Le suicide français ou le bonheur social

De la société personnelle traditionnelle à la société impersonnelle contemporaine, l'individu semble avoir perdu un certain sens du bonheur social. Le retour du religieux se veut l’excipient d’une crise économique et sociale mal digérée.

Si le bonheur est individuel, c’est d’abord du point de vue de l’individualisme méthodologique, au sens où l’individu est le lieu physique d’un certain sentiment que serait le bonheur. Ce sentiment de bonheur peut dépendre de milles sources, dont la plus fondamentale mais également la plus négligée dans la littérature se trouve être la société. C’est précisément ce qui distingue le bonheur d’un certain plaisir. Si le plaisir est d’abord et avant tout une sensation agréable qui trouve son origine dans la sensation corporelle, le bonheur est d’abord un sentiment qui trouve son origine dans la société au sein de laquelle l’individu se voit inscrit. Autrement dit, si le plaisir est possible en dehors de toute société,  le bonheur est lui ontologiquement dépendant d’une forme de société.

Je ne saurais pas dire si dans les sociétés anciennes, dites traditionnelles, les individus participaient davantage d’une certaine forme de bonheur social, conformément à cette image d’Epinal que l’on se fait de ces sociétés mythiques. Les individus devaient aussi avoir droit à leur lot quotidien de malheur social, avec les déceptions, les jalousies, les rancunes, la peur du déshonneur etc. Ce dont, je peux être certain, c’est que ces sociétés avaient moins accès aux différents plaisirs corporels qui se trouvent être à notre disposition aujourd’hui. Nous pouvons ainsi affirmer que le rapport entre le bonheur social et le plaisir corporel suit une certaine dynamique relativement constante dans les sociétés contemporaines, à l’avantage du plaisir corporel et au détriment du bonheur social, sans avoir à préjuger que le bonheur social ait diminué en valeur absolue.

La littérature philosophique a presque toujours choisi d’aborder la question du bonheur d’un point de vue individuel. D’Epicure, en passant par Sénèque et Pascal, aux moralistes français, jusqu’à nos psychologue du XXIe siècle, le bonheur est d’abord individuel. La société est évidemment omniprésente dans cette littérature, mais le plus souvent d’un point de vue négatif. La société est désignée comme la source des maux qu’il faudrait éviter (isolement du sage) ou maîtriser aux sens des psychologues contemporains. Ces dernier voudraient nous apprendre à gérer notre stress, nos émotions, notre rapport au groupe etc. Cette conception individualiste du bonheur s’est naturellement développée en parallèle avec certaines religions monothéistes qui préconisent une forme de rétribution individuelle dans l’au-delà et une résilience ici-bas. Dans cette tradition, la société est d’abord le lieu du vice, du péché, le sage est celui qui s’éloigne de la société pour se consacrer totalement à Dieu. Toute cette tradition a dominé la littérature sur le bonheur depuis près de deux milles ans, tradition à la quelle appartient Nietzche malgré lui. Cette tradition fait de la société un obstacle au bonheur. Une exception majeure, bien qu’antérieure à cette tradition, est la philosophie d’Aristote. Pour Aristote, le bonheur est d’abord une donnée sociale qui s’impose à nous et se cultive également dans une certaine mesure. Il s’agit d’une activité conforme à la vertu. Mais il n’y a de vertu chez Aristote qu’en société. Ce n’est pas par hasard que pour Aristote, au cœur de ce bonheur se trouve l’amitié. Pour Aristote et les anciens, l’individu est d’abord un être social. Si l’individu ne saurait exister en dehors d’une société, qu’au risque de devenir un barbare, à savoir un être à mi-chemin entre l’animal et l’humain, le bonheur ne peut à fortiori exister qu’en société.

Or nos sociétés, en aliénant les relations de dépendance entre les individus, ont développé notre composante individuelle au détriment de notre composante sociale. La main invisible d’Adam Smith, n’est autre que celle de cet étranger, de cet inconnu qui travaille à notre bien-être en pensant travailler au sien. L’aliénation sociale est le fondement de nos sociétés contemporaines. Les institutions se sont tellement développées qu’il n’est plus nécessaire d’avoir une connaissance particulière de l’individu avec qui nous interagissons. Nous mangeons, nous dormons, nous sommes en sécurité grâce aux milles mains étrangères dont nous ne connaissons rien. Toute notre vie est portée par des mains étrangères. Nous vivons dans des sociétés impersonnelles. Nous n’avons jamais été aussi dépendant les uns des autres, et au même temps, nous n’avons jamais été aussi éloignés les uns des autres. Nous n’avons jamais eu autant de relations et si peu d’amitié, de philia. Je pense qu’Aristote aurait été émerveillé par nos sociétés savantes et horrifié par notre vie sociale.

L’aliénation, sans progrès social pour l’individu, est une invitation au suicide. Les générations qui ont échangée une forme de bonheur social que l’on trouve dans les sociétés personnelles traditionnelles pour un meilleur bien-être matériel ont perdu d’un côté et gagner de l’autre. Pour les générations actuelles qui n’ont connu aucune amélioration significative de leur bien-être matériel, cet échange que leurs parents ou grands-parents ont accepté, constitue une véritable tromperie. Ce sentiment de tromperie est vivace chez certains enfants ou petits-enfants d’immigrés qui eux n’ont connu aucune amélioration significative de leur bien-être social, à l’opposé de leurs parents ou grands-parents qui ont connu un progrès radical en termes de bien-être. Ces derniers ont délaissé un certain model traditionnel derrière eux pour un meilleur bien-être matériel. Leurs enfants qui n’ont vécu aucun progrès matériel regrettent un monde mythique où selon eux un certain bonheur social aurait été possible. Comme toujours, le retour aux sources ne cache qu’une méfiance, qu’une crainte de l’avenir. Ce n’est que lorsque l’avenir semble bouché que le discours d’un retour aux sources imaginaires prend toute sa force. Le retour du religieux est l’excipient d’une crise économique et sociale mal digérée. Il est le symptôme du mal-être social qui domine nos sociétés impersonnelles.

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