Le Verbe contre la barbarie

Serait-il permis, à la suite de cet acte barbare ignoble dont la France entière parle aujourd'hui, de cette décapitation d'un professeur ayant voulu proposer à sa classe une réflexion sur la libre expression et donc aussi sur le droit au blasphème, serait-il permis d'aller plus loin, pour réfléchir ensemble à ce qu'est une pensée et/ou une "libre expression" ou à ce qu'est "de la Parole" ?

      Serait-il permis, à la suite de cet acte barbare ignoble dont la France entière parle aujourd'hui, de cette décapitation d'un professeur d'école ayant voulu proposer à sa classe d'élèves une réflexion sur la libre expression et donc aussi sur le droit au blasphème, dans notre Etat français et République laïque, et ayant pour cela, proposé à ses élèves qui le voulaient, des exemples de caricatures - et entre autres des caricatures du dit prophète Mahomet -, serait-il permis d'aller plus loin dans la réflexion, pour réfléchir ensemble à ce qu'est une pensée libre et/ou une "libre expression" ou à ce qu'est de la Parole ?

Le Verbe contre la barbarie.

Alain Bentolila, éminent linguiste reconnu, dans la tribune libre de l’Express du dimanche 30 octobre 2005, écrit :

« L’illettrisme est l’allié de l’intégrisme ».

« Un des étudiants se leva et me dit : « La parole de Dieu ne se traduit pas, elle n’en a pas besoin. D’ailleurs tout musulman sait son Coran. » Je m’étonnai : « Le Maroc compte près de 60 % d’analphabètes. Comment pourraient-ils lire le Coran ? – Ils savent le lire, me répondit-il de façon définitive, parce qu’ils sont musulmans. » Je compris que nous étions arrivés au bout de la discussion, là où se confondent verbe et incantation, lecture et récitation, foi et endoctrinement. Là où le caractère sacré d’un texte le rend prétendument impropre à la compréhension. Là où la quête de sens devient dangereuse, profanatrice, impie. Là où le texte, interdit de signification, n’est plus qu’un signe de ralliement et d’exclusion de l’autre. »

Mais Alain Bentolila, engagé dans le combat contre l'illettrisme, qui a écrit "Le Verbe contre la barbarie", (ainsi que  ''L'école contre la barbarie"), dont voici une critique, a-t-il cependant raison lorsqu'il pense que "l'illettrisme est l'allié de l'intégrisme" ? 

Voici tout d'abord cette critique de son livre "Le Verbe contre la barbarie" :

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« Le Verbe contre la barbarie. Apprendre à nos enfants à vivre ensemble ». Alain Bentolila. Edition Odile Jacob. 2008.

« Tous les systèmes linguistiques du monde obéissent au principe selon lequel rien ne relie la forme phonique (orthographique) au sens des mots sinon une convention collective non négociable. L’arbitraire du signe linguistique constitue la condition nécessaire à l’indépendance de la forme d’un mot par rapport à son sens…

A la maîtrise du langage (celle qui est développée dans le livre), bien des enfants n’accèderont pas. Ce sont des enfants qui ont un développement cérébral normal, qui ne souffrent d’aucun trouble psychologique sévère et qui pour autant sont dans une situation d’insécurité linguistique dès que s’impose à eux la distance et une moindre prévisibilité. Ce sont des enfants qui, à 4 ou 5 ans, ne savent « parler qu’à vue ». L’absence de ce dont ils parlent, l’absence de celui à qui ils parlent, rendent leur parole hésitante et les obligent à garder un silence prudent. Effrayés par la distance, démunis par l’inconnu, ces enfants auront les plus grandes difficultés à aborder la lecture...Le fossé qui sépare leur langage oral de proximité de l’écrit à conquérir est immense et pour beaucoup infranchissable…

Le degré de maîtrise de la langue auquel parvient un individu est directement fonction de la qualité de la médiation dont il a bénéficié dans ses premières années…

La lucidité d’un enfant apprenant à lire dépend de la clarté dans laquelle a baigné son apprentissage du langage oral…

Le délabrement de la médiation familiale que ne peuvent ou ne savent compenser les institutions éducatives a pour conséquence que bien des enfants dès leur plus jeune âge se trouvent en situation d’insécurité linguistique…

Combien sont-ils ceux qui ont la chance de trouver sur le chemin de la découverte des enjeux de la langue les médiateurs bienveillants et exigeants qui sauront reconnaître l’intelligence sous les tentatives maladroites, analyser les approximations pour les transformer en conquêtes nouvelles ? Combien sont-ils ceux qui, livrés trop tôt à eux- mêmes, puis à la machine scolaire, verront leurs essais  langagiers se perdre dans le silence et l’indifférence ?...

