«Tu as été harcelée mais....» Mais quoi?

100% des femmes interrogées ont été harcelées dans les transports en commun et pourtant certains trouvent encore le moyen de questionner leur comportement ou leur tenue lorsqu'elles témoignent. Pour la semaine internationale de lutte contre le harcèlement de rue, j'ai décidé d'écrire un article pour répondre aux arguments qui remettent en cause ou décrédibilisent les personnes qui en sont victime.

 C’est presque systématique. Chaque fois que je raconte un épisode de harcèlement de rue (pouvant aller du regard insistant, à l’agression, en passant par l’insulte et l’intimidation dans un espace public) il est minimisé ou remis en cause. Pire encore, mon témoignage est parfois utilisé contre moi. On me fait comprendre que quelque part JE suis la fautive.  Car, en vérité, beaucoup estiment encore que les personnes qui sont harcelé.es sont – au moins en partie -  responsables de ce qui leur arrivent. 

Parler de son harcèlement de rue, c’est s’attendre à être questionné.e, décrédibilisé.e, culpabilisé.e.

Cet article propose des réponses à ces remises en causes.

« T’as vu comment tu t’habilles ? »

D’abord et avant tout, j’aimerais comprendre en quoi l’apparence physique d’une personne justifie qu’on l’humilie, qu’on l’intimide ou qu’on l’agresse. Même si cette phrase n’a pas nécessairement pour but premier de culpabiliser les victimes de harcèlement (« je dis ça pour te protéger hin »), elle véhicule le message que c’est à elles de modifier leur comportement, et pas aux harceleurs. Selon ce raisonnement, c'est aux femmes de couvrir (ou dé-couvrir) leurs corps de tentatrices, pour se protéger de toute agression, et pour protéger les hommes de leurs propres pulsions (manifestement incontrôlables). 

Surtout, cette phrase crée deux catégories de personnes: les personnes normales, décentes, discrètes… et celles qui « cherchent ». Parce qu’apparemment on peut se réveiller le matin et se dire « tiens, aujourd’hui j’ai très envie de me faire traiter de salope ou de me faire suivre par un inconnu, et si je m’habillais en conséquence ? ».

Alors, dites-nous, quelle est la tenue standard, la longueur de jupe acceptable, la surface de peau exposée adéquate, qui garantit que l’on ne recevra aucun commentaire humiliant sur notre physique ou aucune main déplacée sur notre corps? Quel est l’uniforme magique qui nous rendra invisible ou hors d’atteinte aux yeux des harceleurs ?

*SPOILER ALERT* Il n’y en a aucun.

"Prude - Ringarde - Chiante - Allumeuse - Effrontée - Ne demande que ça - Salope -Pute" © Terre de Femmes "Prude - Ringarde - Chiante - Allumeuse - Effrontée - Ne demande que ça - Salope -Pute" © Terre de Femmes

 

Que l’on soit en jupe longue ou courte, en jogging, en bikini ou en combinaison de ski, on court toujours le risque d'être harcelé.es dans l’espace public car au fond, ce n’est pas notre tenue qui dérange ou qui « excite », c’est notre existence-même et notre présence dans un lieu public.

 « C’était sûrement quelqu’un de dérangé, ne généralise pas »

Sauf que lorsque le phénomène se répète encore et encore, lorsque des milliers de témoignages sont partagés par Paye Ta Schnek ou au travers du hashtag #StopHDR, lorsque 100% des femmes interrogées expliquent avoir été harcelées dans les transports en commun, le harcèlement de rue ne peut PAS être considéré comme une succession d’actes isolés.

Le harcèlement de rue, et y compris lorsqu’il se traduit en agressions graves, n’est pas le fait de quelques « pervers » qui évacuent leurs frustrations sexuelles en s’attaquant aux  inconnu.es qui ont le malheur de croiser leur chemin. Le harcèlement de rue est un  phénomène structurel, un symptôme concret d’une société patriarcale qui objectifie les femmes et leur signifie qu’elles ne sont pas à leur place dans l’espace public.

« Il faut etre indulgent.e avec certains hommes. Ils traversent un désert affectif et sexuel, et c’est une grande souffrance »

Cette phrase est tellement insultante. Elle est insultante pour ces hommes, considérés comme de pauvres bêtes sauvages, tellement incapables de maîtriser leurs pulsions qu’ils les laisseraient s’exprimer dès qu’ils sont en contact avec une femme.

