« L’affaire Khachokji », plus qu’un crime

L’assassinat barbare du journaliste saoudien, Jamal Khachokji est devenu aujourd’hui le signe d’un monde arabe qui va très mal. Il est la preuve d’une pratique politique maladive imprégnée d’une brutalité extrême qui cible premièrement et avant tout, les intellectuels et les opposants. L’affaire khachokji n’est pas un simple crime, mais tout un symbole.

Depuis le 2 octobre 2018, le monde arabe vit sous un état de choc produit par un crime horrible commis contre le journaliste et écrivain saoudien, Jamal Khachokji. L’horreur ne tient pas uniquement aux circonstances d’un acte extrêmement barbare, mais se définit aussi par le lieu du crime et la nature des tortionnaires. C’est aussi un crime d’Etat contre un citoyen et opposant désarmé de tout sauf de sa propre pensée et de ses propres arguments qui ne plaisent pas aux autorités de son pays. Le contexte dans lequel le crime est survenu lui a donné une dimension internationale qui menace aujourd’hui le sort du trône dans un pays clé au Moyen-Orient.

Le prince héritier, d’Arabie Saoudite, Mohamed Bin Salman (MBS), se trouve directement accusé par les autorités turques d’avoir commandité l’assassinat atroce. Ceci a provoqué une réaction violente et immédiate de la part des médias et des autorités à Riyad pendant la première semaine suivant le meurtre, mais la suite des événements et les preuves avancées par la presse turque a obligé les saoudiens à revoir leurs versions contradictoires de ce qui s’est réellement passé. Aujourd’hui et après les aveux des autorités saoudiennes, l’assassinat de Khachokji dans le consulat de son pays à Istanbul est devenu tout un symbole de la barbarie des dictatures arabes.

 

Le contexte du crime

Deux éléments majeurs déterminent particulièrement le contexte du crime. Le premier concerne les relations entre la Turquie, lieu du crime, et l’Arabie Saoudite dont le consulat en est la scène. Le deuxième élément est relatif à la nouvelle ère annoncée par le régime saoudien comme une ère d’ouverture, de réforme et des libertés individuelles.

Les rapports entre Riyad et Ankara sont très tendus en profondeur surtout après la crise du Golfe et l’intervention de la Turquie en faveur de son allié régional, le Qatar, suite au blocus annoncé par le Quartet. Riyad n’a pas apprécié la réaction turque et son rôle clé dans l'allègement du blocus voir dans sa neutralisation. De plus, les Saoudiens ne cachent pas leur agacement face à une présence turque de plus en plus prépondérante dans les différents dossiers de la région et ceci depuis l’arrivée au pouvoir du régime Erdogan. La Turquie n’est pas seulement une puissance économique et militaire régionale, mais elle est avant tout un acteur sunnite qui menace la main mise des saoudiens sur un courant majeur dans le monde arabe et cela depuis des décennies. De ce point de vue, la Turquie est perçue comme une menace interne qui opère à l’intérieur de l’axe sunnite contrairement à l’Iran chiite qui fonctionne de l’extérieur du champ religieux et doctrinal de l’école wahhabite. Cette incursion rappelle des épisodes récents de l’histoire de la région lorsque les Ottomans étaient les alliés du rival des Saouds, la famille de Al-Rachid durant la Première Guerre mondiale.

Ankara refusa ouvertement la réaction violente des pays du Golfe vis-à-vis des révolutions populaires qui ont secoué le monde arabe depuis la grande explosion tunisienne. Elle a également refusé de reconnaître le régime du putschiste Abdelfatth Essissi en Egypte, ce qui lui a valu une vague de critique et des compagnes médiatiques hostiles de la part des pays du Golfe.

Ces éléments, entre autres, justifient comment « le crime du consulat » a pris toute cette ampleur et pourquoi il risque de marquer un tournant décisif dans les relations entre Ankara et Riyad. Il faut rappeler ici aussi que les Emirats Arabes Unis ont joué un rôle important dans l’orientation des choix politiques étrangers du royaume après l’alliance déclarée entre les deux Mohamed, Bin Salman et Bin Zayed d’ Abu Dhabi. Le dernier considère qu’Ankara s’est transformé en base arrière à la confrérie des frères musulmans, ennemis jurés de l’Emirat.