Être parent, c’est être conscient que la maîtrise de la langue conditionne le destin scolaire et le destin social de ses enfants…

Ce n’est pas le fait de déchiffrer qui est responsable d’une lecture dépourvue d’accès au sens, mais c’est le déficit du vocabulaire oral qui empêche l’enfant d’y accéder. La responsabilité de l’école maternelle est ainsi essentielle ; dès la petite section, elle doit, avec patience et obstination, s’attacher à nourrir le stock lexical des enfants, à travailler sur le sens des mots en contexte et hors contexte. C’est là que se gagne la bataille future de la lecture…

L’école doit mettre tout en œuvre pour distribuer de la façon la plus équitable le pouvoir linguistique : celui qui permet de se défendre contre la tromperie, les mensonges et la propagande…

Echec scolaire, échec professionnel, échec civique, voilà ce que promet l’absence de véritable pouvoir linguistique…

Depuis plus de trente ans, nous avons accepté - et parfois aveuglément encouragé- le regroupement dans des lieux enclavés de populations qui avaient en commun d’être pauvres et pour la plupart de venir d’un ailleurs estompé et confus...Ces cités socialement abandonnées sont devenues des ghettos dans lesquels  les liens sociaux sont en fait très relâchés et la solidarité quasi inexistante. Il faut bien reconnaître  que ce système d’intégration dont, nous Français, sommes si fiers, a engendré des lieux honteux de repliement et de relégation. Dans ces lieux confinés, bien de jeunes adultes de langue maternelle française vivent en situation d’impuissance linguistique. Pour la plupart d’entre eux, le langage qu’ils utilisent a été forgé dans un milieu restreint, souvent indifférent, parfois hostile. De ce fait, ils ne se sont pas dotés (comment et pourquoi l’auraient-ils fait ?) de moyens propres à véhiculer  le sens au-delà du trivial ou de l’invective…

Tous les langages ne sont pas égaux : certains livrent les clés du monde et d’autres ferment les portes du ghetto…

C’est donc bien  la marginalisation culturelle et sociale qui engendre l’insécurité linguistique ; mais la réduction des outils lexicaux, grammaticaux et discursifs qui en résulte rend cet enfermement de plus en plus sévère, et de plus en plus faibles la volonté et les chances d’évasion…

L’impuissance linguistique conduit à la violence...Lorsqu’on ne peut pas s’inscrire pacifiquement  sur l’intelligence des autres (par le Verbe ; la langue juste et précise), la seule façon d’exister, c’est de laisser physiquement des traces sur le corps de l’autre…

Nous devons donner à nos enfants les moyens linguistiques de résister intellectuellement  à la tentation de la passivité, au piège de la manipulation politique et aux sirènes des discours sectaires…

Être capable de vigilance et de résistance contre toutes les utilisations perverses du langage, être prêt à imposer ses propres discours et ses propres textes en accord avec sa juste pensée voilà ce qu’on doit à  un enfant si l’on veut qu’il contribue à donner à ce monde un sens honorable…

C’est bien parce que la langue donne à ceux qui l’utilisent un pouvoir exorbitant qu’elle impose une exigence éthique sans faille à celui qui parle ou écrit comme à celui qui écoute ou lit…

Faiblesse d’âme et illettrisme sont les meilleurs alliés des intégristes religieux, des gourous sectaires et des leaders politiques extrémistes… »

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Faudrait-il donc être forcément lettré ou savoir lire et écrire, pour avoir une pensée libre ou une "libre expression" ou avoir une parole qui en soit une, véritable ?

