune homme, exilé, Chinois, qui traverse une crise existentielle, qui arrive avec ses blessures, qui vient d'un pays en guerre civile, comment ce jeune homme, meurtri, devient-il l'avocat de la joie, de la vie, de la beauté.

- Vous parlez de la joie d'abord. Je crois que j'ai même publié un livre sur la joie. Pour atteindre la vraie joie, il faut passer par la souffrance, et même par l'expérience des douleurs extrêmes. Sinon ce n'est pas de la vraie joie. C'est une joie factice. Dès qu'une épreuve arrive, c'est une joie effacée. Donc, comme François d'Assise a compris que la vraie joie c'est lorsque l'on a traversé, a touché le fond, a touché les abîmes, et au-delà il y a cette reconnaissance, cette gratitude envers la vie, et là, ça c'est la vraie joie. Donc, par la suite, j'ai mené un travail de réflexion sur tous les problèmes fondamentaux de la vie. A commencer par la beauté, si vous voulez...

-  Mais juste un mot avant de parler de la beauté, sur cette façon - bien sûr, vous avez raison : la vraie joie c'est quand on dépasse nos souffrances - pour ceux qui nous regardent et qui traversent peut-être en ce moment des périodes terribles de souffrances, comment fait-on pour trouver ce point de bascule, de la souffrance à la vraie joie ? Comment est-ce qu'on en sort de la souffrance, dans votre cas ?

- C'est indicible. J'ai connu, bien sûr, des souffrances personnelles, mais à cause de mon âge, je porte en moi la souffrance de beaucoup d'autres destins - y compris les êtres les plus chers qui sont passés par des épreuves qui sont au-delà des mots. Donc, récemment, quelqu'un m'a demandé : "Maintenant, avec votre âge, vous avez atteint la sagesse ; vous avez atteint la sérénité. J'ai dit : "Pas du tout ! ". D'abord parce que je ne cherche pas la sagesse - chez moi c'est la passion. Et puis je ne cherche pas la sérénité. Au contraire, il faut continuer à se laisser travailler par la souffrance du monde. Si l'on est écrivain, si on est digne de ce nom, il faut porter, dans la mesure du possible, toutes les douleurs du monde, et essayer de les transformer, de les transfigurer en une sorte de lumière qui nous aide à vivre. Ça c'est notre devoir. Donc, vous venez de me parler de toute cette expérience de souffrance..; pour un écrivain comme je suis, je le considère comme une chance."

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Et...

"N'oubliez pas, on ne vit que pour quelques rencontres."

                                  François Cheng

 

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