La Crise du Golfe fragilise son contexte

La situation actuelle dans le Golfe est le résultat d’un contexte régional et international complexe. Elle est devenue par la suite un facteur de restructuration et d’orientation de ce même contexte. Défini par l’instabilité et le doute, le contexte de la crise est aujourd’hui plus fragile qu’il l’était avant le 5 juin 2017.

La crise du Golfe qui semble résulter du « blocus du Qatar » reste sur le plan analytique un élément fort contextuel. Elle est, donc, par les lois de l’histoire le résultat de l’interaction d’un ensemble de facteurs et de données qui varient en nature et en fonction. Dans cet ensemble qui est à première vue un enchevêtrement complexe d’éléments divers, des indicateurs majeurs demeurent détectables, car ils sont marqués par leur forte contribution à l’avènement de la crise.

A notre avis c’est ce contexte en particulier qui détient des éléments de réponse à une crise inattendue mais surtout profonde. Elle est inattendue, car personne, même parmi ses protagonistes, n’avait prédit son avènement à un moment où les dirigeants des pays du CCG (conseil de coopération du Golfe ) et autres pays musulmans assistaient à un sommet « Etats unis - monde musulman » le  20 mai 2017 à Riyad. Elle est profonde car c’est presque la première fois que des tensions aussi graves atteignent le cœur de la composante arabe la plus solide et la plus riche ; la péninsule arabique.

Si une chose est sûre, c’est que le monde arabe et plus particulièrement le Moyen-Orient forment un foyer permanent de tension, de crises et de guerres et cela depuis des décennies. Dès la naissance de ce qu’on appelle dans la littérature politique arabe « l’état national » vers les années cinquante du siècle dernier et même beaucoup avant, le monde arabe n’a pas connu de répit. Les crises et les guerres n’ont jamais cessé tout en mobilisant chaque fois d’avantage de facteurs locaux régionaux et même internationaux.

La guerre du Golfe avec ses trois épisodes a fortement marqué ce contexte politique et social par l’incertitude et l’instabilité. Mais le dernier épisode de 2003 caractérisé par l’invasion de l’Irak et le démantèlement d’un régime laïc a certainement ouvert la « boîte de Pandore » et libéré une grande énergie de violence et de chaos. Il est bien certain aussi que la question palestinienne reste le foyer de crise le plus ardent car il catalyse à lui tout seul toutes les tensions de la région. Aujourd’hui un troisième élément s’ajoute aux deux précédents et contribue à l’activation de foyers de crises et à leur propagation verticale et horizontale ; le terrorisme et la guerre contre le terrorisme. Ces trois éléments forment à notre avis les trois piliers sur lesquels s’est dressé l’état actuel de la situation dans tout le monde arabe.

Mais dès la fin de l’année 2010, une nouvelle réalité allait voir le jour et allait complétement bouleverser tout le contexte politique social et économique dans la région. Avec le printemps arabe et ses révolutions populaires une nouvelle réalité surgit : les dictatures arabes pouvant tomber à tout moment. Certes, le printemps des peuples a chassé du pouvoir des régimes imaginés et perçus pendant longtemps comme indéboulonnables mais a libéré aussi des forces contre-révolutionnaires qui ont confirmé la férocité de « l’état profond » et sa barbarie comme c’est le cas en Syrie.

La région du Golfe, représentée sous la structure du CCG, était souvent épargnée des secousses sociales et politiques fréquentes dans les Etats voisins et plus particulièrement dans les « républiques » militaires et sécuritaires. A part l’invasion du Koweït ou d’autres faits isolés ici et là, les Etats du Golfe n’ont pas connu d’évènement majeur dans toute leur histoire contemporaine. Car même la menace iranienne semble être un argument de pouvoir plus qu’une vraie menace sérieuse.

Par contre le printemps arabe semble être perçu par les régimes en place comme une menace sérieuse qui pourrait changer complétement la donne et décider du sort de leurs trônes. La révolution est contagieuse et la poudre prend vite.

Les révolutions populaires étaient considérées alors comme un ennemi réel car elles ne ciblent pas un Etat parmi d’autres mais ciblent les fondements mêmes de « l’ordre politique arabe » dans sa globalité. C’est la logique du système de pouvoir et sa légitimité qui est mise en cause cette fois-ci et c’est pour la première fois depuis la naissance ou bien  « la création » de ces Etats.

