La crise malienne et ses leçons pour le Sénégal

Le Mali et le Sénégal sont sans doute, les pays de l’espace sahélo-saharien les plus similaires. Déjà semblables sur le plan culturel et religieux, cette similarité est encore accentuée par le fait que, depuis la fin des années 90 et la démocratisation du Mali, ce pays a rejoint le Sénégal comme exemple de démocratie africaine. De ce fait, la crise malienne actuelle ne devrait pas seulement choquer les sénégalais comme elle a interpellé et attristé le reste du monde.

Elle devrait être l’occasion pour notre pays de procéder à une introspection pour comprendre si notre pays présente les mêmes fragilités que notre voisin et frère. C’est à une telle introspection qu’invite ce premier Ipode Paper. Afin de savoir si une crise pareille à la malienne pourrait survenir au Sénégal nous commençons par analyser précisément les causes de la situation malienne. Pour ce faire, nous distinguons les causes distales et les causes proximales de la crise et les explorons séparément. Par causes distales, nous entendons l’enchainement lointain d’évènements, les pré-conditions qui ont rendues possible la crise sans être immédiatement à son origine. Les causes proximales quant à elles sont les raisons immédiatement pertinentes pour expliquer la crise. C’est l’enchainement des raisons et des causes qui ont menées à l’effondrement de l’État malien et à l’occupation de la moitié de son territoire. C’est en combinant et en distinguant une analyse sur le long terme et une analyse à court terme qu’une crise se comprend véritablement. Si nous faisons remonter les causes distales à la colonisation et à certaines stratégies de contrôle des populations mises en place à cette époque, nous nous focalisons sur les causes internes au Mali pour ce qui est de la causalité proximale.

Nous identifions deux causes proximales : la jonction des forces Djihadistes affiliées à la nébuleuse Al Qaeda avec la rébellion Touarègue et l’effondrement de l’élite malienne dont l’inertie a permis qu’une crise de basse intensité (CBI) se transforme en crise de forte intensité (CFI). Après avoir essayé de comprendre cet effondrement de l’élite malienne, nous nous attachons à montrer qu’à bien des égards, le Sénégal est dans une situation semblable à celle du Mali d’avant la crise. Nous terminons en émettant des recommandations qui nous paraissent appropriées pour éviter que nos propres CBI ne se transforment en CFI.

Les causes distales de la crise Malienne

A la manière des plaques de Reason[1], les causes profondes de la  crise malienne peuvent s’analyser dans le temps, comme l’alignement catastrophique d’un héritage colonial néfaste,  de choix politiques malheureux, d’erreurs dans la gestion de crises, d’occasions manquées, de surprises stratégiques, de l’effondrement des élites et des institutions maliennes dans un contexte de criminalisation croissante de l’espace saharo-sahélien. Nous en proposons ici une généalogie raisonnée.

A l’origine, la question des frontières

« la reproduction du système pastoral sur de très larges espaces nécessaires aux activités de transhumance, à l’élevage extensif et aux échanges caravaniers sahariens et transsahariens »[2], vont par la suite se rigidifier entre Etats riverains, à la suite des indépendances, déstabilisant ainsi particulièrement les sociétés de pasteurs-nomades dans la région saharo-sahélienne.

Carte de l’Afrique Occidentale FrançaiseCarte de l’Afrique Occidentale Française

Conscients des risques liés à une fragmentation de la région et suivant leur idéal panafricaniste, Léopold Sédar Senghor[3], Mamadou Dia, Modibo Keïta et d’autres dirigeants[4] avaient pourtant formé l’idée de reprendre l’ensemble constitué par l’administration coloniale, l’Afrique Occidentale Française, en le portant vers l’indépendance sous la forme d’une fédération. Ce projet commence à prendre forme lors du congrès du Parti du Regroupement Africain, en juillet 1958, à Cotonou. Cependant, des approches différentes sur l’agenda des indépendances, et, surtout, l’opposition marquée des autorités françaises de l’époque[5] associée à celle de Félix Houphouët Boigny[6] futur Chef de l’Etat ivoirien, réduiront cette fédération à un face à face entre le Soudan français (aujourd’hui Mali)  et le Sénégal, au sein de la Fédération du Mali[7]. Cette tentative échouera sur fond d’options politiques différentes[8] et de compétition pour le pouvoir, avec, en arrière plan, l’engagement du Mali aux côtés des partisans algériens, lors de leur guerre d’indépendance. Le 20 aout 1960, voit donc s’éteindre avec la dissolution de la Fédération du Mali, les derniers feux d’une voie singulière d’organisation et de gestion des Etats en Afrique francophone, ambitionnant d’aller au delà de la simple application d’un modèle importé, l’Etat-Nation.

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 Passées les indépendances et leurs nouvelles frontières nationales, c’est donc dans un espace saharo-sahélien désormais éclaté entre Algérie, Mali, Niger, Haute-Volta et Mauritanie, que devront s’ajuster les populations qui l’occupent. Parmi elles, les communautés touarègues[9] vont être doublement frappées par ces nouveaux équilibres : leur mode de vie va s’en trouver affecté, comme on l’a vu, par le morcellement de leur espace, mais également parce qu’au plan politique, elles se tiendront à l’écart des luttes pour les indépendances et leurs enjeux sous-jacents en termes d’élites et de représentation, qu’il s’agisse du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne[10].

Si les communautés touarègues ont toujours vécu selon leurs propres règles et construit leur identité culturelle, elles furent cependant, parfois, instrumentalisées. Charles de Foucauld va ainsi contribuer aux fondements de la politique coloniale berbériste et « pan-touareg » : « Dès 1904, alors que Charles de Foucauld n’est pas encore à Tamanrasset […], le prêtre émet déjà une opinion sur la politique à engager à l\\\'égard des Touaregs : « Il n’y à pas lieu de chercher à enseigner aux Touaregs l\\\'arabe qui les rapproche du coran; il faut, au contraire les en détourner; il n\\\'y a pas lieu de leur apprendre le français qui les mettra il en présence de notre mauvaise presse » Voulait-il en faire un « isolat culturellement et politiquement pur » ? Un royaume de pureté qu\\\'il protégerait des mauvaises influences extérieures ? » [11]. Les conceptions de Foucauld vont ainsi nourrir une essentialisation de l’identité Touareg, dont on peut mesurer aujourd’hui encore quelques influences[12].

A cela s’ajoutera, plus tard, après les découvertes de richesses minières et d’énergie fossile, la tentation de faire du Sahara un espace « autonome » sous administration française, avec l’Organisation commune des régions sahariennes[13] à la fin des années cinquante. L’un des arguments politiques avancé pour cette entreprise économique, « l’homogénéité ethnique » des populations indigènes, fera florès, comme le rappelle André Bourgeot: « Une barrière ethnico-politique pouvait se dresser en jouant sur une série d’oppositions classiques telles que nomades et sédentaires, Touaregs/Arabes, Touaregs/populations noires et bien sûr Blancs/Noirs. À l’évidence, cette conception ethnico-territoriale, voire cette « arme ethnique » utilisée par les services français, ne pouvait qu’exacerber les relations interethniques déjà tendues […]»[14]. Le projet sera vite abandonné face à la volonté des Etats, en cours de constitution, de préserver leur intégrité territoriale comme leur potentiel économique. L’héritage de l’essentialisation d’une identité touarègue « blanche »[15] et non-arabe, associée aux convoitises d’un espace saharien prometteur en ressources naturelles ne sera pas sans effets, à tort ou à raison, à l’intérieur, dans les cœurs et les esprits des acteurs de la crise malienne, et, à l’extérieur, sur les représentations qui en sont proposées.

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La sous-administration des espaces occupés notamment par les communautés touarègues jusqu’aux indépendances[16] - un mal chronique qui se renouvèlera par la suite -  en raison de leur peu de poids politique utile,  de l’hostilité de l’environnement et de la non-réalisation du potentiel économique, va conduire à l’utilisation de l’indirect rule[17] comme mode, économe, d’administration, et, à l’absence d’infrastructures de base. Cette situation, associée aux grandes réticences des communautés touarègues de laisser leur jeunes être scolarisés[18], explique sans doute l’extrême rareté pour ne pas dire l’absence d’une élite touarègue éduquée[19], en mesure de s’insérer dans celles qui viendront aux affaires, après les indépendances.

