La Tunisie : une transition sous haute tension

La Tunisie, berceau du printemps arabe, connaît aujourd’hui une période transitoire très délicate. Bien que le pays soit la cible d’attentats terroristes et de tensions socio-économiques, Tunis est plus que jamais déterminée à réussir son pari démocratique.

 

Seule rescapée du chaos dans lequel d’autres parcours révolutionnaires ont sombré, la Tunisie représente aujourd’hui une référence de transition démocratique. Elle est aussi l’espoir de toute une génération ayant expérimenté les dérives de la dictature et les crimes des systèmes policiers. Ceci ne se justifie pas seulement par le cheminement pacifique que cette transition avait connu comparée aux autres modèles révolutionnaires, mais se définit plutôt par l’aptitude du pays à contrôler les secousses inhérentes à tout changement politique majeur.

La Tunisie vient d’élire un nouveau président ne disposant pas d’étiquette politique et n’appartenant à aucun Parti de gauche ou de droite. Elle a renouvelé aussi les membres du parlement chargés de constituer le nouveau gouvernement. Bien que le premier candidat n’ait pas réussi à obtenir la confiance du parlement, le nouveau Premier ministre choisi par le président semble avoir trouvé l’équilibre recherché entre les différents protagonistes. La validation parlementaire de la nouvelle équipe gouvernementale semble être une sortie de la crise politique dans laquelle le pays est tombé depuis les dernières élections.

Par ailleurs, le paysage tunisien n’est pas que rose et printanier. Le pays demeure sous l’effet de multiples tensions à la fois internes et externes. Sur le plan social et économique les indicateurs sont tous au négatif et un plan de sauvetage s’impose comme une extrême urgence. Dans ce climat de doute qui commence à perdurer, la plupart des Tunisiens ne manque pas d’afficher son mécontentement et attend avec impatience les décisions de la nouvelle équipe gouvernementale.

 

D’abord, éviter la contagion

Ne pas sombrer dans les conflits armés et les coups d’Etats sanglants ayant caractérisé d’autres espaces révolutionnaires en Libye, en Egypte ou bien en Syrie était la principale victoire des Tunisiens. Malgré les menaces terroristes et les plans régionaux et internationaux qui menaçaient la démocratie naissante, la Tunisie à su faire face à de multiples attaques et tentatives de déstabilisation. Le dernier attentat terroriste qui a visé l’ambassade des Etats Unis est un signe supplémentaire que le pays est toujours visé par le fléau mondial.

Pendant l’été 2013, la menace déstabilisatrice a connu son apogée peu de temps après le renversement du président égyptien par le putschiste Abdelfatteh Assissi. Durant cette période, les forces contre-révolutionnaires soutenues par les hommes de Benali et par les Émirats Arabes Unis favorables à un « régime change » en Tunisie, ont déployé tous leurs moyens pour achever la révolution tunisienne dans l’œuf.

Le plan n’a pas fonctionné bien qu’une grande partie de la classe politique tunisienne était complice de cette mésaventure. La centrale syndicale (UGTT), la gauche, les nationalistes, les membres de l’ex RCD (rassemblement constitutionnel démocratique) et beaucoup d’autres acteurs politiques ont décidé d’en finir avec la révolution sous prétexte de faire face aux islamistes. La contre-révolution cherche en vérité à reconquérir le pouvoir et reprendre les avantages que le nouveau contexte transitoire semble menacer.

Il est bien évident depuis cette époque que les islamistes ne sont qu’un prétexte de façade. Sinon comment expliquer l’alliance entre le parti « Nida tounis » et le parti islamiste « Ennahda » ! Ce même parti islamiste a voté à plusieurs reprises en faveur de leurs anciens ennemis.

Il est par ailleurs le coupable idéal qui pourrait justifier un coup d’Etat capable de mettre fin à une vague de changement risquant de transformer les rapports de force sur l’échiquier tunisien. Ceci s’explique en partie par le climat de cohabitation entre l’Ancien Régime et les islamistes aux plus hauts niveaux du pouvoir. La révolution du 17 décembre 2010 n’était pas une révolution politique. Elle était une révolution populaire pour la liberté et la démocratie et contre le chômage, la corruption et le régime mafieux.

