Faut-il éteindre al-Jazeera !

Al-Jazeera est sans doute parmi les rares success-story dans le monde arabe. Par contre, la chaîne fait face aujourd’hui à une compagne de diffamation qui s’est vite transformée en lynchage médiatique annonçant un tournant décisif dans le parcours d’une presse en quête d’autonomie.

Depuis sa création en 1996, l’histoire de la chaîne résume en elle seule la question de la liberté d’expression dans le monde arabe. Bien qu’elle ait réussi à transformer un paysage médiatique paralysé par la propagande, elle a payé le prix fort au niveau de son statut, sa réputation, et même son existence. La demande de sa fermeture figurait en tête de la liste des 13 conditions imposées au Qatar pour mettre fin à son Blocus.

Retour au point de départ

Plusieurs observateurs pensent que le monde arabe est à l’aube d’une nouvelle vague révolutionnaire après les violentes dérives ayant marquées la première vague du printemps arabe. La situation en Egypte et la reprise des manifestations dans les villages éloignés risquent de reproduire le scénario tunisien lorsque la marge avait envahi le centre et causer la chute de la dictature. Aujourd’hui, seule Al-Jazeera couvre les événements en Egypte comme elle l’avait fait pendant la révolution tunisienne et celle du 24 janvier au Caire. La grande majorité des organes de presse arabes et occidentaux ferment l’œil sur ce qui se passe en Egypte où la nouvelle junte militaire conduit la pire compagne de répression que le pays n’ait jamais connu.

 Le climat de l’année 2010-2011 semble se reproduire vu que les mêmes causes ayant conduit à l’explosion générale sont toujours présentes. Plus encore, la situation sociale, économique et politique est aujourd’hui doublement explosive comparée à ce qu’elle l’était en 2010. Après le coup d’Etat militaire en Egypte et l’intervention russe en Syrie et en Libye, une ligne rouge était franchie et c’est par la force des armes lourdes que les aspirations populaires furent réprimées. Dans ce contexte de terreur généralisée, l’ordre régional mené par l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et l’Egypte du putschiste, Essissi a développé un arsenal médiatique puissant pour légitimer la violence contre le nouvel élan révolutionnaire. Les chaînes Al-Arabiyya, Skynews arabic, al-Hadath et des dizaines -voir des centaines- de médias locaux cherchent par tous les moyens à empêcher le déclenchement d’une nouvelle vague de contestations.  

L’exception arabe

Pour les gouvernements arabes, la presse libre reste l’ennemi numéro un, car c’est -en grande partie- à cause de la libre circulation de l’information que la première vague du printemps a eu lieu. C’est aussi pour cette raison que l’ordre politique régional a déployé de gros moyens pour freiner la montée des réseaux sociaux et discréditer le discours de la plus importante des stations télévisées arabes. Si la chaîne a connu son âge d’or pendant l’invasion américaine de l’Irak, elle a réussi à renouer avec le succès pendant le printemps des peuples. Elle a ainsi capté l’attention d’un  public arabe ayant déserté ses chaînes locales dominées par un discours propagandiste et une désinformation flagrante. Le succès d’al-Jazeera ne tient pas uniquement à un contexte médiatique chaotique, mais s’explique surtout par sa réussite à briser le siège du phénomène politique. Critiquer le pouvoir en place, soutenir les révolutions populaires et donner la parole à des opposants politiques étaient considérées pendant des décennies des lignes rouges à ne pas franchir.

Le grand crime commis par al-Jazeera était de briser le tabou d’un non-dit politique à un moment de l’histoire où le niveau d’expectation dans la rue arabe était à son plus haut niveau. Jusqu’à aujourd’hui aucun autre organe de presse arabe ou étranger -en langue arabe- n’a réussi à concurrencer la chaîne ou à l’écarter du haut du classement. Il faut bien noter ici que l’échec des médias arabes ne se voit pas uniquement au niveau de la réussite d’al-Jazeera, mais se voit aussi au niveau de leur recul face à la vague des médias étrangers en langue arabe. France 24, Russia Arabic (RT), skynews, BBC Arabic TRT Arabic… ont gagné très rapidement la confiance d’une partie du public arabe et arabophone. Al-Jaeerza demeure malgré cette rude concurrence la première référence à un grand nombre de téléspectateurs.

Par rapport aux médias arabophones, la chaîne reste une voix arabo-arabe vu que les autres chaînes dépendent toujours d’une ligne éditoriale propre au pays de diffusion. RT Arabic par exemple est inscrite dans une lecture russe de l’information arabe et défend par conséquent la version imposée par le Kremlin. Cette particularité marque une ligne de distinction entre Al-Jazeera d’un côté et ses rivaux d’un autre côté. La chaîne est longuement considérée comme la voix de la rue arabe, des exclus, des opprimés et des opposants politiques avant et après l’avènement du printemps arabe.

Le nouveau contexte

Personne ne pourrait contester le fait que la chaîne ait connu une forte secousse dans les années qui ont suivi les révolutions de 2011. Tout l’arsenal médiatique arabe avait comme tâche principale de discréditer la couverture médiatique d’al-Jazeera. Elle était qualifiée de « la chaîne de la discorde, al-Fitna », un référent religieux au pire moment de l’histoire de l’Islam. Elle est également la chaîne des terroristes, de Daech, des frères musulmans, des wahhabites et même d’Al-Qaida. Al-Jazeera est tout simplement « un complot qatari pour détruire le monde arabe et anéantir l’existence de la Oumma ». La presse égyptienne, porte parole du régime putschiste la qualifie d’ al-khanzira, la cochonne qui répand le chaos et la terreur.

Aucun qualificatif n’était épargné pour diaboliser la chaîne sans compter bien sûr la répression de ses journalistes dans différents pays arabes. Pourquoi donc cet acharnement ? Comment une station télé pourrait-elle susciter tant de haine et de rancune ?

      La réponse est toute simple : c’est la peur que l’élan populaire et l’effervescence de la rue l’emporte et que la chaîne réactive la deuxième vague des contestations. C’est cette raison qui explique la grande mobilisation et justifie la compagne de diabolisation contre le Qatar pour anéantir toute étincelle de révolte possible. C’est aussi dans ce contexte bien particulier que s’inscrit la demande de sa fermeture comme principale condition à toute reprise du dialogue avec Doha concernant le blocus. Les pays du Golfe et plus particulièrement l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis ne sont pas les seuls qui cherchent à se débarrasser d’un témoin gênant. Des pays comme l’Egypte, l’Algérie, le Soudan, l’Irak, ou la Syrie qui se voient souvent l’objet de critiques concernant leurs violations des droits de l’homme et la liberté d’expression se rallient implicitement ou explicitement à toute initiative capable de faire taire al-Jazeera.

            Malgré tous les défis, la station satellitaire demeure une référence de la libre opinion partout dans le monde. Elle a contribué indirectement à la relance d’une concurrence rude et acharné entre les différents acteurs dans la région pour convaincre et persuader. Al-Jazeera est avant tout un accomplissement dans le temps, un temps très difficile pour le monde arabe. Elle est aussi hébergée par le Qatar, un pays qui suscite des réactions diverses surtout lorsqu’il a choisi de se rallier à la vague révolutionnaire. Si l’hébergement de la chaîne la plus regardée dans le monde arabe a coûté aux Qataris un prix fort, ils ont réussi à gagner le défi de la liberté d’expression dans un monde miné par le désordre, la répression et la censure.

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