Il faut également rappeler que ces populations n’ont pas été mobilisées lors des deux guerres mondiales, creuset commun des consciences politiques qui s’exprimeront lors des luttes pour la décolonisation, au nord comme au sud de l’espace saharien, au Maghreb comme en Afrique sub-saharienne. En conséquence, ces communautés, déjà marginalisées avec d’autres, par le découpage des frontières, n’auront  pas ou très peu[20] de représentants habiles pour défendre des intérêts structurés dans le jeu politique des Etats nouvellement constitués.

Devenus à l’orée des indépendances « citoyens », aux marges d’Etats qu’ils ne connaissent pas et qui ne s’intéressent pas beaucoup à eux, ce handicap va peser : au cours des dix ans de pouvoir de Modibo Keita, premier président du Mali indépendant, il n’y eut aucun ministre touareg et leur représentation politique fut insignifiante. Les cadres dirigeants de l’administration dans les régions d’implantation des communautés touarègues seront sans surprise très majoritairement originaires du sud, la méconnaissance profonde des coutumes usages et civilités de part et d’autre potentialisant une situation déjà tendue par la nouvelle donne. Au début des années soixante, au Mali, le régime de Keïta va par ailleurs, suivant le « socialisme scientifique », vouloir impulser des réformes touchant notamment au foncier[21], aux structurations sociales comme le féodalisme, et à des pratiques locales diverses allant du mariage à la question de la préservation du couvert végétal.

Cette volonté de réforme, centralisée et autoritaire, est alors très mal accueillie par des communautés touarègues ancrées dans leurs traditions et hiérarchisées suivant un ordre féodal, et pour lesquelles l’accès à la terre s’inscrit dans un rapport parfois conflictuel avec les autres communautés - situation classique entre pasteurs-nomades et agriculteurs sédentaires. Il faut également rappeler ici l’enclavement du nord Mali, très longtemps coupé du Sud, en gardant à l’esprit que cette situation a touché tous[22] les habitants du Nord Mali. Il faudra ainsi attendre 1985 pour voir l’inauguration d’une route goudronnée entre Gao et Mopti, par exemple. En conséquence, l’activité commerciale de Gao se fera essentiellement avec le Niger et l’Algérie, et, pour Kidal, foyer des rebellions se trouvant à l’extrémité nord, avec le sud algérien. Dans les années 70 et 80, le téléphone n’était guère présent en dehors de Bamako. Avant 1991, les liaisons radio étaient entièrement sous contrôle militaire et paramilitaire. La télévision, facteur moderne de partage d’une perception collective[23] comme le furent en leur temps les arènes romaines pour les cités,  n’est arrivée à Tombouctou que le 22 septembre 1996[24].

1963/1990 : Les erreurs d’une répression et les opportunités perdues d’une rébellion pour «l’intégration»

En 1963 se déclenche une rébellion déjà perceptible auparavant[25]. Partant de la région de Kidal - épicentre des rebellions touarègues -  elle est le fait d’une fraction minoritaire de touaregs qui parfois, entre loyalistes et rebelles, s’opposent au sein d’une même famille[26]. Extrêmement rustique, aux plans politiques comme militaire, cette rébellion qui s’insurge « simplement » contre la redistribution des cartes issue des indépendances, ne présente  aucun risque de déstabilisation pour l’Etat Malien. D’autant que le voisin algérien, se rappelant de la solidarité malienne pendant la guerre d’indépendance et probablement soucieux de s’éviter un début d’irrédentisme à ses frontières sud,  coopère sans sourciller à la réduction de ce mouvement[27]. Cette micro crise va malheureusement s’amplifier en conséquence de la brutalité[28] avec laquelle les forces armées maliennes vont écraser la rébellion.

Par ailleurs, une destruction organisée des unités économiques de base des pasteurs-nomades[29], les troupeaux, va, en outre du ressentiment, alimenter les premiers camps de réfugiés et contribuer  à rendre de nombreux jeunes gens devenus sans avenir dans leur écosystème, disponibles. Les années qui vont suivre en verront beaucoup prendre le chemin de la Libye. C’est donc dans des camps d’entraînement libyens[30] que se retrouvera pendant de longues années, une partie de la jeunesse touarègue de l’époque, arrivée écorchée et désargentée. On y retrouvera des figures connues de la crise actuelle, comme Iyad ag Ghali, mais aussi des révolutionnaires Ouest africains, dont certains occuperont par la suite d’éminentes fonctions[31]. Ces années seront peut-être le creuset manquant pour une conscience politique et des organisations militantes au sein des communautés touarègues : leurs membres en Libye (mais aussi en Algérie) partageant le même sort en un même lieu. Ils y gagneront également une précieuse expérience militaire, certains allant combattre jusqu’au Liban ou au Tchad pour le compte de Mouammar Kadhafi.

Déterminés à réparer les injustices, les souffrances vécues et à rééquilibrer les rapports de forces en leur faveur, ils rentreront plus tard chez eux, les armes à la main. La rébellion de 1963, micro-crise à son origine, va donc s’envenimer pour devenir la « mère » de toutes les insurrections à venir. Dans les années 80 - ou la sécheresse frappera durement la région saharo-sahélienne[32], avec des camps de réfugiés touaregs sans avenir dans une Algérie estimant sa capacité d’accueil dépassée[33]  et des jeunes gens, enfants de la révolte de 1963, devenus hommes aguerris au métier des armes en Libye - une nouvelle rébellion va se constituer au Mali, en se gardant de l’œil libyen comme de l’algérien[34]. Beaucoup mieux organisée que celle des aînés de 1963, elle progressera silencieusement à la fin des années 80, en organisant notamment des cellules dormantes à Tombouctou, Gao et Kidal[35] sous couverture d’activités commerciales constituant dans le même temps un moyen de financement pour la lutte. En juin 1990, les forces de sécurité maliennes, après avoir arrêté des membres de la rébellion à Gao puis Kidal, commenceront à démanteler le réseau, créant un mouvement de repli chez les rebelles, regroupés au sein des Mouvements et Fronts Unifiés de l’Azawad (MFUA)[36].

Aussi, afin de mettre fin à cette situation, et, pour retrouver cohésion et motivation, l’attaque d’une garnison à Menaka fut organisée avec succès le 29 juin 1990, marquant ainsi le début des hostilités ouvertes. Les attaques de garnisons vont ensuite se succèder, permettant aux rebelles de s’équiper à bon compte tout en mettant déjà en lumière les inquiétantes faiblesses de l’armée malienne sur ses postes dans le nord et son inadaptation face aux stratégies de guérilla  touaregs. Motivée par la revanche sur 1963, la volonté d’un retour au pays[37], et celle d’une jouissance pleine et entière des droits de citoyens maliens[38], cette rébellion n’était pas sécessionniste dans ses revendications. En janvier 1991 des accords[39], mal négociés, vont être signés avec Moussa Traoré, chef de l’Etat malien, à Tamanrasset, sous l’égide de l’Algérie. Ils auront pour conséquence l’éclatement de la rébellion en plusieurs mouvements, la réactivation des actions armées, et, précipiteront la chute du régime Traoré[40]. Le 11 avril 1992, un Pacte National sera signé avec les nouvelles autorités. Celui-ci va accorder aux Touaregs des avancées jamais vues depuis la conquête coloniale. Fruit de longues négociations et avec une médiation algérienne devenue incontournable, ce pacte comportait un volet institutionnel (décentralisation), un volet militaire (intégrations dans l’armée régulière), un volet socio-économique (démobilisation des combattants).

L’avenir semble alors à nouveau sourire au Mali, et la communauté internationale se félicite. Mais, la mauvaise mise en œuvre[41] du Pacte National par les parties - avec un Etat Malien gangrené et de plus en plus rétracté sur Bamako - va conduire à la reprise des hostilités en 1995, puis en 2006, à Kidal comme toujours, faisant ainsi évoluer progressivement ce qui fut, comme on l’a vu, une  micro-crise (1963), vers un conflit d’intensité croissante[42], à mesure qu’au Mali s’affaiblissent l’Etat, ses institutions et une part grandissante autant qu’inquiétante de ceux qui les servent.

