Ils ont voulu réduire les femmes au silence

L'affaire de la «ligue du lol» démontre que, pendant des années, des hommes se sont organisés pour réduire leurs consœurs au silence. C'est d'autant plus grave que la prise de parole des femmes s'opère dans un contexte social, médiatique et digital qui leur est déjà profondément hostile.

La colère ne tarit pas. Les témoignages bouleversants, les révélations à la chaîne, les “excuses” pitoyables et les mises à pieds méritées se multiplient. Et la colère ne tarit pas. Elle gronde, elle monte, elle me permet finalement de structurer mes pensées et de mettre le doigt sur ce qui me consume le plus dans l’affaire de la ligue du lol (et des Darons, et des "Radio Bière Foot", et de tous les autres noms de groupes de blaireaux médiocres qui sortiront).

Pendant plusieurs années, dans le milieu du web français, on s’est organisé collectivement pour réduire les femmes au silence. En les humiliant. En les traumatisant. Parfois même en les poussant à la tentative de suicide. Une silenciation de bande, violente, cruelle et lâche. Un muselage qui s'opérait alors même que s’exprimer publiquement pouvait déjà être un défi pour les personnes visées.

Car mon féminisme, mes études, et mon travail me l’ont appris: la prise de parole des femmes est une affaire éminemment politique.

Nous sommes socialisées pour douter systématiquement de notre propre parole. Quand on est une femme, et c’est d’autant plus vrai pour les femmes racisées, queers et non valides, on apprend à préférer le silence. On apprend à se faire petite, discrète, à ne pas attirer l’attention. On apprend à questionner ses compétences et la validité de ses opinions. Je ne compte plus les occasions de parler où j’ai choisi de me taire. Pas parce que je n’avais rien à dire, non, mais parce que j’étais fondamentalement persuadée de n’avoir aucune légitimité à m’exprimer.

Mes études en école de sciences politiques n’ont fait que renforcer ce sentiment. Durant les cours, il était fréquent que des types s’expriment avec aisance sur des sujets qu’ils ne maîtrisaient pas forcément pendant que beaucoup de filles restaient silencieuses. Les concours d’éloquence étaient quasi désertés par ces dernières tandis qu’on se moquait des compétences oratoires des rares femmes professeures d’amphi.

J’imagine que ce partage genré de la parole se retrouve ailleurs que dans les Instituts d’Etudes Politiques. Mais il est intéressant de noter que de nombreux-ses journalistes commencent leur cursus dans des I.E.P.

Les femmes journalistes et les blogueuses peuvent donc déjà avoir tendance à moins s’exprimer ou à s’exprimer avec une vigilance et une autocritique accrue, simplement parce qu’on leur a inculqué que leur parole était, a priori, moins légitime.

A cette autocensure, s’ajoute la peur du harcèlement. Une étude d’ Amnesty International, sortie en décembre 2018 et qui a analysé plus de 288 000 tweets souligne que “nous avons les données qui permettant de corroborer ce que les femmes nous disent depuis longtemps – Twitter est un espace où le racisme, la misogynie et l’homophobie prospèrent sans entrave.” En particulier, ce sont les femmes noires qui sont les plus touchées par le cyberharcèlement: elles ont 84% de risque de plus que les femmes blanches d’être visées par des tweets abusifs ou problématiques.

Une des conséquences directes du harcèlement en ligne, c’est que beaucoup préfèrent se taire plutôt que de risquer d’être prises pour cible. Une étude de l’Institut danois des droits humains sur les discours de haine sur internet montre que les femmes s’abstiennent plus que les hommes de participer au débat public en ligne, à cause de la violence des propos qui y sont exprimés.

La parole des femmes en ligne est donc rendue encore plus difficile à exprimer à cause de la violence qui s’y exerce à leur encontre. Et voilà qu’on apprend qu’un groupe composé en grande majorité d’hommes blancs, aspirants journalistes ou publicistes, a significativement contribué à cette violence. Il ne s’agissait pas d’adolescents lambdas regroupés sur un forum de jeux vidéos, ni d’individus agissants de manière isolée. Des hommes évoluant dans le milieu du web et des médias parisiens ont violemment harcelé leurs consoeurs. Des femmes qui, comme eux, ne cherchaient qu’à s’exprimer sur internet.      

Un harcèlement qui avait pour but et pour effet redoutable de détruire la confiance de ces femmes. Ils voulaient les faire se sentir bêtes (et ils y arrivaient), ils voulaient démolir leur estime de soi (et ils y arrivaient), surtout, ils voulaient qu’elles doutent de leurs capacités professionnelles (et, évidemment, il y arrivaient). Certaines ont quitté Twitter, outil professionnel indispensable pour les journalistes, et d’autres ont tout simplement arrêté de s’exprimer. C’est, selon moi, l’épicentre de l’affaire de la ligue du lol et de toutes les révélations qui ont suivi. Le harcèlement et l’humiliation en meute étaient des armes utilisées (consciemment ou non) pour écraser de potentielles concurrentes.

Cette stratégie de muselage et d’intimidation est d’autant plus limpide quand on pense à certaines actions ciblées menées par les membres de la ligue. Quel est le but de David Doucet, si ce n’est de la cruauté gratuite, quand il appelle Florence Porcel en se faisant passer pour un potentiel employeur? Pourquoi diffuser par la suite cet entretien téléphonique et s’en servir pour l’humilier d’avantage? Comment ne pas penser à une tentative de sabotage professionnel contre une consoeur en situation de précarité?

Aujourd’hui Florence Porcel tient une chaîne Youtube à succès, elle a publié plusieurs livres et a participé au Projet Mars One.

Valérie Rey-Robert s’apprête à publier un livre sur la culture du viol et son blog est considéré comme un média incontournable dans le paysage féministe français.

Mélanie Wanga a créé une newsletter féministe de référence et tient un podcast distribué par Binge Audio.

Daria Marx a fondé le collectif Gras Politique et a publié un livre sur la grossophobie

Des dizaines de journalistes et de blogueuses harcelées ont continué leur carrière malgré les obstacles et les traumatismes, et occupent, elles aussi, des postes à responsabilité. Leurs opinions et leurs pensées sont écoutées, respectées, relayées.

Elles y sont arrivé sans écraser leurs confrères, sans bénéficier du soutien d’un “boy’s club”,  en travaillant et parce qu’elles sont toutes incroyablement douées, fortes et persistantes.

Ce sont leurs noms et leurs voix que nous retiendrons.

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