SÉNÉGAL: LE POUVOIR LOCAL CONFISQUÉ PAR UNE PLOUTOCRATIE

Les deux mesures les plus caractéristiques de la régression démocratique, que notre pays est en train vivre, depuis la deuxième alternance de 2012 sont la sélection par l'argent, par le biais d’une caution exorbitante et l’élection au suffrage universel des maires et présidents de conseils départementaux.

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La situation politique nationale se caractérise par l’approfondissement du fossé entre des élites, de tous bords, tétanisées par leurs ambitions électoralistes et les masses fondamentales confrontées à une détérioration sans précédent de leurs conditions de vie.

En effet, notre pays vient de subir une flambée de COVID-19 due au variant delta réputé être fortement contagieux. Entre le 1er Juillet et le 31 Août derniers, les statistiques officielles font état de 29657 nouveaux cas et plus de 606 décès, des chiffres très nettement sous-évalués à cause du sous-dépistage et de la non-maîtrise des causes de décès.

Cette troisième vague, particulièrement meurtrière n’a épargné aucune famille de ce pays, même si elle a été plus durement ressentie par les couches socialement vulnérables, qui rencontrent le plus de difficultés à accéder à des soins adéquats.

La faute en revient aussi à une gestion technocratique et le discrédit de la parole présidentielle, notamment par la "tournée économique", qui a montré qu'en dehors de ses intérêts politiques, le pouvoir n'a aucune autre préoccupation.

Comble de malheur ! À la pandémie est venue se greffer une hausse vertigineuse des prix des denrées de première nécessité due, indépendamment de l’environnement international défavorable, aux errements des politiques publiques du pouvoir de Macky Sall. Nous voulons parler des dépenses somptuaires comme le TER, le BRT, la rénovation du building administratif, le nouvel avion présidentiel, etc., qui ont occasionné un surendettement, qu’on essaie de résorber par la multiplication des taxes, sur le dos des contribuables.

Comme si cela ne suffisait pas, les populations de certains quartiers de la banlieue dakaroise, de la grande agglomération de Touba et d’autres localités sont prises au piège dans leurs maisons complètement inondées, laissées en rade par un gouvernement, qui n’ayant même pas encore évalué la première phase du plan décennal de lutte contre les inondations, qui a englouti des dizaines de milliards, envisage d’enchaîner avec une deuxième.

Il y a plutôt lieu de repenser globalement nos cadres de vie face à la boulimie foncière et au changement climatique. Il est maintenant avéré, que nos villes et notamment les quartiers populaires ne sont pas à l'abri de catastrophes, dès lors qu'il tombe quelques gouttes de pluies.

C’est précisément ce bilan social désastreux, qui explique le climat social délétère, qui règne dans notre pays et que certains alliés du régime, ont tôt fait d’assimiler à un agenda pro-insurrectionnel de l’Opposition, confondant ainsi causes et effets.

C’est également ce sentiment d’échec permanent, qui habite la grande coalition Benno Bokk Yakaar, qui les empêche de mener à bien, un véritable dialogue avec les forces vives de la Nation, qui présuppose un seuil minimal de confiance réciproque.

C’est parce que le président de l’APR, passé maître dans l’art de la manœuvre et du complot, a compris depuis longtemps, qu’il était devenu minoritaire dans ce pays, qu’il use toujours de manigances et de combines, comme l’éviction arbitraire et injuste de ses rivaux politiques des joutes électorales et la manipulation du fichier électoral entre autres.

Cette fois-ci également, en perspective des futures élections locales, il a usé d’astuces déloyales, lors de la publication du décret sur la révision exceptionnelle des listes électorales, pour lier l’inscription de jeunes primo-votants, qu’il soupçonne d’être hostiles à son pouvoir, depuis les émeutes de mars 2021, à l’obtention d’une carte d’identité biométrique.

Dans le même temps, les pontes de son parti, candidats potentiels aux prochaines locales, procèdent, sous l’œil bienveillant des autorités administratives, à des transferts irréguliers et massifs d’électeurs.

Mais les deux mesures les plus caractéristiques de la régression démocratique, que notre pays est en train vivre, depuis la deuxième alternance de 2012 sont :

  • la sélection par l'argent, des listes de candidats, par le biais d’une caution exorbitante de 15 millions de francs pour chacune des 2 types d’élection (communes, départements) et
  • l’élection au suffrage universel des maires et présidents de conseils départementaux, qui, dans un contexte clientéliste, favorise les candidats les plus riches et induit un déséquilibre de légitimité, ce qui est préjudiciable à l’esprit d’équipe au sein du conseil de la collectivité territoriale.

Cela est d’autant plus regrettable que ces mesures, que les partis d’opposition ont cautionnées – tout au moins dans le principe - en plus d’être un jalon dans la mise en place d’une ploutocratie, sont en porte-à-faux avec les principes d’une citoyenneté participative, gage d’une bonne gouvernance locale, telle qu’elle avait été fortement plébiscitée lors du processus des Assises Nationales.

Elles constituent également une barrière contre les collectifs citoyens, sans arrière-pensées politiciennes, animés du seul désir de servir leurs localités et qui auront du mal à réunir de telles sommes.

Enfin, elles ouvrent la voie au parrainage et au financement de certains candidats par des forces occultes, déjà à l’œuvre dans l’appropriation des terres paysannes et qui convoitent nos ressources minérales.

Si nos “camarades” de la CDS ne comptent que sur la générosité du “Grand Timonier de l’APR“ pour grappiller quelques strapontins dans les collectivités territoriales, ils devront vite déchanter.

En effet, ses pouvoirs exorbitants au niveau institutionnel ne lui permettront pas de venir à bout des chocs d’ambitions, qui traversent sa méga-coalition devenue un géant aux pieds d’argile et qui risque bien de perdre le le 1er tour de l’élection Présidentielle en 2024 que constituent les prochaines locales.

Ces élections, prévues le 23 janvier 2022, ouvrent un cycle de consultations électorales, dont on espère qu’elles conduiront notre peuple vers une véritable alternative sociopolitique qualitativement supérieure à nos 2 premières alternances.

Mais cela se produira, non pas par l’entente, au sommet, d’états-majors de partis politiques, mais par le rassemblement de forces au niveau des collectivités et communautés de base, autour de valeurs telles que la défense intransigeante des intérêts des couches populaires, une gouvernance irréprochable grâce à la promotion de la participation citoyenne et plus globalement, à une responsabilisation pleine et entière des masses populaires.

Dakar, le 04 septembre 2021

Le Comité pour la plate-forme de Réflexions

 “Dooleel PIT-Sénégal ngir defaraat reewmi” (CPR) 

 

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