Les tensions internes au nord Mali

Les rebellions au nord du Mali contre l’Administration du sud ne doivent pas masquer les dissensions qui existent entre les différents groupes sociaux vivant dans cette région (Touaregs, Arabes, Songhay, Peuls, etc.) d’une part, et, celles qui traversent les communautés touarègues d’autre part. Les relations entre Touaregs et Songhay en sont un exemple : à la suite de la rébellion des années 90, les tensions se durcissent entre ces deux communautés. Face aux Touaregs, les Songhay forment alors des milices, qualifiées par eux  « d’auto-défense », réunies au sein du Mouvement patriotique Ganda Koy (MPGK). Selon un processus classique des rebellions de la région, un militaire (ici songhay) déserte en emportant armes et munitions pour alimenter l’action armée. Il est, cependant, probablement couvert par sa hiérarchie, dans un contexte où l’apparition de groupes armées hostiles aux touaregs - qui, pour défendre leurs intérêts, se montrent favorables à Bamako - ne devait pas déplaire au pouvoir en place. En 1994, un cycle d’attaques songhay et de représailles touarègues fait une centaine de victimes, avant que des conciliations entre membres de ces communautés ne fassent redescendre la fièvre. En 2006, les arabes de la vallée du Tilemsi, qui contrôlent alors l’essentiel du commerce dans cette zone, verront d’un mauvais œil le contrôle militaire de la région de Kidal par les Touaregs Ifoghas alliés aux  Kounta, des populations arabes qui pourtant ont combattu les Touaregs Iwellemmedan en 1916.

Mais, là aussi, la tentation d’une lecture naturaliste est à écarter : dans les espaces saharo-sahélien comme ailleurs, les jeux d’alliances et de confrontation entre les communautés sont mouvants et se recomposent au gré de leurs intérêts bien compris. Tensions et clivages ne manquent pas également au sein des communautés touarègues. A la fois sociales (nobles/sujets/esclaves), tribales et géographiques, elles ne datent pas d’hier[43]: lors des révoltes touarègues de 1916 qui surgissent au nord du Soudan français (Nord-Mali actuel) et gagnent ensuite le Niger voisin (1917), les forces coloniales recrutent des auxiliaires pour mener la répression contre la révolte des touaregs Iwellemmedan : parmi eux se trouvent des touaregs Kel Ahaggar et Ifoghas, qui trouvent sans doute un intérêt économique et politique à affaiblir un puissant voisin[44]. Plus proche de nous, pendant la rébellion de 1990, des touaregs, anciens goumiers[45], vont rester loyalistes et aider l’armée malienne contre les rebelles, leur engagement étant cautionné, voire encouragé, par la plupart des chefs traditionnels choyés par le régime de Moussa Traoré. Après le Pacte National de 1992, vont s’affronter le Mouvement populaire de l’Azawad (MPA), composé majoritairement par des Ifoghas, groupe historiquement dominant dans l’Adagh, et, l’Armée révolutionnaire de libération de l\\\'Azawad (ARLA), composée d’Imghad,  groupes sociaux anciennement tributaires des Ifoghas[46]. Le retour progressif au Mali des jeunes Imghad « libyens » dans les années 80[47] explique en partie ce conflit : ceux-ci vont intégrer une  nouvelle classe, connue sous le nom collectif d’ “ishumar”, dérivé du mot français « chômeur ». Décidés à prendre leur part du développement national et des ressources naturelles, mais aspirant également à plus d’égalité au sein de la société touarègue - influencés en cela par leur expérience « révolutionnaire » en Libye - les ishumar vont bousculer l’ordre social traditionnel[48]. La fragilité socio-économique de ces jeunes devenus « électrons-libres » dans leur écosystème va faire d’eux un vivier idéal pour des activités illicites - contrebande, trafic de stupéfiants etc. - mais aussi pour des mouvements radicaux. Or, il se trouve que ces deux aspects - criminalité et radicalisme religieux - vont fusionner puis exploser à partir des années 2000 dans l’espace saharo-sahélien.

Les tensions au sein de la société touarègue ne seront pas sans conséquence sur la stabilité de la scène politico-militaire du nord Mali : A partir de1963, de nombreuses organisations touarègues vont voir le jour, disparaître, s’agréger avant de se diviser, pour à nouveau se recomposer etc. Il faut donc se garder d’interpréter la crise malienne uniquement à partir d’une polarisation Mali du nord/Mali du sud.  Les tensions et les conflits inter comme intracommunautaires entre habitants du nord Mali constituent en effet à eux seuls  un explosif et des mèches opportunes pour des esprits manipulateurs.

L’irruption des groupes salafistes et la criminalisation de l’espace saharo-sahélien

En 2003, un acteur de la guerre civile algérienne (1992/1999), s’invite brutalement dans le Sahara : une trentaine de touristes européens y sont enlevés[49], à l’initiative d’Abderrazak El-Para[50] pour le compte du Groupe salafiste  pour la prédication et  le  combat  (GSPC), créé en 1998 après sa rupture avec le Groupe islamique armé (GIA), en Algérie. Les otages vont être dispersés en plusieurs groupes lors de leur captivité. Le 13 mai l’un des groupes est libéré par les forces algériennes, mais, un autre groupe d’otages va prendre la direction du nord Mali, le 26 juin. Il sera relâché le 18 août et remis aux autorités maliennes, très probablement en échange d’une forte rançon[51] payée au groupe d’El-Para, inaugurant ainsi, sous pavillon salafiste. Un fructueux commerce d’otages, qui, associé à d’autres activités criminelles, va commencer à irriguer l’aride nord Mali et ses laissés-pour-compte, mais aussi la cassette d’intermédiaires moins à plaindre[52]. Le parcours d’Abderrazak El-Para étonnera bien des observateurs de la région : ancien officier des forces spéciales algériennes, El-Para a rejoint la guérilla islamiste en Algérie au début des années 90, avant de devenir un dirigeant du GSPC.

Les lourds soupçons entourant la contre-insurrection algérienne des années de braise - l’infiltration d’agents au sein de groupes ultraviolents d’une part et l’exploitation du terrorisme pour assurer la pérennité du  régime en vigueur depuis l’indépendance d’autre part - vont nourrir des interrogations sur le statut d’El-Para. Toujours est-il que le 16 mars 2004, celui-ci est capturé, à la suite d’un accrochage avec l’armée tchadienne, par les rebelles du Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT).

Confiants dans la valeur de ce prisonnier auprès des autorités algériennes mais aussi françaises allemandes et américaines, le MDJT va vite déchanter face au peu d’intérêt apparent pour le Ben Laden du Sahel : « On nous faisait tourner en rond, comme si personne n\\\'avait envie, en réalité, de venir le chercher » dira Brahim Tchouma, chargé des affaires extérieures du MDJT, en charge de cette affaire auprès d’Alger[53]. Finalement, ce sont les services libyens qui récupéreront El-Para le 27 octobre 2004, 6 mois après sa capture par le MDJT[54], avant de le remettre aux autorités algériennes qui, le 25 juin 2005, le feront  juger et condamner par le tribunal criminel de la cour d’Alger, à la réclusion à vie… par contumace. Il sera maintenu - très longuement - entre les mains du Département du renseignement et de sécurité (DRS), dans une caserne à Alger, puis à Béchar, avant d’être déféré devant le parquet d’Alger pour être placé sous mandat de dépôt et incarcéré en mars 2011[55]. Cette étrange odyssée va naturellement renforcer, à tort ou à raison, les soupçons d’instrumentalisation de certains membres du GSPC. Ainsi s’ajoutent aux rebellions du nord Mali, les nouveaux entrants du grand jeu saharo-sahélien, les groupes salafistes, une surprise stratégique, avec en arrière plan l’ombre des Etats. Le 24 janvier 2007, le GSPC qui avait déjà annoncé son ralliement à Al-Qaeda le 13 septembre 2006, change de nom, et, par ce choix, de catégorie. Il s’appellera désormais « Al-Qaeda au pays du Maghreb islamique » (AQMI). Al-Qaida, une « marque » internationalement reconnue pourrait-on dire, et qui signe les nouvelles ambitions d’un GSPC, aimantant volontairement sur lui par ce changement de dénomination, l’intérêt des média, de la sphère djihadiste  comme celui des forces de la War on Terror[56].