Les putschistes ne pouvaient pas qualifier ouvertement la révolution comme l’ennemi à abattre, car à ce moment-là, l’effervescence populaire était grande et difficile à affronter. Avec l’apparition des terroristes de Daech en Syrie, la mission de diabolisation sous prétexte de confronter une radicalisation rampante, est devenue plus facile. Les putschistes tunisiens ont cherché par tous les moyens à inscrire leur aventure antirévolutionnaire dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » afin de convaincre l’opinion internationale d’adhérer à leur plan.

Malgré les assassinats politiques et les milliers de grèves et malgré les attentats ciblés contre des secteurs économiques sensibles comme le tourisme, la Tunisie est restée debout. Elle a de surplus réussi miraculeusement et avec perfection un nombre important de rendez-vous électoraux. Ceci confirme d’abord que le processus tunisien est désormais irréversible et qu’un retour en arrière est quasiment impossible. Il traduit également l’implication populaire et l’engagement collectif des acteurs civils à réussir le pari révolutionnaire.

 

Une révolution omniprésente

En dépit de toutes les dures épreuves économiques et sociales, l’élan révolutionnaire ne faiblit pas, car les résultats des dernières élections confirment ce postulat. La campagne électorale de l’actuel président avait repris le fameux slogan du printemps tunisien « Le peuple veut ». Sa victoire écrasante contre le candidat du « système » est due en grande partie à cette représentativité révolutionnaire dont les autres candidats ne disposent pas.

La conscience politique collective des Tunisiens a nettement évolué et les composantes idéologiques sont en nette régression face aux composantes « non politisées ». Le paysage semble s’orienter vers une rupture avec tout l’héritage de la dictature y compris les partis historiques de l’opposition comme les islamistes, les nationalistes, ou les partis de gauche. La sanction est générale et le paysage politique tunisien est en pleine mutation, ce qui risque de modifier d’une manière radicale et irréversible la réparation classique des acteurs sur les deux côtés de l’échiquier.

 

Quelles perspectives ?

Malgré tous les acquis, le pari est loin d’être gagné. La menace est toujours présente que ce soit sur le plan sécuritaire ou sur le plan socio économique. La société tunisienne passe par une phase très sensible motivée par l’échec cuisant des gouvernements successifs à apporter un changement réel au quotidien tunisien.

L’élite locale est pointée du doigt. Elle est considérée justement comme principal responsable de l’incapacité politique et de l’impasse dans laquelle se trouve le pays. Contaminée par les querelles idéologiques des années soixante-dix et les guerres fratricides, la classe politique tunisienne est définie aujourd’hui par la plupart des observateurs locaux comme un obstacle majeur à la transition démocratique.  

La fragilité de la structure parlementaire et l’absence d’un bloc législatif dominant n’a pas facilité la mise en place de mécanismes capables d’endiguer le fléau de corruption qui ronge tous les secteurs actifs de l’économie. Si la présidence est déterminée à apporter un vrai changement après une décennie de faible rendement économique et social, l’absence d’une équipe gouvernementale compétente, courageuse et efficace ne va pas lui faciliter la tâche.

Les attentes sont grandes face à une situation sociale plus que critique, mais les acteurs sociaux avec «  centrale syndicale » à leur tête ne semblent pas être concernés par un apaisement nécessaire dans un climat très tendu.

La situation reste donc ouverte sur tous les scénarios, bien que le retour de l’Ancien Régime n’est plus possible vu le chemin parcouru. Par contre, le pays n’est pas détaché de son contexte régional agité sur les frontières sud où les milices du général putschiste Haftar en Libye menacent quotidiennement d’envahir la capitale Tripoli.

Dans ce contexte tendu, un apaisement social et politique reste la seule porte de sortie envisageable. Le défi n’est plus aujourd’hui idéologique ou partisan, mais il est principalement économique et social. Gagner la bataille économique et affronter le fléau du chômage sont les seuls moyens pour faire triompher « la révolution du jasmin ».  

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