À la Mecque, un pèlerinage sans le Qatar

Les musulmans du monde entier célèbrent les derniers jours du cinquième pilier de l’Islam, le Hajj ou bien « la saison du Hajj ». Cet événement n’a pas échappé, malgré son caractère spirituel, son aspect pacifique et son statut unificateur, à la crise politique qui secoue la région du Golfe depuis plus de deux ans.

C’est la troisième saison que les Qataris sont interdits de célébrer le Hajj et de voyager vers les lieux saints à cause du blocus imposé à Doha par l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Egypte. En juin 2017 lorsque la crise éclata, les Qataris qui se sont rendus à la Mecque pour la Oumra, petit pèlerinage, étaient obligés de quitter les hôtels et leurs lieux de résidence en toute urgence. C’était une décision qui émanait directement de la cour royale. Trois saisons de Hajj se sont écoulées et les Qataris sont toujours interdits de pèlerinage.

 Une mesure extrême.

Les autorités saoudiennes tentent de leur côté, de présenter la situation sous un autre angle allant jusqu’à accuser Doha d’être responsable de l’interdiction. Ryad ne nie pas avoir fermé le seul passage terrestre qui la relie au Qatar, le point de passage Salwa. Elle ne nie pas non plus avoir fermé ses espaces maritimes et aériens devant le transporteur qatari. De plus, les autorités saoudiennes ont refusé d’accorder au Qatar le droit d’envoyer une délégation ou bien d’ouvrir un bureau pour subvenir aux besoins de ses ressortissants, comme c’est le cas pour tous les autres pays. De plus, la monnaie qatarie n’est pas utilisable en Arabie Saoudite.

Ces mesures extrêmes sont rares dans l’histoire du pays, car aucun pays n’a été ciblé par des mesures et des interdictions aussi excessives dans le passé. En pleine crise avec l’Iran, Ryad a toujours été prudente concernant l’instrumentalisation des lieux saints. Par contre, cette fois-ci, le régime saoudien affiche une position inflexible à l’égard des pèlerins qataris. La volonté d’infliger une punition collective est très flagrante pour être dissimulée, car même les prétextes avancés pour accuser les autorités à Doha d’être derrière l’interdiction n’ont convaincu personne. Ces prétextes s’inscrivent dans l’objectif de déstabiliser le clan adverse en cherchant à créer une fracture entre le régime et son peuple. Le plan n’a pas fonctionné et les pèlerins qataris ont refusé de se rendre à la Mecque avec d’autres compagnies aériennes et sans délégation officielle.

La compagnie Al Qatariyah, Qatar Airways est interdite de survoler l’espace aérien saoudien. Devant l’interdiction des vols directs, Ryad a proposé des vols de correspondance, mais sans la compagnie nationale et sans un bureau de représentation et d’assistance. Doha a catégoriquement refusé la proposition qui porte atteinte à sa souveraineté et qui ne respecte pas les règlements qui régissent l’organisation annuelle du Hajj. De surplus, le traitement humiliant infligé aux ressortissants qataris, au moment du déclenchement de la crise, a alimenté le sentiment d’insécurité.

Islam et politique

Cet événement, qui cible une population parmi d’autres, ne tient pas son importance de l’interdiction elle-même. Il s’agit certes d’une politique discriminatoire à l’égard des Qataris, mais son effet va au-delà de la simple interdiction. C’est la relation entre « le religieux » et « le politique » qui est au cœur de cet incident. C’est aussi le rapport de l’Islam à la politique qui surgit une nouvelle fois et qui apporte une nouvelle dimension capable d’éclairer des côtés cachés de l’ultime syntagme, « l’Islam Politique ».

L’instrumentalisation des lieux saints à des fins politiques est sans doute l’incarnation même de l’Islam politique. Ceci ne se limite pas au cas du Qatar, mais les autorités saoudiennes ont à plusieurs reprises fait de cet événement une occasion pour régler des comptes d’ordre politique. Des opposants au régime de Ryad étaient arrêtés et renvoyés à leurs bourreaux comme c’était le cas de trois pèlerins libyens en 2018. Les visas de pèlerinage ou d’Oumra, sont un moyen fiable pour récompenser les alliés et les amis et pour créer un vaste réseau de sympathisants.