 

Dès l’arrivée de MBS au pouvoir, il a annoncé en grandes pompes un changement radical dans les orientations du royaume et surtout dans le rôle de la religion dans la société. Longtemps considéré comme ultraconservatrice, la société saoudienne est la principale cible de la réforme déclarée par le nouveau prince héritier. Mais après les promesses et les discours, le régime à très vite repris ses anciennes habitudes et la machine répressive a repris son fonctionnement avec plus de brutalité. Ni les femmes ni les Olémas (savants religieux) ou bien mêmes les membres de la famille royale ne sont épargnés par une grande vague d’arrestations et d’incarcérations. Dans ce contexte de retour à l’Etat répressif, s’inscrit le crime horrible commis contre Khachokji. Le crime a complètement transformé l’image de l’Arabie Saoudite aux yeux du monde arabe et musulmans et a intégralement terni sa réputation internationale surtout dans un pays qui abrite les lieux saints de l’Islam, la Mecque et Médine. Ceci ne date pas du 2 octobre, mais remonte à une période antérieure dans un pays qui ne reconnaît pas l’existence d’une société civile indépendante ou même le droit à la liberté d’expression.

 

L’étendue du crime

L’élimination du journaliste avait en fait un seul objectif qui est d’intimider tous ceux et celles qui pensent pouvoir graviter en dehors de l’ordre défini par le régime. Mais c’est la maladresse des exécuteurs qui a révélé au grand jour la barbarie du pouvoir et qui a dévoilé son vrai visage. Pire encore, les autorités saoudiennes ne se sont contentées pendant les premières semaines de nier leur implication, mais ont cherché par tous les moyens à accuser la Turquie voir même le Qatar d’être responsables de l’enlèvement et l’assassinat de Mr Khachokji. Le journaliste n’était pas un opposant politique et n’a jamais appelé au changement du régime, mais a exprimé ouvertement son désaccord avec la ligne politique choisi par le nouveau prince surtout en ce qui concerne la liberté d’expression. Il a également critiqué le recours de l’Etat aux arrestations et à l’emprisonnement des intellectuels et des Olémas qui contredit, selon lui, les promesses annoncées par le régime quelques mois auparavant.

La réaction brutale des autorités et la manière barbare avec laquelle il a été assassiné témoignent clairement et sans équivoque de la réponse réservée à toute demande de réforme aussi minime soit-elle. Les retombées du crime ne se limitent au seul contexte saoudien ni même celui des relations entre Ryad et Ankara, mais affectent toute la structure du système politique régional. Le conseil de coopération du Golfe CCG se trouve au centre d’un grand séisme après le coup dur qu’il a encaissé suite au blocus du Qatar. Cet organisme régional, regroupant les pays riches du Golfe, était considéré pendant longtemps comme la structure politique la plus stable par rapport à d’autres instances régionales comme la ligue arabe ou même l’union du Maghreb arabe (UMA).  Non seulement, le CCG n’a pas réussi à résoudre les conflits internes des pays membres, mais il est devenu l’arme des plus puissants – ici l’Arabie Saoudite- pour dicter sa politique régionale et internationale aux autres petits pays.

L’assassinat de Jamal Khachokji est à la fois le témoin d’un ordre politique arabe en fin de règne et la preuve de son ancrage solide dans la barbarie et l’horreur. L’Arabie Saoudite est aujourd’hui plus que jamais confrontée à des choix décisifs après son implication maladroite au Yémen qui s’est transformée en une grande catastrophe humanitaire. Elle est aussi responsable de la déstabilisation du CCG suite au blocus du Qatar, une affaire qui marque aussi la fin de l’époque de « l’action arabe commune ».

Malgré l’achèvement dans le sang des révolutions populaires suite au soutien accordé aux forces contre-révolutionnaires en Egypte, en Libye et ailleurs, les régimes arabes restent confrontés à un nouveau contexte intérieur qui place la liberté à la tête de ses revendications. Maintenir la répression comme seule et unique réponse à ces revendications légitimes, va certainement aggraver une situation déjà très critique. La paix sociale, la stabilité régionale et la lutte contre le terrorisme ne s’achètent pas par des contrats d’armes signés avec les grandes puissances internationales, mais se fait premièrement et avant tout à travers la pacification de la société et le respect des droits de l’homme et la reconnaissance des libertés fondamentales.

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