Elle est aussi insultante pour les personnes qui sont harcelé.es et agressé.es, car leurs peurs et leurs souffrances deviennent secondaires face à celles de leurs harceleurs.

Mais cette phrase est aussi dangereuse, car elle sous-entend que le « désert affectif et sexuel » est une excuse ou même une explication valable pour les hommes qui insultent, intimident, humilient et agressent dans l’espace public. Comme si on ne pouvait rien faire contre la frustration sexuelle destructrice des hommes. Comme si elle était surpuissante, indiscutable et surtout inchangeable, et qu’il fallait donc que la société s’organise autour plutôt que de la remettre en question

"Les garçons seront toujours (des garçons) tenus pour responsables de leurs actions. Tout comme les filles" "Les garçons seront toujours (des garçons) tenus pour responsables de leurs actions. Tout comme les filles"

Soit dit en passant, les femmes aussi traversent des déserts affectifs et sexuels. Généralement, cela ne les pousse pas à se frotter aux hommes dans les transports en commun, ou à les siffler quand ils portent un bermuda. 

 « Et si c’était juste de la drague un peu lourde ?»

La  différence entre la drague et le harcèlement, c’est le consentement. Si je baisse les yeux, si j’écoute ma musique, si je regarde ailleurs, si je change de trottoir, si je ne réponds pas aux avances qui me sont faîtes, ce n’est pas une relation de séduction qui est établie, mais une relation de domination. 

 © Paye Ta Shnek © Paye Ta Shnek

 

D’ailleurs souvent, les hommes qui lancent des commentaires sur le physique des femmes qu’ils croisent ne s’attendent pas à ce qu’il y ait une réponse positive de leur part. Dans cette vidéo, les hommes sont surpris, voire choqués, lorsque la jeune femme décide de répondre à leurs commentaires et rentre dans leurs jeux.  Ces commentaires sont une façon (consciente ou non) de remettre les femmes à leur place: elle sont des objets décoratifs, et l’espace public n’est pas leur environnement naturel.

 

BONUS (raciste)

« Il était de quelle origine ?/C’est la faute de l’Islam/C’est toujours les mêmes»

Pour cette affirmation, la réponse est simple. NON, ce ne sont pas toujours « les mêmes » qui harcèlent dans la rue et dans les transports. Certes, c'est plus agréable de se dire que les harceleurs viennent « d'une autre culture », fondamentalement différente de la notre. C'est plus arrangeant de penser que l'on n'a rien en commun avec des personnes qui insultent et agressent des femmes dans la rue, que ce n'est ni de notre faute ni de celle de la société française. C'est plus confortable, mais c'est faux. 

 Là encore, la richesse des témoignages le prouve. Cet été, j’ai reçu des clins d’oeils libidineux d’un homme d’affaire blanc à un arrêt de bus. Le mois dernier, un cinquantenaire blanc m’a laissé passer dans la rue pour pouvoir murmurer « coquine » à mon passage.

 © Paye Ta Shnek © Paye Ta Shnek

Mes harceleurs n’ont jamais eu de profil type, car il n’y a pas de profil type du harceleur de rue. Merci d’arrêter d’instrumentaliser des combats féministes et émancipateurs pour déverser des commentaires racistes, c’est infondé et insupportable. D’ailleurs les personnes racisées et musulmanes subissent évidemment le harcèlement de rue, souvent avec beaucoup de violence

 © Paye Ta Shnek © Paye Ta Shnek


 EN BREF

  • Il n’y a pas de tenue « adéquate » pour éviter le harcèlement de rue, sous-entendre le contraire culpabilise les victimes et dédouane les harceleurs 
  • Le harcèlement de rue n’est pas une succession d’actes isolés, c’est un phénomène structurel qui émane des valeurs patriarcales de notre société

  •  Le « désert affectif et sexuel » que traversent certains hommes n’est pas une excuse valable, ni une explication acceptable aux agressions et aux intimidations

  • Le harcèlement de rue n’est pas une forme de drague, mais une façon de signifier aux personnes harcelées que ce sont des objets qui n’ont rien à faire dans l’espace public
  • Il n’y a pas de « profil type » du harceleur, soutenir le contraire alimente des préjugés racistes et infondés

 

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