L'Iran perd son souffle...

Mohammad Reza Shajarian, maître incontesté de chant iranien a tiré sa révérence le 8 octobre. Avec son décès, l'Iran perd non seulement une grande voix qui n'a cessé de chanter inlassablement, près d'un demi siècle, mais un esprit libre qui a su garder son indépendance tout en exerçant son art, chose fort difficile dans un pays comme l'Iran.

shajarian

Je ne suis pas superstitieuse et pourtant, je sais par expérience qu'on ne peut pas se réveiller deux jours de suite en savourant de bonnes nouvelles. Le 7 octobre ayant porté l’excellente nouvelle de la victoire de la démocratie en Grèce, avec le verdict historique contre l'Aube Dorée... le 8 octobre ne pouvait que porter son lot de mauvaise nouvelle. Et ce fut la celle du décès de Mohammad Reza Shajarian. Dit Shajar pour les intimes.

Décédé à l'âge de 80 ans, après un combat de près de vingt ans contre le cancer, Shajarian n'a cessé de chanter et d'enseigner le chant jusqu'au bout. Figure de proue de la musique savante persane et grand passeur du chant traditionnel iranien, il a formé un grand nombre de chanteurs et chanteuses iranien(ne)s, malgré toutes les restrictions en place depuis 1979 et l’arrivée de Khomeini.

Shajarian n'hésitait pas à partager sa voix, sur scène devant de grands auditoires mais aussi en petit comité ou en privé, il lui suffisait de peu pour fermer les yeux et lâcher sa voix. Il a su rester aux côtés de son peuple lors des tournants politiques importants des dernières décennies, comme au moment de la vague verte, réprimée dans le sang en 2009. Il avait même interdit à l’IRIB (la radio-télévision d’état) de diffuser sa voix, vœu qui ne fut pourtant pas respecté.

Shajarian laisse derrière lui un immense répertoire et de nombreux disciples formés par lui. A commencer par son fils, Homayoun, dont la voix est à se méprendre proche de celle de son père et sa fille Mojgan, également chanteuse. Les autorités iraniennes craignent tellement les débordements qu’aucune cérémonie d’hommage au chanteur n’est autorisé à Téhéran malgré ce qu’avait promis son fils Homayoun à la foule rassemblée devant l’hôpital. Là où, à l’annonce du lieu d’inhumation du corps par son fils à la foue émue, des cris de déception se lèvent et se transformant très vite en « A bas la dictature ». De fait, le corps de Shajarian sera transféré en catimini à Machhad sa ville natale, près de laquelle l’inhumation aura lieu aujourd’hui en présence seule de sa famille, pour cause de Covid, ont annoncé les autorités sanitaires iraniennes. Pourtant, les cérémonies religieuses de deuil pendant le mois de Moharram, rassemblant des foules importantes n’ont reçu nulle restriction.

Shajarian avait formulé le vœu d’être enterré près du grand poète épique Ferdowsi, à Tousse (pas loin de Machhad).

La légende dit qu’au moment où le cortège mortuaire portant le corps de Ferdowsi (mort dans la misère) quittait la ville de Tousse, un envoyé du roi le franchissait en sens en apportant la récompense tant promise à Ferdowsi pour avoir composé le Shahnameh.

 

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