Mais, au-delà du terrorisme, la question de la criminalité croissante dans la région va également s’imposer dans tous les agendas L’espace saharo-sahélien a toujours été le lieu de flux, notamment humains et marchands. Dans cet ensemble, la constitution d’Etats au milieu du siècle dernier n’a jamais stoppé le commerce traditionnel des communautés de la région, malgré les frontières et leurs contraignantes formalités administratives. Dans ce contexte, le mélange plus ou moins sophistiqué du commerce traditionnel et de la contrebande, dans une région aride de 8 millions de km2, relève d’une évidence. Cette situation, certes « agaçante » pour les autorités des pays riverains, n’a cependant pas constitué un enjeu d’importance, pendant une longue période, compte tenu de son échelle et de ses impacts dans des espaces laissés pratiquement vacants par ces Etats, en dehors des zones utiles à leurs économies formelles[57].Cependant, les aléas climatiques, les crises (politiques, économiques et sociales), la corruption et plus généralement la mauvaise gouvernance ont conduit à un inquiétant affaiblissement de pratiquement tous les Etats riverains de l’espace saharo-sahélien depuis une vingtaine d’années, laissant ainsi l’opportunité  à des activités criminelles très rémunératrices de s’installer et de se superposer parfois aux flux traditionnels qui traversent cette région L’Afrique de l’ouest est ainsi devenue un espace stratégique de négoce des stupéfiants, à la suite du renforcement de la répression aux Etats-Unis et au Canada.

Cette situation va amener les narcotrafiquants à se redéployer vers l’Europe en trouvant de nouvelles routes, et à exploiter le potentiel de corruptibilité de l’Administration des Etats de la région pour assurer leur tranquillité. En 2009, la drogue était expédiée de Colombie, du Venezuela et du Brésil, et arrivait par les ports de Guinée Bissau et du Cap-Vert au Nord, et ceux du Ghana au Sud. Les cargaisons étaient ensuite réparties entre le Nigéria, la Guinée, le Sénégal, la Mauritanie, puis, remontaient vers le Maroc et l’Algérie[58]. En novembre de la même année, le monde entier découvrait l’atterrissage clandestin dans le nord du Mali d’un triréacteur Boeing 727[59] chargé de cocaïne, l’évènement donnant lieu à une affaire popularisée sous le nom d’Air Cocaïne[60], avec des ramifications en Amérique du sud et en Europe. Un symbole stupéfiant d’insertion de l’Afrique dans l’économie mondialisée, pourrait-on dire avec malice, si la situation n’était à ce point inquiétante. Le trafic de drogue est loin d’être la seule activité illicite dans l’espace saharo-sahélien.

Le trafic d’armes y est également florissant, avec les arsenaux « tournants »[61] des guerres irrégulières qui ont ensanglanté l’Afrique de l’ouest et le Maghreb : Côte d’Ivoire, Libéria, Sierra Leone, Guinée, Sénégal, Mali, Niger, Algérie, Tchad, Darfour et, en 2012, la Libye. Principalement constitué d’armes originaires d’Europe centrale et orientale, de Russie et de Chine, ce « supermarché » va renforcer les moyens d’intimidation et d’action des trafiquants, des groupes spécialisés dans la prédation de ressources naturelles, et, bien sûr, des groupes engagés dans des conflits irréguliers, les limites entre ces trois catégories étant parfois extrêmement floues. Mokhtar Belmokhtar en est un exemple. « Mr Marlboro », son sobriquet, va s’engager dans le djihad contre les soviétiques en Afghanistan durant sa jeunesse, puis, va retourner dans son Algérie natale au début des années 90 pour mettre son expérience militaire au service des sinistres groupes armés dans l’Algérie des années de braise.  Il va ensuite devenir l\\\'un des chefs des Groupes islamiques armés (GIA), puis du GSPC, devenu depuis AQMI, comme on l’a vu. A cette époque (2007), Belmokhtar part s’installer dans le nord du Mali où il se spécialise dans le rapt d’occidentaux  qu’il échange ensuite contre d’importantes rançons.

Il fera scission avec AQMI en 2012 pour fonder son propre mouvement, les « Signataires par le sang ». Ce groupe s’illustrera, en janvier 2013, par une action sidérante d’audace, à In Amenas, en plein cœur d’une région abritant les stratégiques ressources énergétiques algériennes. Le sobriquet de Belmokhtar, provient naturellement de son appétit passé pour la contrebande de cigarettes, activité d’un excellent rapport, à mesure que les taxes sur ces produits s’envolent en Europe, et, intéressant donc au Sahara - comme s’agissant d’autres trafics - la plupart des communautés proches des frontières, et, ceux qui sont supposés les surveiller. Belmokhtar est donc sans doute  le meilleur symbole de la fusion qui s’est opérée entre criminalité classique,  business des otages et radicalisme religieux « djihadiste révolutionnaire », dans l’arc saharo-sahélien.

Un mélange des genres de plus en plus séduisant pour les nombreux jeunes gens plein d’amertume de la région[62], mais aussi au-delà. Rappelons enfin que depuis l’alternance aux présidentielles de 2002, le Mali faisait, publiquement, figure de modèle démocratique pour la communauté internationale, et, au plan de la gestion économique, de « bon élève » du FMI et de la Banque Mondiale[63]. C’est à partir de cette généalogie que va se révéler la crise malienne aux yeux du monde, en 2012. Comme une infection devenue par surprise[64] foudroyante.

Les Causes proximales de la crise malienne

Le Nord du Mali est certes instable depuis des décennies mais ce n’est que depuis la fin de l’année 2011 que cette crise de basse intensité, ne remettant pas en cause fondamentalement les structures de l’État malien, a atteint une gravité telle qu’elle a entrainé une partition de facto de ce pays. Deux causes sont généralement évoquées comme étant les causes proximales de cet état de fait : la chute de Kadhafi et le coup d’État de mars 2012.

La chute de Kadhafi et le choc des agendas

Si le « Guide » Libyen a irrité pendant très longtemps les Etats occidentaux par son activisme tout azimut et son implication dans des actes de terrorisme[65] jusqu’à recevoir sur son sol les frappes américaines de Ronald Reagan en 1986. Une posture moins hostile associée au renoncement de la Libye à l’armement nucléaire va nettement améliorer ces relations tendues. En effet, de l’Italie à l’Espagne en passant par la France, l’Allemagne et les Etats-Unis, on se bousculera désormais, à partir de 2003[66] aux portes de Tripoli avec de riches catalogues commerciaux, allant des infrastructures aux systèmes de surveillance de la population[67]. Cette realpolitik est loin d’être le seul fait d’États occidentaux : pendant très longtemps, des chefs d’États africains, tout aussi madrés, ont sollicité le chéquier de Mouammar Kadhafi en le laissant, sans sourciller, s’affubler du grotesque titre de « Roi des Rois d’Afrique », comme il lui fut permis de planter souverainement, en plein cœur d’une capitale européenne, sa tente bédouine[68].

