Le Golfe, risque-t-il d’exploser ?

Des déclarations de très haut niveau s’inter-croisent et de multiples annonces convergent pour décrire l’avènement d’un tournant décisif dans le Golfe. Ce sont les signes avant-coureurs d’un changement brutal qui s’annonce à l’horizon dans une région fragilisée par les conflits et les tensions.

Le président américain, Donald Trump annonce le retrait des forces militaires basées en Arabie Saoudite y compris les batteries des missiles stratégiques Patriot. L’Emir du Koweït, cheikh Sabah al-Ahmad as-Sabah vient de déclarer que son pays ne pourra plus compter sur les revenus pétroliers. De son côté le ministre qatari des affaires étrangères, cheikh Mohamed bin Abderrahman al-Tahni vient d’annoncer que la région du Golfe se trouve aujourd’hui face à une crise sans précédent qui risque de finir dans une explosion globale. 

Des causes multiples 

Plusieurs éléments exprimés, mais surtout sous-entendus informent d’un risque majeur qui plane sur cette région stratégique du monde. La crise sanitaire mondiale du Covid-19 semble être révélatrice de multiples fractures et carences intrinsèques à l’ordre régional des Etats du Golfe. 

La chute brutale des prix du pétrole a joué un rôle déterminant dans une décision américaine où le président Trump cherche par tous les moyens à rattraper les graves erreurs commises face à la pandémie qui ravage son pays. Le nombre de morts qui a dépassé les 83 mille personnes place les Etats Unis à la tête des pays touchés par la pandémie et révèle une structure sanitaire fragile. La crise trouve ses conséquences les plus dévastatrices sur le plan économique et social avec un nombre de chômeurs qui avoisine 24 millions de personnes. À cela s’ajoute le risque d’une récession économique où l’ombre d’une crise semblable à celle de 1929 n’est pas loin des esprits. 

Bien que les Américains comme les Saoudiens tentent de minimiser la dernière décision de la maison blanche, plusieurs experts pointent le mécontentement de l’administration américaine. Les Américains pensent que les mesures énergétiques prises récemment par Ryad et l’inondation du marché sont la principale cause de l’effondrement des prix. Washington a aussi précisé que son alliance stratégique de défense avec l’Arabie Saoudite n’est pas un sujet de discussion et demeure un choix certain. Par ailleurs, l’administration Trump vient de déclarer qu’elle cherche par cette mesure à pousser Ryad à prendre plus de responsabilités en ce qui concerne sa défense militaire. L’Iran est toujours qualifié par des responsables américains et saoudiens comme la principale menace à la sécurité de la région et principalement à l’Arabie Saoudite.

 Ce constat s’est fortement renforcé après l’attaque de la plus grande raffinerie au monde le 14 septembre 2019 dans l’Est du pays. Par contre plusieurs observateurs repoussent cette approche et présument que c’est la présence américaine qui est à l’origine du désordre que connaît le Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak, et même avant.

Les aventures militaires saoudiennes et émiraties au Yémen ont complètement détruit un pays sinistré par la pauvreté, les maladies et la famine sous prétexte de combattre le Houthi allié présumé des Iraniens. En Libye, les Émirats Arabes Unis et Ryad soutiennent depuis plus d’une décennie un projet de coup d’Etat contre la révolution du 17 février qui a renversé le régime du colonel Kadhafi. En Egypte, le régime du général putschiste Essissi est en train de transformer le pays en une prison ouverte pour les journalistes, les opposants politiques et tous ceux qui osent critiquer le régime.

 Le blocus du Qatar

C’est sans doute l’événement le plus symbolique et le plus marquant d’une région en pleine crise sur tous les niveaux. Depuis que quatre pays ; l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn et l’Egypte ont déclaré en 2017 un blocus terrestre, maritime et aérien au Qatar, les divergences profondes au sein des pays du CCG (conseil de coopération des pays du Golfe) ont fait surface. Le conseil n’a pas réussi à mettre fin à une crise structurelle, mais s’est rallié aux agresseurs contre un pays membre. Les quatre pays ont déployé des efforts considérables et des moyens gigantesques afin de ternir l’image de Doha sur la scène internationale en l’accusant de soutenir le terrorisme. Par contre aucun de ces pays n’a apporté la moindre preuve contre Doha jusqu’à nos jours. Ironie de la réalité, il s’est avéré que ce sont ces quatre pays qui sont impliqués dans des attentats terroristes et des crimes de guerre depuis les attentats du 11 septembre jusqu’aux bombardements des civils en Libye par des drones émiratis et égyptiens.

Bien que le Qatar ait réussi avec courage et persévérance à surmonter les effets du blocus et à faire face à des défis de taille, le risque d’un potentiel dérapage régional est plus que jamais présent. Lors d’une intervention auprès de « l’institut des politiques étrangères » à l’université américaine, John Hopkins, le ministre qatari des affaires étrangères Cheikh Mohamed bin Abderrahmane Al Thani a ouvertement soulevé la question d’un risque d’explosion.

Doha a adopté dès le déclenchement de la crise un choix de principe refusant toute riposte face aux différentes actions agressives prises contre son peuple et contre sa souveraineté. Les Qataris ont toujours favorisé la voie du dialogue et de la diplomatie comme principal outil de résolution des crises malgré que les quatre pays aient cherché à l’asphyxier et à l’affamer. Le ministre a rappelé l’attachement de son pays au conseil du CCG « le Qatar croit en l’unité du CCG à une seule condition qui est le respect de tous les pays membre à pied d’égalité et le respect du droit international ». Il a souligné que le salut de toute la région et la paix durable demeurent dans un accord commun regroupant les pays concernés dans le but d’empêcher qu’une crise pareille puisse se reproduire.

Un contour en feu

Les déclarations alarmantes du ministre qatari ou bien celles de l’Emir du Koweït ou même celles du président américain ne sont en fait que des signes avant-coureurs d’une région qui va très mal. Le Golfe est encerclé aujourd’hui de guerres et d’instabilités que ce soit en Syrie, en Irak, au Liban, au Yémen, en Egypte... et même en Libye. Si on ajoute à ce contour en feu, le blocus du Qatar, l’effondrement des prix du pétrole, la paralysie des instances du CCG et les tensions avec l’Iran, le bilan s’avère plus qu’inquiétant.

Ceci ne concerne pas les pays du Golfe ou bien ceux de la région uniquement, mais produit son effet dévastateur au-delà des frontières du monde arabe. L’implication des Émirats arabes Unis et de l’Arabie Saoudite à côté des milices du putschiste Khalifa Haftar en Libye ne fait que prolonger une tentative interminable de coup d’Etat. Les répercussions de cette guerre se ressentent dans toute la zone du grand Maghreb et au Sahel surtout après l’implication des mercenaires soudanais, tchadiens, russes et autres.

L’échec de la guerre au Yémen, le retour en force des protestations populaires en Irak, les tensions sociales au Liban et la crise du blocus du Qatar affectent considérablement toute tentative de pacification au Moyen-Orient. La crise du Covi-19 qui commence à peser lourdement sur les sociétés et les économies de ces Etats sera probablement un élément déclencheur d’une région sous très haute pression.

Il est aujourd’hui plus qu’urgent de pacifier une région clé pour la stabilité et la prospérité du monde entier. Un déséquilibre sécuritaire supplémentaire au Golfe serait fatal et va causer un glissement global vers le chaos. Stopper la guerre au Yémen, arrêter les aventures émiraties en Libye, lever le blocus du Qatar et trouver une issue à la guerre civile en Syrie sont les seules portes de sortie qui puissent désactiver la dynamite.

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