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Billet de blog 26 août 2022

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La fin du « Qatar Bashing »

À quelques semaines de la coupe du monde de football qui se déroulera au Qatar, les critiques de cet Etat du Golfe arabique ne cessent pas. En France, les clichés habituels circulent toujours même lorsqu’il s’agit d’un accord de coopération et d’un partenariat stratégique.

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Les origines du mal

Comme beaucoup d’observateurs français, j’ai assisté en occident à la compagne médiatique contre le Qatar depuis le déclenchement du printemps arabe fin 2010. À ce moment-là, la vague des critiques et la compagne de diffamation n’ont pas encore atteint leur apogée qui va être vite atteint à partir de 2013 suite au déclenchement du « Qatar Bashing » depuis les Etats Unis. Elle va, par la suite, se couronner par un Blocus régional allant lui couper les voies aériennes maritimes et terrestres après l’échec de la compagne médiatique.

Il faut bien noter que cette haine contre les Qataris ne date pas d’hier, mais trouve ses racines dans la nouvelle vision politique mise en place par l’Émir père, Cheik Hamad Bin Khalifa Al-Thani depuis 1995. Après une première tentative de coup d’état orchestré par l’Arabie Saoudite en 1996 contre le nouveau pouvoir à Doha, l’ordre régional arabe a inscrit dans la durée le renversement du régime qatari. Cette volonté émane d’un affrontement entre deux projets régionaux ; le premier est conduit par l’Arabie Saoudite et ses alliés (essentiellement, les Émirats Arabes Unis et l’Egypte) et se traduit par le refus de tout changement politique. Et c’est la raison qui explique pourquoi ces trois pays ont conduit les forces contre-révolutionnaires pour briser dans le sang le printemps des peuples.

Le deuxième projet initié par Doha, postule qu’un changement politique n’est plus un choix, c’est une dernière chance pour les régimes eux-mêmes qui cherchent leur salut. Et c’est pour cette raison que le Qatar a soutenu les revendications de la rue arabe depuis 2011 et a attiré, en même temps les foudres des dictatures régionales.

Le printemps arabe n’était en réalité que l’accélérateur d’un mouvement déjà déclenché. Par contre, une question reste sans réponse : comment un conflit régional spécifique au Golfe rabique s’installe durablement en occident et plus particulièrement en France ?

Un accord sécuritaire sous tension

Dans une séquence, vidéo ayant largement circulé sur les réseaux sociaux, le député Louis Boyard a mené une attaque féroce contre le Qatar lors de la discussion d’un accord sécuritaire entre Doha et Paris pour la Coupe du Monde 2022. Ceci m’a conduit dans le cadre de mes recherches sur la question, à consulter le rapport publié en ligne sur le site de l'Assemblée nationale à fin de contextualiser ses propos.

Cette attaque, partagée par d’autres députés de divers horizons politiques, tourne autour de trois points ; les soupçons du soutien de l’Islam politique, les conditions des travailleurs étrangers, la question climatique. Ces trois points ne sont que des chapitres au-dessus desquels s’installe un nombre flexible de charges, car « les soupçons d’alliance avec l’Islam politique et ses expressions en France et en Europe », peuvent vite se transformer en « soutien et financement direct des réseaux voir des attentats terroristes ». Quant aux conditions des travailleurs étrangers, elles se voient rapidement élargies aux droits des femmes, droits des minorités sexuelles ….

Par ailleurs, le président de la commission, Mr Jean-Louis Bourlanges et la rapporteuse du projet de loi, Mme Amélia Lakrafi, n’ont pas hésité à démontrer qu’un bon nombre de ces accusations est sans fondement. De plus, cette attaque contre un pays allié était également hors contexte et moins productive pour Paris qui est le principal gagnant de ce partenariat stratégique. Un bon nombre d’intervenants y compris le président et la rapporteuse ont apporté une critique objective et nécessaire pour encourager Doha à aller plus loin dans les réformes qu’elle avait entamé depuis presque une décennie. Mme Lakrafi précise : « Des partenariats formels permettent de nourrir des dialogues réguliers, menés en confiance, mais qui sont exigeants. C’est la bonne méthode, j’en suis convaincue, pour accompagner les changements à l’œuvre en matière de respect des droits de l’homme, des femmes et des travailleurs. Des avancées ont eu lieu, même si elles sont timides à nos yeux et très lentes. Rompre les relations dans tous les domaines serait contre-productif. »

L’apaisement et la raison.

