Crise du Golfe : Pourquoi le Qatar ?

Il est difficile de lire la crise actuelle entre les pays du Golfe dans le seul cadre défini par le discours officiel des pays impliqués dans le « blocus du Qatar ». Il ne s’agit pas en fait de terrorisme ni d’ingérence, mais la crise repose sur deux visions différentes du changement et transformations que le monde arabe est en train de connaître.

Il est évident aujourd’hui que le Golfe arabique connaît la crise la plus menaçante et la plus révélatrice de toute son histoire moderne. Menaçante, car elle survient dans un contexte très tendu à cause du chaos qui a suivi les révolutions arabes. Elle est aussi révélatrice, car elle fait remonter à la surface des déchirures profondes entre les composantes d’une même entité régionale, nationale et historique.  

Certes, ce n’est pas la première fois que cette région très sensible du monde connaît une crise interne, mais c’est la première fois que la crise atteint des niveaux alarmants. C’est la première fois par exemple que la tribu est impliquée directement comme moyen de guerre froide entre les deux partis. C’est la première fois aussi que le Hajj, pèlerinage à la Mecque, est instrumentalisé pour régler des comptes avec des adversaires politiques membres du CCG (conseil de coopération du Golfe). La situation est délicate bien que rien ne laissait présager une pareille escalade politique aussi intransigeante que ferme.  

Le Qatar se trouve à partir du 5 juin dernier isolé du monde par un blocus terrestre et aérien comprenant la fermeture de son seul passage terrestre vers l’Arabie Saoudite (Salawa). La décision était inattendue comme l’a bien souligné le prince du Koweït Cheikh Subah al-Ahmed as-Subah de sa dernière visite au Etats-Unis. « Il y a eu quelques réunions et le lendemain, on a été surpris par la décision du blocus » a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse. Cette information d’un très haut responsable démontre clairement que la décision ne faisait pas l’unanimité entre les pays remembres du CCG. Pire encore, le souverain koweïtien mentionne aussi qu’un « choix militaire » fut écarté ce qui confirme le taux de gravité de la situation.  

Alors, pourquoi le Qatar ?

Une question clé pour comprendre le tournant historique que le monde arabe et les pays du Golfe sont en train de prendre. La question est plus troublante lorsqu’on regarde la taille de ce petit pays sur la carte et lorsqu’on se rend compte des quelques centaines de milliers d’habitants qui sont sur son sol.

Par contre, on ne peut pas négliger le rôle grandissant de cet Émirat gazier depuis trois décennies sur la scène régionale et internationale. Ses adversaires -essentiellement les Émirats arabes Unis puis l’Arabie Saoudite- lui reprochent l’implication dans les affaires internes des autres pays membres et les pays arabes en général.

De plus, Doha est accusé de soutenir des groupes terroristes, voir de financer le terrorisme international et de transformer son sol en arrière-base des complots terroristes. Les reproches sont graves et Doha a toujours nié des accusations qu’elle qualifie de mensongères en mettant en avant ses efforts dans la lutte contre ce fléau mondial et en s’appuyant également sur les témoignages de ses alliés occidentaux.

Les charges sont encore plus troublantes lorsqu'on se rappelle que les accusateurs et à leur tête l’Arabie Saoudite sont les principaux accusés des attentats du 11 septembre. Mohamed Atta, l’un des leaders des kamikazes de l’attaque contre le WTC est d’origine égyptienne. Selon le site d’information britannique Middle East Eye et la chaîne d’information al-Jazeera, le royaume d’Arabie sera poursuivi en justice par les familles des victimes de l’attentat par la loi « JASTA », « Justice Against Sponsors of Terrorism Act ».


     Il est clairement évident que la grande partie des accusations contre Doha s’inscrivent plutôt dans un cadre de règlements de comptes et de rivalité régionale que dans celui d’une investigation sérieuse, car les mêmes accusations se collent plus au clan des accusateurs qu’à celui de l’accusé. La crise ne dit pas ses vraies raisons, mais au contraire ses instigateurs cherchent par tous les moyens à dissimuler son assise centrale. Le blocus du Qatar frappe loin dans les racines des relations bilatérales entre les pays du CCG et leurs positions respectives vis-à-vis des récents événements que le monde arabe ait connus.