L’Europe fera un pas supplémentaire vers un pragmatisme très discutable en sous-traitant, dans le cadre du dispositif Frontex[69],  la gestion du flux des migrants clandestins[70] à la Libye de Kadhafi, s’agissant particulièrement des sub-sahariens. Sans se soucier des conditions de cette « gestion » lointaine et des ressentiments subséquents au sein des populations affectées[71]. C’est dans ce contexte « apaisé » que survient en février 2011, à la suite du printemps arabe initié en Tunisie, un soulèvement populaire libyen, vivement encouragé à Paris, et qui va conduire à la  chute de Kadhafi.  Or, comme on l’a vu, le « Guide » a été longtemps été accueillant, au sein de ses forces militaires et paramilitaires, pour une jeunesse touarègue exilée. Il en résultera pour cette dernière  l’hostilité des insurgés libyens qui l’associeront au régime honni de Kadhafi, et, par conséquent, une vive incitation à quitter le sol du pays. Vers où, sinon au nord Mali[72] ? Dans un pays qui connaît alors une rébellion touarègue qu’il ne maitrise plus et avec un capital précieux pour peser dans ce retour au pays: la motivation politique, un savoir-faire militaire éprouvé et des armes efficaces. La Libye n’ayant pas de frontières communes avec le Mali, ce transfert va donc forcément s’opérer par l’Algérie et/ou le Niger, sous les yeux grand ouverts - compte tenu du « bruit » que ne manque pas d’occasionner un pareil mouvement[73] – de/des administrations de ce/ces pays, comme des Etats  ayant des intérêts stratégiques directs dans la région. En 2012 doivent également se tenir en France des élections présidentielles. L’administration en place fait grand cas des questions d’otages ou de situations comparables : Ingrid Bettencourt en Colombie, Florence Cassez au Mexique,  l’équipe médicale bulgare en Libye, constitueront un feuilleton de l’actualité hexagonale, avec, naturellement, la question des otages dans l’espace saharo-sahélien: on ne peut que féliciter un Etat qui se soucie du sort de ses ressortissants.

Mais, l’histoire récente a montré qu’à proximité de rendez-vous électoraux d’importance, ce soin pouvait, dans certaines circonstances, être assombri d’arrière-pensées moins nobles[74]. Toujours est-il qu’une « solution touarègue » a sans doute pu être séduisante, s’agissant du « nettoyage » au nord Mali d’un « djihadisme révolutionnaire » par une cohorte encombrante née de la guerre en Libye d’une part[75], et, pour contribuer à la libération d’otages captifs depuis trop longtemps dans un pays dont l’administration accumule les griefs de la France[76], d’autre part.

Une manœuvre d’ensemble efficace, économe autant qu’élégante, sur le papier. Mais au prix peut-être d’un appui plus ou moins discret et in fine bien risqué sur la question de l’autonomie du Nord Mali. Mais, ce n’est là qu’une hypothèse, dans le brouillard des évènements et des agendas. Quoi qu’il en soit, c’est bien à la suite de l’intervention de 2011 en Libye, qu’un potentiel militaire touareg de poids va se déplacer au nord Mali avant l’embrasement de la région. Mais pour rejoindre quelles organisations ? Une question d’importance.

La redistribution des cartes politico-militaires au Nord

La même année, 2011, une nouvelle organisation djihadiste va voir le jour au Nord Mali : Le  Mouvement pour l\\\'unicité et le jihad en Afrique de l\\\'Ouest (MUJAO). Celui-ci a été créé après le kidnapping de trois Européens le 23 octobre 2011, à l\\\'initiative du Mauritanien Hamada Ould Mohamed Kheirou. Ce djihadiste  homme clé d\\\'Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) depuis de longues années, avait déjà participé à plusieurs opérations en Mauritanie, sur la frontière avec le Mali. Arrêté à Bamako en 2009, AQMI avait exigé et obtenu sa libération en échange notamment d\\\'un otage européen[77]. Or, l’opération du 23 octobre s\\\'est faite sans l\\\'aval des trois émirs terroristes algériens qui contrôlent AQMI : Abou Zeid, Yahyaoui Abdel Ali et Mokhtar Belmokhtar, qui vont désapprouver l’opération et le fait qu’elle se soit déroulée sur le territoire algérien pour les deux premiers[78]. Kheirou, va à son tour reprocher aux 3 émirs de s’accaparer, entre algériens[79], la rente des otages.

A la suite de cette altercation, Kheirou et son groupe vont partir avec leurs otages s’installer près de Ménaka (région de Gao) et fonder le MUJAO afin de pouvoir négocier les libérations d’otages pour leur propre compte. Le MUJAO va alors se présenter - suivant sa propre dénomination - comme un mouvement djihadiste « ouvert » sur l’Afrique de l’ouest par opposition à AQMI « fermée » sur les Algériens, même si le MUJAO est de facto dirigé presqu’exclusivement par des arabes non algériens de la région, comme l’attestera un nigérien, premier commandant noir d\\\'une katiba à Gao, après avoir quitté le MUJAO en novembre 2012[80]. Si la scission du MUJAO constitue apparemment un affaiblissement d’AQMI, la compétition et la surenchére  entre les  acteurs issus de la mouvance djihadiste du nord Mali et l’élargissement du recrutement à une soldatesque locale vont constituer autant de facteurs propices à l’embrasement.

C’est dans ce contexte qu’apparaît le chainon manquant entre ces mouvances djihadiste et les organisations touarègues. Iyad Ag Ghali héros de l’insurrection touarègue des années 90 et négociateur d’otages avec le GSPC en 2003 va annoncer, après avoir servi comme conseiller consulaire de la République du Mali en Arabie Saoudite, la création d’une organisation nommée Ansar Dine (Les défenseurs de la Religion), scission du MNLA. Celle-ci, loin d’affaiblir la rébellion touarègue, va dans un premier temps la renforcer. En effet, Iyad Ag Ghali faisant le lien entre AQMI et le MUJAO d’une part et le MNLA d’autre part, va permettre que se constitue une coalition sous emblème islamique dépassant l’ethnocentrisme touarègue. Ce faisant, il va permettre la constitution d’une force capable de vaincre l’armée malienne C’est à partir  du mois novembre 2011 que l’on voit  des officiers supérieurs maliens (anciens leaders Touaregs comme le Colonel Hassan Fagaga et le commandant des Unités spéciales, le col Bah Ag Moussa) faire défection pour rejoindre le MNLA. C’est également à partir de cette période que des attaques d’envergure sont menées par les rebelles contre des garnisons de l’armée (attaque de la gendarmerie de Tarkint fin novembre 2011). Nous considérons donc  que la première cause proximale de la crise malienne est la jonction qui s’est faite entre le MNLA, Ansar Dine et les organisations islamistes issues d’AQMI.

Le coup d’État du 22 mars : cause ou conséquence ?

