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Billet de blog 13 juin 2022

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Le Koweït, un destin singulier

Distinctement du Qatar et des Émirats Arabes Unis par exemple, le Koweït s’est tracé une voie singulière que ce soit dans le monde arabe ou sur la scène internationale. Bien qu’il partage avec ses deux voisins un statut de riche monarchie pétrolière, il se distingue par une identité politique à part entière basée sur la recherche de consensus et sur la conscience d’un destin arabe commun.

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Une exception géopolitique

Parmi les idées reçues à propos du Koweït, il y a celle l’intégrant totalement dans le cadre descriptif des pays du Golfe que ce soit sur le plan politique, géographique ou même démographique. La description géographique est certes appropriée, mais la classification politique est trompeuse bien que le pays soit membre fondateur du CCG (Conseil de Coopération des pays du Golfe) depuis le 25 mai 1981.

Le Koweït est un pays arabe à part entière. Doté d’un Parlement très actif et ce depuis le 11 novembre 1962, l’exercice du pouvoir dans ce riche pays pétrolier diffère nettement des autres pays du Golfe. Bien que le pouvoir exécutif reste entre les mains du gouvernement et l’Emir, le pouvoir législatif demeure l’affaire du conseil de la nation « Majliss al-Oumma » devant lequel le gouvernement et le Premier ministre sont responsables. Il s’agit de la seule monarchie constitutionnelle dans les pays du CCG, loin devant l’Arabie Saoudite par exemple où tous les pouvoirs sont centralisés entre les mains du Roi.

Il ne s’agit pas certes d’une démocratie avec des dimensions européennes, mais ceci constitue un acquis de taille non seulement dans le Golfe, mais aussi dans tout le monde arabe. Rares sont les pays ayant opté pour une représentativité politique diversifiée bien que la structure politique soit de nature monarchique. Si la société koweïtienne demeure conservatrice comme c’est le cas dans les pays voisins, elle a entamé une avancée notable au niveau des droits des femmes et les droits civiques. Le 16 mai 2005, le Parlement a voté un amendement de la loi électorale qui donne le droit de vote aux femmes ce qui a presque doublé le nombre d’électeurs. La femme est aussi présente que ce soit au sein du gouvernement ou bien au parlement.

Malgré ces acquis, des efforts restent à fournir surtout concernant deux sujets brûlants ; le statut des Boudoun « les sans nationalité » et la lutte contre la corruption. En novembre 2019, le gouvernement est poussé à la démission après des révélations sur le détournement de plus de 700 millions d’Euros d’une caisse de l’Etat. De son côté, l’actuel gouvernement cherche à trouver une solution définitive au statut des Boudoun qui représente un dossier extrêmement sensible dans une société koweïtienne marquée par un fort caractère tribal conservateur.

L’héritage du Cheikh Sabah al-Ahmad al-Jaber al-Sabah

À l’âge de 91, le cheikh Sabah al-Ahmad al-Jaber al-Sabah est décédé aux Etats Unis mardi 29 septembre 2020 et son demi-frère le cheikh Nawaf al-Ahmad al-Sabah lui succède. Le cheikh Sabah est considéré non seulement comme l’architecte de la politique étrangère du Koweït moderne, mais aussi l’homme du consensus dans tout le monde arabe. Durant son règne qui a duré quatorze ans, de janvier 2006 à septembre 2020, il a réussi à transformer le Koweït surtout sur la scène internationale. On le trouve activement présent dans les crises ayant secoué le monde arabe et la région du Golfe comme c’était le cas pendant le « Blocus du Qatar » en 2017.

Il a reçu plusieurs nominations populaires ; « le Cheikh des diplomates », « le père des Arabes » et aussi « l’Emir de l’humanité » en hommage à ses médiations et son souci et attachement à la paix et à l’unité des peuples arabes. Il était un homme de dialogue, un grand dirigeant respecté partout pour les valeurs d’ouverture et de tolérance qu’il incarnait. Durant son règne, le Koweït a réussi son pari de garantir la stabilité et la modernité de la société. Le cheikh Sabah était également considéré comme un médiateur régional et international des plus respectés grâce à sa place dans l’ordre de direction du Conseil de Coopération des pays du Golfe. On trouve ses empreintes dans la médiation entre le Qatar et l’Arabie Saoudite lorsqu’il a réussi à éviter l’escalade militaire entre les deux pays voisins en 2017.

L’ère de l’Emir Nawaf al-Ahmad al-Sabah.

