Faire monde - 5e Rencontres de géopolitique critique

Pour cause de situation épidémique et parce que nous n’avons pas pu nous réunir comme nous le faisons d’habitude, et ceci pour la 2e année, le programme des Rencontres – Faire monde se décline autour de 5 émissions radio, disponibles en podcast

En choisissant Faire Monde pour titre de ses 5es Rencontres de Géopolitique critique, Modus Operandi pose les constats suivants : l'urgence à sortir de la perspective prédatrice, dévastatrice et conquérante ; la persistance d’une politique de la division où la citoyenneté ne cesse de s’effriter ; les assauts pour homogénéiser le monde et l'unité comme une violence, une injustice, une domination.

Et dans un contexte plus proche de nous : la militarisation de l'espace public, comme une nouvelle forme de guerre permanente ; la référence martiale dans les discours faisant sans cesse reculer davantage la démocratie et avec elle ses promesses d’égalité et de justice sociale ; l’anti- intellectualisme des attaques visant l’indépendance de la recherche et la stigmatisation des sciences humaines et sociales.

Tant de choses à transformer.

Faire monde c’est chercher à désapprendre, à se décentrer, avec pour cap une pensée archipélique fondée sur une politique de la relation. Nous refusons la quête d’une nouvelle totalité et nous cherchons plutôt une contre-pensée qui, forte de cette pensée de la relation, soit un espace d’échange et d’apprentissage et un lieu de résistance et de propositions. Pour affirmer notre allergie à l'idée d'un monde singulier, au despotisme de l'identité, Faire monde c'est pluraliser ; créer et multiplier les centres, loin de la logique de mise en périphérie.

Faire monde se passe, pour une partie, dans l’espace public. Il est le lieu de nos pratiques situées et de nos relations quotidiennes, trame pour revendiquer la justice sociale, nos luttes, notre bien-être et notre survie. Cet espace nous le faisons, le construisons par nos actions et nos forces. Même produit par le pouvoir, il reste le lieu du possible parce qu’il permet aux revendications de devenir visibles et publiques. Faire monde conduit alors à faire place. Fabriquer, inventer, créer des places, par et pour celles et ceux qui en sont privé·e·s, qui sont relégué·e·s dans des non-places. Ne cherchons plus à simplement trouver place dans la société telle qu’elle est établie, utilisons plutôt notre imagination pour la transformer, la remodeler, bouger les positions et subvertir les rapports de pouvoir. Faire place passe par la production d'interstices et en s’ouvrant à la relation.

Faire monde c’est ouvrir des espaces communs avec une attention particulière pour un monde qui exalte la rencontre et le contact, avec l'objectif de relever le défi de la mutualité, pour faire une société du vivant. Ce travail commun cherche aussi à organiser une perception fine du réel pour cesser de céder à la simplification. Respecter le divers et imaginer un état de mise en présence des cultures vécues pour bénéficier de l'enrichissement intellectuel, spirituel et sensible, à l'image de la mondialité telle que définie par Édouard Glissant.

1/ Faire monde avec la géopolitique critique

La géopolitique et sa prédécesseure la géographie politique ont servi les réflexions expansionnistes et stratégiques de régimes politiques belliqueux (dans l’Allemagne hitlérienne par exemple). La géopolitique classique a pu poursuivre cette fonction d’aide à la décision jusqu’à l’époque de la Guerre froide. Ces disciplines, bien loin de contribuer à faire monde, ont au contraire mis leur connaissance au service de la division et de la domination de certaines régions et populations.

Avec le courant critique de la géopolitique, les chercheur·es renouent avec l’analyse. Puis elle ouvre la voie à l’exploration de nouvelles sources (la culture populaire pour parler des rapports de pouvoir), au décalage des regards pour embrasser de nouveaux objets : diversifier les échelles et intégrer les points de vue de tous et toutes parce que chacun·e de nous pense son rapport au monde ; étudier les contre-pouvoirs et les rapports d’émancipation ; repenser radicalement nos appartenances à l’espace non plus pour les ancrer et les enraciner mais au contraire considérer des traversées, des mobilités pour prendre appui sur un droit universel, celui du déplacement. Ouvrir enfin cette conception de l’espace pour intégrer à l’analyse les espaces de l’intime car ils sont traversés par les rapports de domination et leur reproduction, et en cela sont tout aussi politiques.

On peut faire monde en défaisant les imaginaires construits sur les divisions et les oppositions des géographiques orientalistes, et pour donner à voir nos interdépendances et nos liaisons. Les chemins sont multiples : subvertir la logique binaire et manichéenne (eux et nous ; le Sud et le Nord ; les Noirs et les Blancs… ) ; décentrer le point de vue masculin blanc impérialiste pour ouvrir la voie aux polyvocalités de la multitude.... C'est donc un travail sur nos représentations de l'ici et de l'ailleurs. Rompre avec un discours qui reste un discours colonial.

La géopolitique critique nous permet de faire monde quand elle propose des outils pour décrypter les rapports de domination et d’autant plus quand ce travail est mené en commun dans une finalité qui bénéficie doublement aux chercheur·es et aux personnes avec lesquelles ils et elles travaillent sur leur situation de domination. Ainsi il est permis de ne pas renoncer à organiser une perception fine du réel pour cesser de céder à la simplification.