Ryad accuse le Qatar d’être l’allié de l’Iran dans la région, et c’est l’une des raisons pour lesquelles le blocus fut déclaré comme le démontre la « liste des 13 » (une liste de 13 points proposés à Doha comme conditions pour lever le blocus). Par contre, Ryad n’ose pas interdire les pèlerins iraniens de pèlerinage, ni ose-t-elle interdire leur compagnie aérienne de survoler l’espace aérien saoudien. Plus encore, elle organise en leur honneur des cérémonies d’accueil dès leur arrivée à l’aéroport.

Ryad a toujours nié l’instrumentalisation du Hajj pour des fins politiques appelée aussi « politisation / tassyiss », mais les récents événements dans le Golfe infirment ses déclarations. La religion était depuis l’alliance entre Mohamed ibn Saoud et Mohamed ibn abd al-wahhab en 1744, le moteur de la politique en Arabie. Le printemps arabe et l’implication directe du courant Madkhali dans le parcours révolutionnaire ont confirmé cette tendance. Le Madkhalisme, un courant religieux créé en 1990 pour légitimer la présence des troupes américaines sur le sol saoudien, a ouvertement soutenu les coups d’Etat et les forces contre-révolutionnaires en Tunisie, en Egypte et en Syrie. En Libye, les groupes des salafistes madkhalis portaient les armes côte à côte avec les milices du putschiste Haftar contre la population civile.

Aujourd’hui et suite au grand chantier socioculturel inauguré par le prince héritier, le pays a du mal à convaincre par le conservatisme religieux. L’ouverture brutale du pays aux concerts de rock et de rap et l’organisation de cérémonies musicales non loin des lieux saints, vont laisser des traces profondes dans une société conservatrice. L’emprisonnement des opposants et des oulémas, l’assassinat brutal de Jamal Khashokji et la répression des opposants au régime confirment l’orientation choisie par le nouveau régime. La guerre aux Yémen, l’implication active dans le « contrat du siècle » avec l’américain Kouchner et le soutien inconditionnel des coups d’Etats informent beaucoup sur les vraies raisons de l’interdiction des Qataris.

 C’est aussi le printemps arabe.

C’est dans les événements ayant suivi le printemps arabe qu’une grande partie de la réponse au contexte géopolitique actuel se trouve. Les représentants de l’ordre politique régional, avec les Émirats arabes unis à leur tête, ont décidé d’arrêter le processus de transition démocratique dès 2012. Ils ont pris la décision d’étouffer, dans le sang, toute menace qui pourrait, sur le moyen ou sur le court terme, mettre en danger la pérennité du pouvoir des monarchies dans le Golfe.

C’est cette décision qui pourrait rendre plus clair l’enchaînement des événements, depuis le coup d’Etat en Egypte durant l’été 2013 jusqu’à aujourd’hui. L’interdiction du pèlerinage n’est en fait qu’une pièce sur un grand échiquier. Le refus de Doha de s’aligner sur projet d’Abu Dhabi concernant les révolutions arabes puis l’arrivée du nouveau prince héritier au pouvoir à Ryad ont déclenché une guerre froide contre le Qatar.

La diabolisation incessante du pays et le nombre de compagnes médiatiques qui visent l’image de Doha depuis 2011 confirment cette conclusion. Soutien du terrorisme, financement des groupes terroristes, ingérence politique, servitude des travailleurs étrangers… et la liste est très longue. La dernière en date est que le Qatar a même financé « les gilets jaunes » en France par l’intermédiaire des frères musulmans dans les cités.

Sans pouvoir apporter la moindre preuve à ces allégations, les compagnes médiatiques perdurent, mais sans la moindre crédibilité. Outre leur effet intimidateur et dangereux, ces mesures affectent profondément la stabilité et la paix dans une région déjà fragilisée par les conflits et les guerres. Finalement, Doha est sortie triomphante de cette épreuve sur tous les plans ; économique, diplomatique et politique, malgré l’ampleur du choc. Sur le plan sportif, fleuron du soft power qatari, le pays vient de remporter la coupe d’Asie du football et confirmer l’organisation de la coupe du monde en 2022.

Malgré ces réussites, ce sont les peuples de la région qui ont subi un terrible séisme. L’instrumentalisation du lien tribal pendant la crise a créé une déchirure profonde dans le tissu social régional. Si la société dans les pays du Golfe était très longtemps protégée contre les fractures, le blocus du Qatar et la guerre au Yémen ont ouvert des plaies anciennes qui risquent d’attiser une situation déjà en flammes.

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