Le coup d’État du 22 mars est souvent considéré comme l cause explicative de l’effondrement au Nord Mali tous. Il nous semble cependant qu’une analyse plus approfondie est nécessaire avant de faire porter toute la responsabilité de la situation actuelle à cet évènement. Avant ce coup d’État, les soldats maliens ont eu à subir pendant quatre mois non seulement des revers militaires mais également des atrocités de la part d’islamistes n’hésitant pas à égorger les prisonniers. Ainsi le 24 janvier 2012, lors de la seconde attaque du camp d’Aguelhok, une centaine de victimes sera dénombrée. À partir de ce moment, l’armée malienne se repliera en plus ou moins bon ordre face aux troupes rebelles. Une question se pose alors : comment une armée nationale a-t-elle pu se laisser submerger à ce point par des forces irrégulières, certes bien entrainées et équipées ? Les griefs des soldats maliens étaient à ce moment là, d’une part, que les troupes manquaient d’armes et de munitions, et d’autre part, que l’armée malienne, comme la plupart des armées africaines, était dépourvue d’une aviation permettant un appui-sol efficace. Non seulement l’armée malienne au front était dans un dénuement profond qui l’empêchait de mener à bien sa tâche de défense du territoire national, mais, de plus  , ni l’armée, ni la population ne faisaient confiance aux autorités politiques en place. De fait le président Amadou Toumani Touré lui même était soupçonné d’avoir des accointances avec le MNLA. C’est dans ce contexte que les familles des militaires maliens organiseront une marche vers le palais présidentiel le 1e février 2012 pour exiger d’abord que les soldats soient mieux armés, ensuite que les salaires et les pension de réversion soient payés et enfin que les « politiciens » de Bamako cessent « leur complicité avec les rebelles. ». A cet égard, Il est révélateur que le Président Touré se soit cru obligé d’assurer à M. Sékou Keita, (porte parole des manifestants) de ne pas être « de mèche avec les rebelles et [n’avoir] donné l’ordre à qui que ce soit de ne pas tirer sur les bandits armés. »[81]Cette déclaration surréaliste venant d’un chef d’État montre l’étendue de la méfiance qui existait entre l’armée et les autorités politiques en place. Du fait de cette méfiance et de l’absence totale de réaction crédible de la classe politique malienne (opposition comme parti au pouvoir), des manifestations de plus en plus violentes secoueront les villes du Sud au fur et à mesure que la situation se détériorera au Nord du pays. Notons que l’apathie de la classe politique s’expliquait en grande partie par le fait que les présidentielles étaient prévues pour avril 2012 et que tous les candidats potentiels espéraient décrocher le soutien du président sortant dont c’était le dernier mandat ref ?. Ce n’est qu’après ces mois de troubles et une succession de défaites au Nord que le 22 mars 2012, une junte menée par le Capitaine Amadou Haya Sanogo prend le pouvoir et décide de suspendre la Constitution, affirmant réagir à l’incompétence manifeste du pouvoir politique. Exactement 15 jours plus tard, cette armée débarrassée du contrôle politique se faisait chasser de toutes les villes du Nord par le MNLA et ses alliés. Le 6 avril 2012, le MNLA déclarait de manière unilatérale l’indépendance du Nord Mali qu’il rebaptisait Azawad. Si l’on tient compte de la séquence d’événements ayant mené au coup d’État, il est difficile de faire du coup d’État la seule (ou même la principale) cause proximale du désordre malien actuel. De manière plus profonde, le coup de force lui-même, ainsi que la partition subséquente du Mali, est une conséquence de l’incompétence d’autorités politiques incapables de se mobiliser face au problème crucial que posait à l’État malien, la jonction des forces touarègues avec les forces islamistes. Ce coup de force fut également l’illustration d’une armée malienne trop peu républicaine pour admettre qu’en toute circonstance, le sort d’une armée est d’être subordonnée au strict commandement du pouvoir civil, ce dernier fut-il incompétent. La seconde cause proximale que nous identifions est l’effondrement des élites maliennes, plutôt qu’un événement ponctuel. Par effondrement, nous entendons ici l’ensemble des facteurs[82] ayant conduit au discrédit d’une grande partie de l’élite politique et administrative malienne auprès de sa population, et, singulièrement,  les déchirements au sein de ces groupes dans leur compétition pour le pouvoir même au plus fort de la crise malienne. Nous gardons naturellement à l’esprit les très nombreux maliens, de toutes conditions, remarquablement attachés au service de leur pays. Si nous acceptons cette explication, la séquence qui suit le coup d’État s’éclaire d’un jour nouveau. En effet, après le coup d’État, l’incapacité de l’armée malienne à réduire la rébellion n’a fait que s’accroître. La classe politique de Bamako s’étant montrée, de manière constante, incapable d’aboutir à des positions communes que ce soit pour condamner le coup d’État ou pour travailler avec les nouvelles autorités face aux menaces  mettant en jeu l’intégrité territoriale du pays. Si l’on prend en considération l’élite touarègue, qui après tout n’est pas moins malienne, elle ne s’est pas montrée moins discutable que celle du Sud. En effet, les Touaregs après s’être alliés aux islamistes -annonçant même dans un communiqué à l’Agence France Presse du 25 mai 2012[83]l’autodissolution du MNLA et d’Ansar Dine-perdront l’essentiel  du Nord Mali au profit de forces islamistes notamment  exogènes. Les élites du nord Mali ne valent donc pas mieux que celles du Sud.

L’effondrement de l’élite malienne

Comment comprendre cet effondrement général au sein de l’élite malienne ? L’explication est à chercher du côté du système éducatif malien. Après les indépendances, le choix qui a été fait au Mali était de démanteler l’héritage colonial et de favoriser l’éducation de base pour tous. De ce fait, même s’il y avait des Écoles supérieures dans le pays, ce n’est qu’en 1993 que l’université de Bamako sera créée. Selon un rapport de la banque mondiale de 2006, seuls 26% des adultes maliens étaient effectivement alphabétisés en 2004 et « le taux brut de scolarisation dans l’enseignement secondaire […] est de 17,1%. » pour la même période. Si nous comparons avec le Sénégal, le rapport des Nations Unies sur le développement humain donne un taux d’alphabétisation de 49,7% chez les adultes de 15 ans et plus. Ce qui est intéressant si nous considérons les chiffres du PNUD, c’est qu’alors même que le taux brut de scolarisation  est meilleur au Mali qu’au Sénégal (52,7% contre 45,7%), l’index de l’éducation est bien meilleur pour le Sénégal (0,385) que pour le Mali (0,270). Ce que cette comparaison nous révèle, c’est, au delà de l’absence de scolarisation, la très grande inefficacité du système scolaire malien même comparé à un système éducatif sénégalais qui ne brille pas particulièrement par son efficience. Cela est confirmé par le fait que le taux d’inscription dans l’enseignement tertiaire du Sénégal est presque le double de celui du Mali (3,7% vs 1,9%). Johanna Siméant, professeur à Paris I et spécialiste du Mali, cité par le Journal en ligne français Médiapart évoque une raison supplémentaire pour expliquer l’état de l’élite malienne, la difficulté pour les plus brillants à obtenir un visa et aller se former à l’étranger : « La situation de l’enseignement est catastrophique et cette situation est aggravée par la difficulté d’aller étudier à l’étranger, en particulier en France. Donc les jeunes ne sont pas bien formés et les anciens qui ont entre 50 et 60 ans sont parfois atterrés par le niveau de  leurs cadets.» Nous avons vu que l’on peut certes expliquer la situation actuelle au Mali en remontant à la colonisation et à la structure ethno-politico-économique héritée du découpage de cette dernière. Il n’en demeure pas moins vrai, en dernier ressort que les causes immédiates de la crise que vit notre voisin sont à chercher dans des facteurs endogènes. Nous en avons identifié deux principaux. Le premier est évidemment le télescopage de l’islamisme radical avec un irrédentisme touareg local. L’alliance (de circonstance) de ces deux combats a permis que se constitue un front solide qui a eu raison des forces républicaines maliennes. Le second facteur qui nous paraît le plus important est ce que nous avons sans fard désigné comme la « l’effondrement de l’élite malienne ». Il nous semble que c’est ce facteur qui est de loin le plus important ayant permis que persiste un imbroglio tel que les préoccupations de sécurité nationale ont été constamment mises en retrait au profit de préoccupations de basse politique. Qu’il s’agisse des élites civiles ou militaires, que ce soient celles du Sud ou celles du Nord, il s’est déployé tout au long de cette crise une totale absence de pensée stratégique tournée vers la défense d’un intérêt commun. Certains analystes ont évoqué la corruption qui gangrène la société malienne comme source du problème actuel. Il nous semble cependant que cette explication est parcellaire, en constatant par exemple que, suivant l’indice de corruption de Transparency International[84], le Mali est sensiblement au même niveau que l’Algérie, le Sénégal et le Burkina Faso et que ce groupe de pays est considéré comme plus vertueux que celui contenant par exemple le Niger, le Nigéria, le Tchad et le Soudan. Le constat selon lequel la seconde grande cause proximale de la crise malienne est constituée par la l’effondrement d’une élite locale délégitimée peut paraître inutilement sévère. Cependant, c’est également sans concessions que nous tenterons d’en tirer des premières leçons pour le Sénégal, un pays très semblable au Mali à de nombreux égards.

Leçons pour le Sénégal

Les analystes sénégalais se sont généralement focalisés sur le « péril islamiste ». La hantise semble être une reproduction du scenario malien dans lequel des éléments exogènes destabiliseraient notre pays. Le chef de l’État sénégalais lui-même a semblé prendre cette éventualité au sérieux en appelant ses concitoyens à la vigilance face à d’hypothétiques prêcheurs venus de l’étranger. Cette hypothèse n’est certes pas à négliger. Ce que notre analyse de la crise malienne montre cependant, c’est que les forces exogènes se sont greffées à une situation interne qui, malgré les apparences[85], était désastreuse. Nous avons vu que depuis son indépendance le Mali avait à faire à une rébellion Touareg qui ne semblait pas remettre en cause le fondement de l’État. Malgré la corruption connue de tous les observateurs et l’état désastreux du système scolaire, il semblait que le Mali était un modèle de démocratie et de stabilité pour l’Afrique toute entière. Pourtant ce pays s’est écroulé comme un château de cartes face aux forces islamistes. Cet écroulement n’a pu avoir lieu que parce que la structure même de la gouvernementalité  malienne était profondément érodée. Si le Mali a pu servir de modèle démocratique tout en étant aussi fragile, n’est-il pas possible que l’autre modèle démocratique africain, le Sénégal ne soit dans une situation aussi précaire ? Pouvons-nous, au delà du risque externe, nous servir de l’expérience malienne pour diagnostiquer nos propres fragilités internes ? C’est à cet exercice que nous allons nous prêter.