Depuis 1996 et depuis l’inauguration de la chaîne al-Jazeera, les relations entre le régime qatari et le reste des structures politiques arabes avaient connu une fracture sérieuse. Le ton de l’expression et la présence d’opposants aux régimes sur les plateaux de la chaîne n’a pas plu aux dictatures en place. De plus, Doha a accueilli sur son sol des figures emblématiques de l’opposition arabes et surtout ceux des frères musulmans persécutés dans leur pays d’origine.

À ces deux raisons, s’ajoute un facteur plus profond qui est le facteur tribal et la rivalité non dite entre les familles qui règnent sur les riches monarchies du Golfe. Cette rivalité tribale remontant à l’époque de la constitution des Etats du CCG - et même avant- continue à exacerber les tensions dans une région au contour très fragile. Mais la goutte qui fait déborder le vase était certainement les vagues des révolutions arabes et la position affichée de Doha vis-à-vis de ces revendications populaires.

Deux axes se sont constitués en réplique à la secousse tunisienne ; l’axe de la révolution et l’axe de la contre-révolution. Poussé par la grande vague populaire, Doha a pris le côté des révolutionnaires. Par contre les Émirats Arabes Unis et Riyad ont pris le camp adverse avant d’être rattrapés par l’Egypte du général Es-Sissi suite à son coup d’Etat sanglant contre Morsi : le président issu de la confrérie des frères musulmans. 

Les Émirats Arabes Unies ont très vite repris la main et reconduisent les vagues des forces contre-révolutionnaires en s’appuyant sur une réserve importante des premières victimes du printemps arabe ; les piliers et les agents de la dictature déchue arrivés en masse à Abou Dhabi dès 2011. Des agents qui forment un vaste réseau puissant et actif avec à leur tête des experts en circuits d’influence au Moyen-Orient comme le démettre un article paru dans le journal « le monde » -écrit par son correspond à Beyrouth (Benjamin Barth)- qui dévoile avec précision la formule proposée par les émiratis pour freiner le printemps des peuples en se servant de personnages de l’ombre comme le palestinien « Mohamed Dahlan ».

« L’hiver islamiste » n’était en réalité que le « nouveau printemps » de la dictature arabe qui renaît de ses cendres grâce aux racines profondes de l’Ancien Régime qui se manifeste dans l’image des forces contre-révolutionnaires.    

En effet, le Moyen-Orient est en train de connaître un grand chantier qui affectera considérablement sa structure interne. Les axes, les alliances et les coalitions traditionnelles subissent une transformation déterminée principalement par l’effet du printemps arabe. « L’axe des modérés » comprenant l’Egypte, l’Arabie Saoudite et les pays satellites, mais aussi « l’Axe des résistants » composé par la Syrie d’Assad, le Hizbollah et l’Iran en arrière-plan, ne déterminent plus la répartition actuelle des puissances régionales au Moyen-Orient.

            Le rapprochement entre l’Arabie Saoudite et Israël d’un côté et les massacres commis par « l’axe de la résistance » contre les civils en Syrie de l’autre, sont les signes avant-coureurs d’un grand chantier structurel dans la région. Ce chantier concerne à la fois la société et le système politique en place. L’annonce saoudienne d’une nouvelle définition du rapport entre le religieux, le politique et l’adoption d’un « Islam médian » selon l’expression arabe, représente un autre signe des grandes transformations des pays du CCG.

             Ce ne sont pas les régimes en place qui seront les grands perdants de cette crise, mais ce sont leurs populations qui sont en train de payer un prix fort des aventures de leurs dirigeants. Les récents événements et scandales, qui ont conduit à la défaite du candidat qatari à l’UNESCO sont aussi témoins de la dégradation des relations entre les pays arabes au détriment de l’intérêt général de leurs peuples et de leur culture. 

            Il n’y aura aucun gagnant dans « le blocus du Qatar » à part les puissances régionales et à leur tête l’Iran qui consolide sa présence partout dans la région. Avec une société arabe en pleine crise et dans une région en pleine tension, mais aussi avec le « fléau terroriste » qui menace la paix et la stabilité de plusieurs pays, seul le dialogue et la sagesse pourrait l’emporter. Sinon la prochaine vague révolutionnaire n’épargnera personne.

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