Bien que la voix de la raison reste minoritaire dans le débat public en France concernant le Qatar, les récents développements dans le Golfe et ailleurs ont démontré la fiabilité du partenaire qatari. Mr Bourlanges précise : « Il y a un an, nous étions très demandeurs de l’assistance du Qatar pour assurer, dans les conditions les moins catastrophiques possibles, l’évacuation d’Afghans et d’Européens qui vivaient à Kaboul au moment de l’effondrement du pays. Il faut garder cela à l’esprit ». À cela, s’ajoute la crise énergétique qui semble menacer la stabilité économique de tout un continent et les opportunités qui s’annoncent dans plusieurs domaines à Doha. Les retombées économiques de la coupe du monde avoisinent les 200 milliards de dollars, ce qui offre aux entreprises françaises des perspectives importantes dans de nombreux secteurs d’activité.

De plus, les positions politiques des deux pays sur beaucoup de dossiers et questions régionaux et internationaux convergent. Cette dimension est clairement mise en relief par Mme Lakrafi : « En matière de politique étrangère, les positions du Qatar sont plutôt proches des nôtres, ce qui n’est pas toujours vrai ailleurs dans la région, notamment en ce qui concerne le Yémen et la Syrie. Les Qatariens jouent souvent un rôle de médiateur ou de facilitateur. Ce sont des partenaires utiles, qui aident à trouver des solutions».

 Il est aussi utile de rappeler qu’un nombre important de mensonges sur le Qatar et sur sa Coupe du monde ne cessent de circuler depuis une décennie. Prenant, par exemple le fameux chiffre, 6 500 morts (nombre de travailleurs étrangers décédés sur les chantiers à Doha) avancé par le journal britannique, the Guardian et repris par plusieurs députés. Un rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), agence spécialisée des Nations Unis, publié en 2020, comptabilise 50 décès seulement pour cette année. L’écart entre les deux chiffres est énorme bien qu'aucun document ne vienne étayer les allégations du journal britannique, mais c’est cette version et non pas celles des Nations Unies qui s’installe dans les médias.

Sur un autre dossier sensible bien collé à l’image de l’Émirat en occident, un nouveau livre, publié en 2022 sous le titre « Abécédaire du financement du terrorisme », apporte une nouvelle preuve sur le caractère mensonger de plusieurs récits. L’auteure et la parlementaire, Nathalie Goulet, n’a pas mentionné l’Etat du Qatar comme protagoniste impliqué dans le financement d’aucune activité terroriste. La seule mention relative à l’Émirat apparaît dans un chapitre consacré aux ONG et concerne une association Qatari au nom du « Qatar Charity » soupçonnée de financer des lieux de culte musulman en France.

Il est difficile de pouvoir détailler les différentes accusations et mensonges ayant circulé en Occident depuis une décennie contre Doha, mais il apparaît évident aujourd’hui le dessous d’une compagne médiatique féroce. Le constat est désolant, mais c’est la vérité : par jalousie et par haine, des pays arabes voisins ont dépensé des sommes énormes en Europe et ailleurs pour diaboliser leur voisin et essayer de lui retirer l’organisation de la Coupe du monde 2022.

Il est certain que Doha dérange. Doha dérange par ses projets, par sa réussite et surtout par sa vision et sa persévérance. Après le blocus et après les compagnes médiatiques et les centaines de millions de dollars dépensées ; qu’est-ce ils ont achevé ? Rien. Doha est aujourd’hui plus forte que jamais, un partenaire stratégique fiable et un acteur incontournable au Moyen-Orient et dans le monde arabe.

En conclusion, il serait plus sage et plus profitable pour Paris d’anticiper le déclin d’un ordre régional arabe en perte de vitesse et de crédibilité pour s’appuyer sur un acteur du futur porteur d’espoir pour sa région, pour ses populations et pour ses alliés. 

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