Ce nouveau contexte a généré trois réactions différentes :

La première fut celle du Qatar qui a vu dans ses vagues de protestations populaires pacifiques une chance d’émancipation pour lui-même, pour sa vision politique et pour l’ensemble du monde arabe. Le Qatar avait ses propres projets mais le changement était en sa faveur et lui permettrait de se libérer de la domination étouffante de sa grande sœur ; l’Arabie Saoudite. Le combat des peuples arabes croisait à ce moment de l’histoire les objectifs de Doha.

La deuxième réaction fut celle de l’Arabie Saoudite, des Emiratis et du Bahreïn qui ont ressenti une grande menace venant de l’ouest surtout après la chute de leur plus grand allié ; Moubarak. A partir de ce moment, la décision était prise de payer le prix fort pour étouffer dans l’œuf le printemps des peuples. Cette décision collective n’était ni visible ni explicite mais c’est l’évolution du contexte régional et le cours pris par les révolutions surtout en Egypte qui a poussé cet accord tacite à la surface.

La troisième réaction fut celle du Koweït et du Sultanat d’Oman qui ont préféré le silence et éviter toute implication directe dans les manifestations malgré qu’Oman a connu plusieurs manifestations réclamant des réformes politiques et sociales. Ces manifestations n’ont jamais demandé le changement du régime comme c’était le cas dans les autres modèles du printemps mais ont réclamé des réformes au sein de la structure du pouvoir. Le pays du CCG, ont alloué une enveloppe de 20 milliards de dollars sur dix ans pour financer les réformes au sultanat et au Bahreïn qui a connu lui aussi des manifestations plus intenses.

  Aujourd’hui la crise du Golfe n’est plus une crise locale ni même régionale mais elle est plutôt une crise internationale qui menace la stabilité de toute la région. L’intervention américaine et européenne qui cherche à mettre fin aux crimes de guerre commis par le régime d’Assad et ses alliées n’est pas possible sans la pacification du contour de la crise et plus particulièrement de la région du Golfe. Le conflit entre les pays du CCG pèse également sur le Yémen où la famine et la malnutrition menace la vie de millions de civils. Au Yémen la situation ne concerne pas uniquement le conflit armé entre l’Arabie Saoudite et les milices Houthis alliés de l’Iran mais risque de déstabiliser dans le long terme toute la zone de la corne d’Afrique et de passer au-delà de la péninsule arabique.

Alors que la crise va fêter son premier anniversaire dans moins de deux mois, la majorité des observateurs sont convaincus de son caractère absurde et inutile. Elle est même le signe d’un monde arabe qui va très mal après les vagues d’espoir et de rêves brutalement achevés. Le blocus n’a pas rempli les objectifs recherchés par le quartet, au contraire le Qatar est sorti encore plus fort et a réussi à clarifier sa position par rapport à divers dossiers problématiques.

Les accusations contre Doha se sont accumulées depuis plus d’une décennie et ont formé une couche épaisse de charges cherchant à ternir son image sur le plan régional et international. Financement de terrorisme, ingérence, organisation de coup d’Etat … la liste est encore longue mais reste sans aucune preuve sérieuse. On sait aujourd’hui que le Qatar est en train de payer le prix de sa position initiale envers les révolutions des peuples. On sait aussi que les médias et plateformes des forces contre-révolutionnaires surtout en Egypte et aux Emirats Arabes Unis ne cesseront pas leur campagne surtout après que MBZ « Mohamed bin Zayed » a réussi à mettre MBS « Mohamed bin Salman » sous son aile et le convaincre de se rallier à ses projets régionaux.

Il n’y aura pas de gagnant à l’issu de cette crise surtout parmi les régimes du CCG car c’est une aventure absurde et sans enjeu. La recherche de détruire l’autre et de comploter contre lui voire de planifier à l’envahir militairement n’est pas un gage de stabilité et de clairvoyance. Le seul gagnant est principalement les Etats Unis qui ont déjà encaissé plus d’un demi-billion de dollars de contrats et de services. Mr Trump réclame d’avantage de contrats en déclarant récemment que «  Si les Etats de la région demandent notre protection, il faut qu’ils payent d’avantage ».  Les seuls perdants sont bien sûr les populations de la région qui payent de leur développement et de leur stabilité pour la survie des régimes.

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