Distinctions conceptuelles

Pour effectuer ce diagnostic, deux distinctions conceptuelles s’imposent. La première est celle entre crises de basse intensité (CBI) et crises de forte intensité (CFI). Par crises de basse intensité (CBI) des évènements, révoltes et insurrections qui ne remettent pas fondamentalement en cause la légitimité, la stabilité et la pérennité de l’État. Cela va des révoltes estudiantines aux luttes armées extrêmement localisées ne mettant pas en péril des intérêts stratégiques, qu’ils soient économiques, sécuritaires ou politiques. Typiquement, l’insurrection touarègue, du fait de son caractère périphérique, de la pauvreté de la zone de conflit, et de son caractère minoritaire semblait être une CBI. Elle s’avère finalement une crise de forte intensité (CFI). Par crise de forte intensité (CFI), donc, nous entendons des évènements, révoltes et insurrections qui sont de nature à remettre fondamentalement en cause la légitimité, la stabilité et la pérennité de l’État. Ces CFI peuvent aller d’une guerre avec un État voisin à des révoltes incontrôlables en passant par des épisodes terroristes. Dire comment on passe d’une CBI à une CFI dépasse notre propos. La seconde distinction conceptuelle est entre le sentiment national et la loyauté envers l’État. Par le sentiment national nous entendons le lien affectif que peuvent éprouver les citoyens pour leur pays. Ce lien est différent de la loyauté envers l’État qui dépend de la perception qu’ils ont de la légitimité de l’appareil étatique qui les gouverne. Si nous prenons le cas de l’État malien, nous avons vu que les premières révoltes touarègues ne remettaient pas en cause l’existence de l’État malien mais visaient à une meilleure représentation des populations du Nord. Cela signifie que le sentiment national existait bel et bien chez des Touaregs qui se reconnaissaient maliens mais que l’État n’était pas perçu comme assez légitime pour commander la loyauté. La loyauté envers l’État découle non seulement du sentiment national mais également de l’acceptation que l’appareil étatique lui-même est légitime et mérite qu’on lui obéisse. Ce que l’on peut constater en retraçant les luttes touarègues, c’est que l’érosion de la loyauté envers l’État malien a précédé chez eux celui du sentiment national. Nous ne nous prononcerons pas sur le fait de savoir si c’est là une évolution nécessaire. Armé de ces distinctions conceptuelles, intéressons-nous à ce que le cas malien révèle de la situation sénégalaise

Les inégalités : un risque pour la nation ?

Nous avons constaté qu’au Mali, la déloyauté envers l’État a précédé l’érosion du sentiment national. Nous avons également vu que cette déloyauté a d’abord commencé dans des populations qui se considéraient marginalisées et économiquement abandonnées. Nous reviendrons au cas casamançais par la suite. Si nous considérons le reste de la population, ce qui frappe c’est la défiance de la population sénégalaise envers ses propres élites et la similitude avec le cas malien. De même qu’on a pu parler de « milliardaires de la démocratie » au Mali alors même que la population était majoritairement pauvre, de même la disproportion entre les revenus des élites sénégalaises et celle de la majorité de la population a explosée. Ainsi, d’après les chiffres de la Banque Mondiale pour 2011, le Sénégal est bien plus inégalitaire que le Mali avec un ratio de la population pauvre en fonction du seuil de pauvreté national de 46,7% alors qu’il n’est que de 43,6% au Mali. Cette plus grande inégalité de la société sénégalaise est confirmée par le fait que notre indice de Gini  est de 39,2 alors que celui du Mali est de 39,0 ce qui nous place certes dans le même groupe mais avec un Sénégal légèrement plus inégalitaire que le Mali. Même s’il n’y a pas de défiance ouverte et généralisée envers l’État sénégalais, une observation attentive de notre société montre que la légitimité de nos élites est moins évidente qu’elle ne l’était par le passé. Il nous paraît révélateur de ce fait le rôle qu’a joué et que continue de jouer un mouvement citoyen et volontairement en marge du jeu politique officiel : le mouvement « Yen A Marre ». Le succès de ce mouvement et le fait qu’il continue d’être pertinent après que les élections aient porté à la tête du pays un opposant en la personne du Président Macky Sall montre que la défiance envers les élites traditionnelles est bien ancrée. Au vu de l’exemple malien, il est important que la relation de confiance entre les élites et le peuple soit restaurée. Cela passera probablement par une politique économique plus axée vers la réduction des inégalités.

La légitimité des élites

Le Sénégal ayant une tradition démocratique plus ancienne et une élite mieux formée que celle du Mali, il serait hasardeux de comparer les situations. Cependant, force est de constater que la légitimité des élites autant religieuses que politiques et intellectuelles est remise en question par une population qui a pu avoir l’impression que l’État n’assurait plus ses missions de protection sociale et d’organisation des services publics. Que ce soit dans la fourniture de l’électricité, de l’eau ou la scolarisation, nous avons vu advenir un certain délitement du corps social illustré par le fait que les plus fortunés quittent le navire alors que les plus démunis sont obligés de subir un service public inefficient. Cela est symbolisé par la prolifération des groupes électrogènes et des écoles privés. Pour l’instant, la relative défiance envers les élites semble être une tension « gérable » mais la crise malienne nous montre qu’une transformation en CBI avant une ascension en CFI n’est pas à exclure et surtout que des élites non perçues comme légitimes ne seraient peut-être pas à même de résister à une crise inattendue, une surprise stratégique. De plus, le Sénégal étant un pays très majoritairement musulman, un discrédit des élites (surtout religieuses) ne risque-t-il pas de rendre plus séduisant aux yeux d’une jeunesse désœuvrée le wahhabisme avec son idéal égalitaire et son potentiel révolutionnaire, fut-il meurtrier. C’est pour cette raison qu’il nous semble urgent de s’inquiéter non pas de potentiels prêcheurs étrangers mais de l’impact probable de l’inégalité de notre société sur notre sécurité nationale.

L’éducation et l’insertion de la jeunesse : un enjeu de sécurité nationale ?

Comme nous l’avons vu, une chose importante que la crise malienne souligne, c’est la nécessité d’avoir des élites solidement formées et mettant l’intérêt de l’État au dessus de leurs propres intérêts. Nous avons pointé comme principale cause proximale de la crise malienne l’effondrement des élites locales. Il est indéniable, comme nous l’avons vu que le système éducatif sénégalais est meilleur que celui du Mali. Nous avons également une élite mieux formée que ce soit à travers l’École Nationale d’Administration et de Magistrature ou les deux principales universités sénégalaises que sont l’UCAD et l’UGB. Contrairement au Mali également, le flot d’étudiants sénégalais allant étudier dans les grandes universités et écoles étrangères ne s’est jamais tari depuis l’indépendance. Le Sénégal contrairement au Mali a toujours fait le choix de conserver le système élitiste et sélectif  hérité de la colonisation française. De ce fait, même si les inégalités sont plus fortes au Sénégal qu’au Mali comme nous l’avons vu en comparant les deux coefficients de Gini, il n’en demeure pas moins que le niveau de formation générale est meilleur au Sénégal ainsi que le montrent les indicateurs du PNUD que nous avons cité plus haut. Cela dit, même si la situation actuelle du Sénégal semble meilleure que celle du Mali, on peut difficilement se réjouir de la qualité de notre système scolaire.

