Covid-19 : le Koweït, le Qatar et la Tunisie

Dans un monde arabe sinistré par les guerres fratricides, les coups d’Etat et la corruption, la pandémie du Covid-19 vient fragiliser un contexte déjà fragile. La réaction des Etats et des sociétés face à la crise varie considérablement d’un pays à l’autre, mais représente dans l’ensemble une rare occasion pour tester la vitalité des acteurs et des forces dans une nation.

Alors que le monde entier fait face à une pandémie mondiale sans précédent, la gestion de la contagion dans le monde arabe semble être un élément révélateur d’une crise plus profonde. Il ne s’agit pas uniquement de l’absence, dans certains pays, d’une infrastructure médicale qui pourrait faire face à une situation d’urgence extrême, mais il s’agit plutôt d’un profond dysfonctionnement de l’appareil de l’Etat lui-même.

Le premier indicateur d’un ordre régional en crise est l’absence de tout recensement officiel crédible des cas contaminés comme c’est le cas en Egypte par exemple. Il s’agit apparemment d’un choix politique qui perdure depuis le début de la contagion et la détection des premiers malades. Le deuxième indicateur se traduit par l’état chaotique des hôpitaux et des services de santé publique où s’entassent les malades et les personnes infectées sans la moindre protection. Les réseaux sociaux ont transmis un nombre considérable de témoignages de médecins et d’infirmiers qui décrivent une carence aiguë en personnel et en équipements.

La crise a également démontré des expériences exceptionnelles dans le monde arabe où la gestion de la crise a réussi jusqu’à aujourd’hui à éviter le pire. Le Koweït, le Qatar et la Tunisie représentent trois modèles différents dans un contexte très spécifique avec de larges traits distinctifs.

 Le Koweït, premier pays touché

Situé à proximité de l’Iran qui était frappé de plein fouet par la première vague de contamination, le Koweït s’est retrouvé très vite pris par la propagation de la maladie. Le régime iranien a commis une erreur fatale lorsqu'il a autorisé l’organisation d’élections législatives au moment où le risque de contamination était bien présent en mois de février dernier.

C’est à partir de l’Iran et plus précisément de la ville sainte de Qum que les premiers cas ont atterri au Koweït. À partir de ce moment, les autorités Koweïtiennes ont saisi la gravité de la situation non pas uniquement pour les citoyens, mais avant tout par rapport au nombre de travailleurs et résidents étrangers dans ce petit pays. Dans un pays qui compte vers 4,5 millions d’habitants, plus de 3 millions sont soit des résidents étrangers ou des travailleurs émigrés.

 Le Koweït bénéficie d’une infrastructure médicale bien développée par rapport aux autres pays arabes. Il dispose également d’un vaste réseau d’associations caritatives privées ou étatiques et c’est ce réseau-là qui s’est avéré d’une grande efficacité dans la confrontation de la première vague.

Les autorités locales ont déployé un large dispositif médical et logistique pour endiguer la pandémie. Des hôtels de luxe et des résidences cinq étoiles ont servis de lieux de confinement obligatoire pour les premiers cas contaminés. Le porte-parole du ministère de la Santé Abdellah as-Sanad a témoigné récemment que « la récente hausse du nombre des nouveaux cas est due principalement aux opérations de rapatriement effectuées durant les derniers jours ».

Le Koweït était aussi victime de multiples pressions internes et externes dues principalement à un grand nombre de travailleurs égyptiens qui cherchaient à se rendre dans leur pays en toute urgence. Cette situation a sollicité un effort considérable et a également provoqué une tension diplomatique entre le Koweït et les médias du régime putschiste au Caire.

Le Qatar, une bouée de sauvetage international

Doté d’une flotte majestueuse et d’une riche expérience dans le transport aérien, le Qatar Airways a réussi un énorme pari. Alors que la plupart des compagnies aériennes ont préféré clouer leurs avions au sol, Doha a pris la décision de mener l’une des plus grandes opérations de rapatriement en temps de pandémie.

Bien que l’espace aérien qatari soit restreint à cause du blocus imposé par l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn et l’Egypte, Qatar Airways est parvenu à rapatrier près de 18 000 personnes qui se sont trouvées bloquées dans plusieurs pays. Des diplomates américains en Irak, des Britanniques, des Allemands et des Français bloqués à Sydney… ont tous regagné leurs pays d’origine grâce à la disponibilité de la compagnie Qatarie. Cet accomplissement de taille en temps de crise remet la lumière sur les dessous d’un blocus injuste et illégal fondé sur des allégations et accusations fallacieuses depuis 2017. Le monde a plus que jamais besoin d’un acteur international dans le transport aérien capable de gérer des situations d’extrême urgence.

Doha a préféré jouer la carte de la transparence depuis la détection des premiers cas infectés dans le pays. Il est, par conséquent, parmi les rares pays arabes qui déclarent en continu les chiffres de la pandémie. Fort d’une infrastructure médicale sophistiquée, le Qatar n’a pas trouvé de difficulté dans la gestion de la crise. De plus, le blocus qui lui a été imposé depuis 2017 a permis au pays d’accumuler de fortes compétences dans la gestion des temps durs. De la Chine à l’Italie en passant par plusieurs autres pays, Doha a acheminé une quantité considérable d’aides en matériel médical et en équipement d’urgence.

La porte-parole du « Haut comité de la gestion des crises » au Qatar, Mme Lolwah Rachid Al-Khater a récemment déclaré que la pandémie impose à tout le monde d’adopter un nouveau comportement durant le mois du Ramadan. « La bienfaisance à nos proches se traduit cette année par l’abstention de leur rendre visite » a-t-elle ajouté. 

Un nouveau miracle tunisien.

Avec des larmes aux yeux, le ministre de la Santé fraîchement nommé à son poste s’adresse aux Tunisiens pour leur dire que les temps sont durs et que la menace est bien réelle. C’était la scène la plus marquante de l’expérience tunisienne face à la pandémie du Covid-19. Bien qu’il ait qualifié ses larmes de « larmes de force et non pas de faiblesse », l’arsenal médiatique des acteurs contre-révolutionnaires ne l’a pas épargné dans un pays encore dominé par le lourd héritage de la double dictature ; celle de Bourguiba puis celle de Ben Ali.

Avec une infrastructure presque inexistante dans la Tunisie profonde et dans les villes éloignées du centre du pouvoir, le nouveau pays qui renaît de ses cendres a miraculeusement échappé aux pires scénarios. C’était grâce à une forte solidarité populaire et un travail de fourmi mené par le tissu associatif et les forces de la société civile que le pays a su s’en sortir indemne avec les moindres dégâts. La crise était également une belle leçon qui a permis de constater un désastre généralisé dans les hôpitaux et les infrastructures de santé. C’était aussi une occasion rare pour constater les crimes de la double dictature et pour faire le bilan de plus d’un demi-siècle de propagande et de mensonges d’Etat.

Fidèle à ses traditions depuis la fuite du dictateur en 2011, la classe dirigeante et les partis politiques de gauche comme de droite ont trouvé dans la crise une occasion supplémentaire pour un énième règlement de compte. Une élite en faillite qui représente aujourd’hui le principal obstacle de la transition démocratique dans un pays au bord de l’asphyxie. « La révolution de liberté et de la dignité » inaugure aujourd’hui une phase décisive de son parcours transitoire après une maigre décennie de querelles partisanes ayant révélé l’échec d’une élite en perte de vitesse et de référence. 

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