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Billet de blog 20 oct. 2016

Révolutions, terrorisme et désinformation

Dans un monde arabe agité par l’effet du printemps des peuples, le phénomène terroriste surgit comme un fait marquant de ce grand événement social et politique. Mais au lieu de le traité comme une menace collective, le terrorisme est aujourd'hui un moyen de règlement de comptes entre concurrents politiques ce qui fragilise la relation entre la France et des acteurs de taille dans le monde arabe.

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Le monde arabe connaît aujourd’hui et depuis presque plus de six ans la plus grande phase de changement de son histoire moderne. Les révolutions qui ont débuté en Tunisie fin 2010 étaient des revendications pacifiques avant qu’elles ne se transforment sous l’effet de plusieurs facteurs régionaux et internationaux à un vivier de violence et de chaos comme on le voit aujourd’hui en Syrie. Mais parmi les grands gagnants de ce désordre meurtrier on note les groupes terroristes qui trouvent toujours dans les zones de non-droit un terreau fertile pour se développer et se prospérer. 

C’est vrai que le terrorisme et les groupes terroristes sont aujourd’hui le plus grand danger qui menace le monde arabe, ses révolutions pacifiques et surtout l’aspiration légitime de ses peuples à en finir avec des machines de répression et de dictature qui pèsent sur ce monde depuis des décennies. C’est vrai aussi que la France et l’Europe affrontent le même danger surtout après la vague des attaques meurtrières que l’hexagone et le continent aient connu durant ces derniers mois. La menace terroriste est un défi commun au monde arabe et à l’Europe, car elle cible premièrement les transformations pacifiques et les aspirations de liberté revendiquées par les millions de personnes qui se sont manifestées durant des mois dans les rues et les places des grandes villes arabes. La même menace cible aussi tout projet cherchant à établir un rapport de confiance et de coopération entre l’Europe et le monde arabe après des décennies de visions erronées, de doute et de suspicion de part et d’autre.

            Aujourd’hui, l’amalgame et l’instrumentalisation du phénomène sont les deux traits distinctifs majeurs qui caractérisent l’approche médiatique et politique d’une menace devenue universelle.  Le terrorisme, le blanchiment du terrorisme, le financement du terrorisme… ne sont plus des questions qui nécessitent un traitement objectif et scientifique urgent, mais sont devenu un champ de bataille et un moyen de règlement de comptes où l’intérêt personnel ou partisan transcende l’intérêt national et international.

En France qui fait face à un ennemi invisible, l’approche du fléau et le débat qui l’accompagne n’échappent pas à la règle soit par des clichés prédéfinis ou par une instrumentalisation sans fin pour des raisons essentiellement politiques et plus particulièrement partisanes. Ceci s’accélère bien sûr pendant les campagnes électorales.

Dire que le Qatar ou l’Arabie Saoudite ou même la Turquie financent le terrorisme et les groupes terroristes, est un des préjugés qui ont eu un succès énorme en Occident. Dire aussi que  les deux pays arabes financent d’une manière illégale des institutions ou des mosquées prêchant un islam radical, est aussi un de ces mêmes dogmes. Ce sont des dogmes, car non seulement, ils manquent de fondements réels et objectifs, mais contredisent la version officielle basée elle sur des enquêtes d’investigation sérieuse. 

Dans un rapport d’information du sénat daté du 5 juillet dernier et fait « au nom de la mission d’information sur l’organisation, la place et le financement de l’Islam en France et de ses lieux de culte », les conclusions des enquêtes contredisent catégoriquement ce que beaucoup cherchent à établir comme une réalité indiscutable. Le nom du Qatar ne figure, dans aucun paragraphe, associé à un financement illicite des mosquées ou autres institutions en France.

Donc, d’où émanent ses allégations infondées et comment comprendre que la Turquie qui à subit de plein fouet des attaques terroristes sur son sol soit impliqué dans son financement !

L’an dernier, on a assisté à des demandes de révision des relations diplomatiques entre la France et des pays arabes du Golf surtout le Qatar et l’Arabie Saoudite sous prétexte que les deux pays financent le terrorisme. Mr Bruno le Maire ou bien Mme Le Pen ou bien d’autres figures politiques qui cherchent toujours à se démarquer de leurs concurrents, font d’une question internationale de portée stratégique et sécuritaire un moyen de récolte électorale facile.

Les pays arabes du golf et plus particulièrement le Qatar représentent pour la France en particulier et pour l’Europe en général un allié stratégique de premier plan. De surplus, ce pays riche est devenu ces dernières années l’eldorado des investisseurs français où le made in France que soit matériel ou culturel est très sollicité.

En France ou ailleurs, nous avons aujourd’hui besoin d’une approche opérante et efficace du fléau terroriste le déconnectant définitivement de la manœuvre politique et de l’instrumentalisation religieuse. Les querelles politiques internes ne doivent en aucun cas impliquer une religion ou un état, mais doivent se baser sur des projets économiques et sociaux qui profitent à la fois de la réserve démographique et de la diversité de ce pays et aussi d’alliés stratégiques forts dans le monde arabe.

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