Si le recours massif aux volontaires et vacataires de l’éducation a permis à notre pays de tenir ses engagements de réduction du taux d’encadrement et d’augmentation du taux de complétion de l’enseignement primaire et secondaire, il n’en demeure pas moins que ces enseignements, peu sélectionnés, moins bien formés et payés que leurs collègues sont également moins compétents que ces derniers. Or ce programme de recrutement d’enseignants au rabais perdure depuis l’année scolaire 1995-1996. De plus depuis au moins la fin des années 80, les grèves sont devenues une constante de la vie scolaire sénégalaise, notre école perdant chaque année au minimum un mois d’enseignement. Ces facteurs font que toute une génération de sénégalais a eu une éducation tronquée tout autant en quantité qu’en qualité. Traduite en termes de sécurité nationale et à la lumière de la crise malienne, cela veut dire que la majorité de la population risque de manquer du minimum de formation nécessaire à l’exercice du contrôle démocratique. Si cette situation devait perdurer, elle ne manquerait pas de creuser le fossé entre une élite capable d’éduquer ses enfants et une population dont les enfants fréquentent un système scolaire déficient. Cela minerait la légitimité des élites et d’abord la loyauté envers un État tenu par ces élites puis selon un processus semblable à celui que nous avons décrit pour les Touaregs maliens le sentiment national.

Une hypothèse alternative serait que cette population mal formée accède effectivement au pouvoir mais dans ce cas nous nous retrouverions face à une élite aussi médiocre que celle dont nous avons décrit les agissements durant la crise malienne. L’un et l’autre terme de l’alternative sont un danger pour la sécurité de notre pays.

Les crises de basse intensité sénégalaises : des « points aveugles » ?

Un autre aspect selon lequel le Sénégal ressemble au Mali est que le Sénégal aussi gère une CBI depuis 30 ans maintenant. Tout comme pour le Mali d’avant fin 2011, tous les observateurs semblent convenir que la crise casamançaise ne remet pas fondamentalement en cause la stabilité et la pérennité de l’État sénégalais. De fait, depuis le début de l’année 2013, des progrès semblent être fait dans la voie de la résolution de la crise casamançaise. Une question que l’on pourrait se poser cependant est celle de savoir ce qu’il en serait de cette crise si l’un de nos voisins du Sud ou la Gambie en venait à plonger dans le chaos. Ne pourrait-on pas imaginer un effet domino par lequel des armes guinéennes[86] ou gambiennes se retrouveraient aux mains de groupes armés au Sud. Sommes-nous parés à une telle éventualité ? Le Sénégal a-t-il une politique de défense sophistiquée intégrant de tels scenarii et y réagissant le cas échéant. Ce que le cas malien nous apprend, c’est une CBI non résolue peut avoir une évolution foudroyante à la faveur d’un changement géopolitique imprévu. La chute de Kadhafi et l’afflux d’armes subséquent dans un pays peu préparé à une telle éventualité ont contribué à la partition du Mali. Que se passerait-il en cas de déstabilisation de la Gambie et de démantèlement et transfert de l’arsenal de ce pays vers les rebelles du MFDC ? C’est là une question que nos stratèges doivent penser avant que notre CBI se transforme en CFI. Enfin, un dernier facteur de CBI ignoré nous semble être la situation des militaires sénégalais. De manière symétrique à ce qui se passe dans le reste de la société sénégalaise, l’armée sénégalaise est extrêmement inégalitaire avec une poignée d’officiers supérieurs choyés par la Nation et le reste y compris les officiers vivant des conditions financières assez difficiles. Par ailleurs, des militaires de retour d’opérations extérieures ont été jusqu’à devoir manifester, par le passé, pour recevoir les primes qui leur étaient dues, à plusieurs reprises. Cette situation est extrêmement préoccupante car  même si l’armée sénégalaise s’est toujours illustrée par son républicanisme ce type de mouvement d’humeur est un mauvais signal. C’est, après tout, d’une mutinerie semblable que la calamiteuse aventure du capitaine Sanogo et de ses hommes a débuté au Mali. Enfin, l’armée sénégalaise à pu être prise en défaut à plusieurs reprises en Casamance, jusqu’à voir 8 de ses soldats pris en otage au cours d’une seule attaque, et un officier supérieur commandant une unité d’élite, menacer de démissionner en opération, à la suite de graves dysfonctionnements logistiques[87].    La question, par exemple, des moyens aériens disponibles aujourd’hui pour assurer un appui feu efficace, l’évacuation de blessés et l’approvisionnement sur un théâtre d’opération reste ouverte. Celles des objectifs et moyens de l’appareil de renseignement militaire et civil et ceux nécessaires, au plan économique, à la protection des ressources halieutiques sénégalaises également[88]. Les questions touchant à la défense des intérêts nationaux et leurs enjeux ne devraient pas être réservées à l’ombre. C’est après tout l’affaire de tous les sénégalais qui seraient mieux disposés à des sacrifices pour leur sécurité et plus généralement pour l’intérêt national, en étant éclairés.

Recommandations

Notre analyse du cas malien et de des parallèles possibles avec notre pays, nous permet d’émettre des recommandations pour éviter –non pas une contagion qui nous paraît improbable– mais une transformation de nos propres CBI en CFI. Nous avons identifié trois groupes de causes à la crise malienne : d’abord des crises de basses intensité (CBI) préexistantes qui ont atteint leur point de rupture, ensuite une certaine pauvreté des ressources humaines locales surtout dans l’élite et enfin une absence de pensée stratégique, que ce soit dans le domaine militaire ou strictement civil. C’est sur ces leviers que nous croyons que le Sénégal devrait se focaliser pour éviter de tomber dans un chaos similaire à celui que connaît notre voisin. Nos recommandations sont donc de :

  1. Réduire les inégalités : Le risque social est à la racine de touts les risques de déstabilisation pour le Sénégal. Dans un contexte de défiance citoyenne et d’hyper-religiosité associée à un discrédit des structures religieuses traditionnelles, une telle situation pourrait faciliter l’affiliation de laissés-pour-compte amers, mais aussi d’une fraction croissante de la classe moyenne  à des branches de l’islam plus radicales que celles qui ont su remarquablement acclimater l’Islam sur le sol sénégalais.
  2. Reconstruire l’Éducation publique sénégalaise : Socle des élites de demain et facteur essentiel du contrat social - la possibilité pour chacun de réussir selon son mérite - elle doit cesser d’être l’enjeu de luttes intestines mortifères et de constituer un lieu de stockage temporaire pour la jeunesse. Le Sénégal doit renouer avec une excellence qu’il a jadis connu et adapter son offre de formation à la réalité des exigences économiques de notre pays mais aussi à celles de la sous-région.
  3. Réorganiser les services de renseignement et les soumettre à un contrôle parlementaire : Étant donnée l’instabilité sous régionale, il nous faut pour le Sénégal des services de renseignement extérieurs en mesure d’anticiper les menaces en amont de des frontières et des renseignements intérieurs qui se focalisent sur les enjeux sécuritaires plutôt que politique. Une manière de s’assurer du respect de ces missions est de placer ces services sous le contrôle d’une commission parlementaire regroupant des élus de l’opposition et du pouvoir.
  4. Évaluer l’appareil de défense : L’armée sénégalaise dispose-t-elle aujourd’hui d’une aviation lui permettant d’assurer efficacement ses missions en termes  d’appui-feu ou de surveillance de ses eaux territoriales ? Le Sénégal devrait sans doute procéder à une évaluation de son outil de Défense afin d’en déterminer les forces, les faiblesses, les moyens et les objectifs, compte tenu des enjeux d’aujourd’hui, mais aussi de demain.
  5. Engager la rédaction d’un Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale : La formulation des objectifs de défense, de sécurité et plus généralement des enjeux d’intérêts nationaux doit être claire, réfléchie et consensuelle, au-delà des champs partisans. Pour en assurer la précieuse continuité, s’agissant des citoyens sénégalais, de leurs représentants et dans l’appareil d’État. L’élaboration d’un Livre Blanc associant l’exécutif ; la représentation parlementaire ; la société civile ; l’administration ; et des personnalités qualifiées, doit permettre d’accomplir cette mission d’importance. : fixer la vision stratégique du Sénégal dans un environnement incertain.  
  6. Par Mouhamed EL HAdy BA et Pierre Amath Mbaye pour le think tank IPODE

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