Avec notre invitée : Anne-Laure Amilhat-Szary, géographe, directrice de PACTE, laboratoire de sciences sociales (UMR CNRS)

2/ L’intime et le politique dans nos paroles publiques

Autour de deux livres et deux invitées : Fatima Daas, La petite dernière et Sarah Mazouz, Race, nous avons fait la rencontre de deux écritures et deux propos. D’un côté, un roman pour déplier les identités, poursuivre une quête identitaire et dire que dans l’écriture tout semble conciliable ; un roman écrit comme un cri. De l’autre, un essai pour expliquer comment dans le contexte actuel où la société continue de construire du racial, le mot race est choisi et employé pour déjouer le racisme et non le rejouer. Distordu à dessein, utilisé dans un autre sens, race sert à dénoncer les assignations raciales. « La race n’existe nullement au sens biologique et naturel que le racisme lui attribue. Mais elle existe bel et bien socialement comme régime de pouvoir » énonce l’exergue de la couverture.

Quelle part de politique dans le roman ? Quelle part d’intime dans l’essai scientifique ? D’une part, la romancière ressent une responsabilité exorbitante quand on attend d’elle qu’elle porte une parole universelle. D’autre part, l’écriture scientifique n’est pas neutre, les épistémologies féministes nous l’ont bien appris. Tout savoir est situé et la position de chercheur·e reflète sa trajectoire dans la société.

Avec nos invitées Fatima Daas et Sarah Mazouz, Sébastien Escande, coordinateur du réseau TRACES, et Philippe Hanus, historien, chercheur associé au laboratoire PACTE.

3/ Décompositions et recompositions de nos identités

Cette émission a été l’occasion de découvrir l’association grenobloise AssociaJeunes. Ses membres les plus actifs entrent dans les catégories les plus mobilisées des discours médiatiques et politiques dès qu’i·elles parlent de la jeunesse et des lieux de vie périphériques. Pourtant leurs paroles font immédiatement voler en éclats ces catégories qui voudraient les enfermer. Leur engagement, les actions et les projets de l’association nous disent tellement mieux qui ils et elles sont. Certes ils et elles parlent de discriminations, loin des discours victimaires et dans une perspective de transformation. L’association participe d’ailleurs à la production d’une enquête nationale sur les discriminations en partenariat avec Grenoble Alpes Métropole.

Avec nos invité·es de l’association AssociaJeunes: Leïla, Allan, Erwan, Abbé, Thomas

4/ Une expérimentation de fiction radiophonique

Il faudrait travailler nos sensibilités, aiguiser nos capacités de perception, nourrir notre créativité afin de se rendre compte que le monde est toujours en train d'être fait, les rapports de force se renégocient et réorganisent l'ensemble.

Deux ateliers radio fortement ancrés dans la réalité sociale, A plus d’une voix (Grenoble) et Faratanin Fraternité (Clermont-Ferrand), se sont rencontrés le temps d’un week-end au Barkipass et se sont donnés le défi du détour de la fiction pour dire le réel.

Au jeu du « Je suis... », ouverture imposée pour raconter une histoire, tous les mensonges sont permis. Mais parviendras-tu à mentir ? Oseras-tu dire la réalité, dissimulée derrière la possibilité du mensonge ? Ou encore, en racontant les fausses histoires, inventées pour déjouer l’assaut de questions indiscrètes, est-il possible de déconstruire les imaginaires qui fondent des rapports de domination ? N’oublions pas de dire que les acteurs de ces ateliers radio sont des jeunes personnes venues chercher un refuge en France il y a peu. De ce fait, elles se trouvent fréquemment sous le coup de questions posées par des personnes qui se permettent de le faire seulement parce qu’elles assument un certain surplomb.

« Ces questions sont racistes » a lâché un participant du jeu permettant ainsi de comprendre que nous avons besoin de nommer ensemble ce qui nous arrive. Tant qu'on ne dispose pas des mots, le monde reste opaque et on ne sait pas comment agir sur lui. Faire monde c'est relever le défi des mots. Nous voyons un enjeu à proposer un vocabulaire qui nomme les choses telles qu'elles sont.

Et pour finir avec une fiction plus vraie que nature, nous avons mis en scène un débat politique entre candidats à la présidence de la république ! Empruntant d’emblée à la caricature et tournant en dérision de tels débats, le jeu a mis au jour de façon aiguë l’impossibilité de dialoguer qui caractérise les échanges politiques actuels.

5/ Les récits dont nous avons besoin pour faire monde

Faire monde comporte aussi un enjeu de narration.

Notre société est organisée autour d’un ensemble de récits que nous racontons sans relâche : le récit du progrès, celui de la conquête, de la domination… Nos aspirations et nos actes sont chargés et orientés par ces récits. Pour faire monde, il faut alors faire récit, oser de nouvelles visions à raconter et à vivre, à partager et à expérimenter. C’est revendiquer un récit qui prend racine dans nos préoccupations, nos émotions et nos aspirations d’aujourd’hui. Il s'agit d'écrire les récits manquants de l'Histoire, les contre-récits qui visibilisent l'inaperçu, le dissimulé, les mécanismes cachés et dévoilent leur violence. Nous avons besoin de contre-récits pour rendre justice aux personnes, et aux luttes invisibilisées qu'elles ont portées. Pour refuser cette violente paix et dénoncer la fabrique du consensus néolibéral.

Avec nos invité·es Aleks A. Dupraz, Mariam Veliashvili et Leonardo Espinoza autour de l’enquête «Récits, Imaginaires, Fictions. des fragments poétiques pour faire-monde»

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