Car l'un de mes grands amis, un homme Malien ne sachant ni lire ni écrire, donc analphabète, a pourtant une parole qui a toujours résonné à mes oreilles comme étant ce que je considère être "de la Parole", c'est-à-dire une parole personnelle vivante et réfléchie, et non du discours répété.

C'est ce qu'explique aussi l'éminent psychanalyste Jacques Lacan, lorsqu'il dit : "Quand l’homme oublie qu’il est le porteur de la parole, il ne parle plus. C’est bien en effet ce qui se passe : la plupart des gens ne parlent pas, ils répètent, ce n’est pas tout à fait la même chose. Quand l’homme ne parle plus, il est parlé."

Jacques Lacan qui dit aussi : “L'analyse a pour but l'avènement d'une parole vraie.”

et : "Les paroles restent. Les écrits ne restent pas."

Les Africains, depuis des siècles, dont la tradition est orale, n'ont-ils donc pas une pensée libre et une libre expression ?

Les "communications" des publicités capitalistes, le plus souvent creuses et mensongères, sont-elles "de la parole" ?

"C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal.", dit Hannah Arendt

Et elle ajoute :

"Le pire danger pour le soumis est l'homme libre de l'idéologie, ou qui s'en est libéré. Cet homme renvoie au soumis l'image de son infériorité que constitue la perte de son individualité et la limitation de son champ de raisonnement. C'est pour cette raison que tout doit être mis en oeuvre pour que l'infidèle, le mécréant, l'apostat disparaisse. "

Autre aspect de la Parole :

Un autre de mes amis, un homme Kabyle, musulman mais ne respectant pas sa religion musulmane "à la lettre" (il mange du porc, boit de l'alcool et ne fait pas "Ramadan"), ne renie pourtant en rien sa religion - croyant en Dieu -, me parle souvent de ce qu'est pour lui "de la Parole", c'est-à-dire pour lui une parole "symbolique".

Et c'est ce qu'explique la psychanalyste Marie Balmarie dans son livre "Le moine et la psychanalyste", lorsqu'elle met en avant que les trois religions monothéistes sont avant tout des religions ou des révélations d'une parole symbolique, ou ayant du sens, c'est-à-dire ayant comme sens la vie-même de l'âme humaine - ou la Parole symbolisée qui fait l'Homme.

Et le Christ, dans la religion chrétienne, n'est-il pas "le Verbe fait chair" ou "LA PAROLE" incarnée, c'est-à-dire encore la Parole qui fait l'Homme et qui donc le sauve ? Ou le Salut de l'Homme ?

Une parole ayant du sens, c'est ce qu'explique aussi très bien Philippe Sollers, lorsqu'il écrit : "« Freud lui-même nous dit que l’hystérie ça consiste à ne pas comprendre la dimension métaphorique d’un énoncé. Son érectibilité, en somme. »

Une parole ou des mots ayant du sens donc :

Ma première psychanalyste à qui je disais un jour : "Madame, je ne connais pas ce mot que vous venez de prononcer", me répondit : "Vous ne connaissez pas ce mot mais vous en entendez son sens.". Et, effectivement, immédiatement j'entendis le sens de ce mot. Ma psychanalyste qui me parlait de "son" secrétaire", alors que c'était une femme, secrétaire dans le sens premier de "qui garde le secret" - secret taire... Il en va de même lorsque l'on parle d'une "femme écrivain", et non d'une écrivaine, "écrivain" au sens premier de "qui fait acte d'écriture", alors que si l'on parle d'"écrivaine", l'on souligne le sexe de la femme. 

Entendre...

Entendre simplement le sens des mots – des mots dits et non pas seulement racontés. Le sens des mots ou leur représentation sonore, métaphorique, souvent à double sens, c'est donc cela auquel il faurait que chacun parvienne – parvienne à s'entendre parler et donc « se voir », ou à une « représentation » de soi -, quand on a le retour du son de sa voix ou l'image ou le « miroir » de soi. Et n'est-ce pas cela la "réflexion" ?