Le Koweït est un petit pays dans Golfe arabique situé entre trois grandes puissances ; l’Irak, l’Iran et l’Arabie Saoudite. Cet emplacement géographique, mais aussi politique l’avait contraint à adopter une politique extrêmement prudente dans l’objectif de maintenir un équilibre fragile de cohabitation avec les trois rivaux.

Le Cheikh Nawaf est le quatrième Emir qui prête le serment constitutionnel devant le Parlement le 30 septembre 2020. Il est aussi le seizième Emir de l’Etat du Koweït et le sixième Emir après l’indépendance du pays de la couronne Britannique. Il est également le troisième ministre de l'Intérieur et le quatrième ministre de la Défense dans l’histoire de son pays. Sa formation et ses fonctions au sein de l’appareil sécuritaire au plus haut rang de l’Etat lui ont permis de placer la question de la sécurité au centre de ses objectifs.

Par contre, le nouvel Emir a hérité un contexte régional bien tendu non seulement au sein des pays du conseil de coopération, mais également au-delà de ses frontières. Le Koweït était toujours fidèle à son choix de neutralité en ce qui concerne les conflits de la région comme on peut le constater lors du Blocus du Qatar lorsqu’il a refusé de s’aligner à la position de l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes Unis. Il n’a pas suivi la démarche du Bahreïn ou des EAU dans la normalisation de ses relations avec Israël ce qui pourrait traduire un choix géopolitique à part. Il est ainsi inscrit dans la continuité d’une politique étrangère définie depuis des décennies qui cherche avant tout de maintenir le Koweït loin des clivages régionaux. 

Un statut singulier et un destin commun

Le pays était victime d’une invasion militaire de la part de son proche voisin, l’Irak en 1990, une invasion qui allait façonner toute la région par la suite et donner lieu à deux grandes guerres. Il est toujours sous pression saoudienne cherchant à le placer sous son influence directe. L’autre grand voisin iranien ne cache pas ses ambitions d’influence et de domination après avoir mis la main sur le pouvoir politique en Irak à travers ses milices et bras religieux.

De plus, le pays fait face aux multiples défis intérieurs qui risquent à long et moyen terme de déstabiliser son équilibre fragile. La démographie, l’économie, l’énergie, l’eau, le changement climatique… Sont tous des défis à relever pour le nouveau régime. Bien conscient de ces menaces, le Koweït a mis en place une nouvelle stratégie dont l’objectif et de garantir le maintien de la prospérité sociale, le contrôle des dépenses publiques et la révision de sa politique d’immigration. Quant aux questions climatiques, le régime n’a pas d’autre choix à part une coordination à la fois étroite et prudente avec les pays membres du CCG, car le destin du Koweït dépend totalement de celui de ses voisins.

C’est dans ce cadre bien particulier entre défis externes et recherche de stabilité interne que s’inscrit la démarche du nouveau régime. La gestion des répercussions de la crise sanitaire, de l’instabilité du contour proche et de la crise alimentaire et énergétique, est l’ultime priorité du Koweït aujourd’hui. Le contexte régional actuel est en perpétuelle transformation avec l’absence de toute forme de coordination réelle entre les régimes arabes que ce soit au sein du CCG ou bien la Ligue Arabe. Ceci impose au Koweït un choix de taille, car il doit à la fois préserver sa souveraineté et sa vision politique et maintenir au plus stable ses relations avec ses voisins.

Les pays du Golfe, riches en hydrocarbures font face à une menace réelle, et cela, depuis le début des années 1990 suite à l’invasion du Koweït. L’effondrement de l’Irak, de la Syrie, du Liban et aussi la guerre au Yémen placent les pays du Golfe une nouvelle fois dans l’œil du cyclone. La guerre en Ukraine et l’incertitude qui règnent sur le marché énergétique ajoutent plus de pression sur la région du Golfe principale fournisseur en hydrocarbures. Les régimes sont tous conscients que l’ère de pétrole arrive bientôt à sa fin ce qui leur impose de mettre en place une nouvelle stratégie de dépenses publiques.

Il est plus que certain que l’avenir du Koweït ne peut pas se dessiner en dehors de son contexte arabe d’où la nécessité de réfléchir à un plan commun de survie dans un climat régional et international très agités. D’autre part, le monde arabe a plus que jamais besoin de la sagesse koweïtienne qui était toujours un modèle de rassemblement et de tolérance. Ainsi, on revient une nouvelle fois au point de départ : le destin du Koweït est avant tout un destin arabe, mais il ne peut pas se faire sans un profond changement arabe qui préserve la souveraineté de son ensemble à travers le respect de ses Etats.

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