Alain Bentolila a donc évidemment raison, dans son livre "L'école contre la barbarie", de - et je cite la critique de Babélio : 

de "Donner la priorité à la maîtrise de la langue française, afin que les élèves puissent mettre en mots leur pensée, faire entendre leur voix et questionner celle des autres, tous les autres.
• Refuser de programmer l’échec et l’exclusion des enfants les plus fragiles, en mettant en place de vrais sas de transition aux moments névralgiques du cursus.
• Réconcilier spiritualité et laïcité, en faisant de la religion un sujet de réflexion dont on ose parler à l’école : les enfants doivent pouvoir se réapproprier l’idée de Dieu et l’interroger.

Parce que seule l’éducation de nos enfants pourra faire rempart à la barbarie, Alain Bentolila formule dans ce livre onze propositions fortes, concrètes et inédites pour rénover l’école et en faire un lieu de tolérance, de diversité culturelle et de résistance humaniste, où parents et professeurs devront travailler main dans la main pour former les jeunes esprits." (cf Babélio)

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Alors oui, si l'illettrisme est en effet l'allié de l'intégrisme, et les fanatiques de tous bords qui en arrivent à de tels actes barbares en sont l'exemple même, cette question d'une Parole véritable reste cependant ouverte - une parole libre et réfléchie et ayant du sens et n'étant pas de la répétition, mais au contraire vivante, créatrice - une parole empreinte de sentiments et d'émotions vraies - voilà ce à quoi ne nous faudrait-il pas maintenant, et chacun d'entre nous, réfléchir, quant à notre propre parole ? ... 

Une parole vraie, à l'heure où la publicité envahit toujours plus et partout nos vies, à l'heure où les anglicismes (ou américanismes) remplacent notre si riche langue française, à l'heure où le vocabulaire numérique envahit aussi nos vies, à l'heure où la langue des prédicateurs évangélistes venus d'Amérique envahit également peu à peu notre sphère de leur modèle de monde aseptisé, à l'heure où la "technique" remplace la philosophie, à l'heure où la télévision, les médias, les mobiles ont remplacé les livres, à l'heure où cette grotesque écriture inclusive démontre bien, et hélas, que même des journalistes ne savent plus écrire des articles audibles...

Et tout cela aboutissant à notre monde devenant une Tour de Babel devenant folle, où personne ne s'entend plus.

Et n'est-ce pas là que réside aussi la barbarie ?

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La question posée en amont est aussi celle de la parole des enseignants, si elle est elle-même réfléchie, audible et chargée de sens. Et l'école est-elle donc aujourd'hui un lieu de "réflexion" ?

Ce billet propose donc de réfléchir plus profondément à ce qu'est "la parole" qui est un corps - un corps subtil mais un corps - et ayant des effets.

Car qui peut contester ou nier que la parole produit des effets ?

Une parole peut donc être vide, creuse, sans aucun sentiment ni émotion vraie, comme elle peut être vivante, sensée et créatrice et chargée de "présence".

Je parle là donc plus précisément de la nature-même de la parole de l'enseigant ; si elle est vivante, remplie de sens, si la voix sonne vraie, chargée de sentiment et d'émotions vraies, donc si l'enseignant est quelqu'un de présent. Parce que, dans le cas contraire, l'élève n'écoute plus et le cours risque d'être de l'enseignement creux.

Or, c'est cette parole des enseignants qu'il faudrait aujourd'hui interroger.

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Quelques autres citations, pour venir enrichir le débat :

« Parce qu’ils croient entendre des messages divins, leurs oreilles restent sourdes à toute parole d’humanité. » Stefan Zweig

« Le fanatisme est un monstre qui ose se dire le fils de la religion. » Voltaire

« En ces temps d'imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. » George Orwell

« La seule chose jamais discutée, c’est : « pourquoi vous, bipèdes parlant, être là ? » Ph. Sollers

Et : « Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur, dans l’éclaircie de ce qui vient en présence. » Martin Heidegger

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Et pour finir ce billet dans la bonne humeur, une image envoyée par le délicieux François Morel sur Twitter, car il n'y a pas de raison que le prophète Mahomet soit le seul à devoir être caricaturé - nom de Dieu !

"Mes chers parents, je vole."

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