"Things are going to be fine"

Des lignes écrites en octobre 2015, de retour de Turquie, peu avant les dernières élections "provoquées" par Erdogan. Des mots qui sont restés au fond d'un ordinateur... sur un état des choses qui paraissait sombre, et qui depuis, l'est devenu bien plus. Depuis, Selahattin Demirtas et Yukseldag sont en prison, ainsi que beaucoup d'autres turcs. Depuis, c'est l'apocalypse en Turquie.

Un nouveau projet de film me porte depuis deux ans, moi qui suis d'ici et de là-bas. Iranienne devenue française au fil des ans. Un projet sur l'autre. Moi, face à l'autre. L'autre qui souvent, me ressemble. Il faut que je parte à l'Est et que je revienne vers l'Ouest. A peu de choses près ce que j'ai fait il y a longtemps. Sauf que, autre route. Autre contexte.

C'est à Diyarbakir que je décide de commencer mon voyage pour suivre le périple des réfugiés syriens vers l'Europe à travers la Turquie et la Grèce. Mon vieil ami Kurde de Diyarbakir me dit, tu es la bienvenue quand tu veux, mais c'est la guerre civile ici. Couvre-feu, échauffourées, razzia, lacrymo, la totale... je ne sais pas si c'est le bon moment pour que tu viennes. Depuis Paris, j'ai du mal à le croire. Il me dit aussi au détour d'une phrase, que le flux des réfugiés syriens vers la Turquie a beaucoup diminué depuis quelques temps. Quand on pense que la Turquie a accueilli à elle seule, presque 2 millions de Syriens depuis le début du conflit, on se demande ce que cette baisse signifie alors que la ruée vers l'Europe ne fait que croître. Ce que mon ami me raconte ne fait que m'intriguer davantage. Je pars.

Quand je sors de l'aéroport de Diyarbakir à 1 heure du matin, quelques jours plus tard, il n'y a plus de couvre feu, mais encore fumée et lacrymo. Le centre ville continue à être bloqué par les forces anti-émeutes turques. Dans la voiture, je fait la connaissance de deux autres amis de la famille qui reviennent d'Ankara où ils ont perdu leur frère dans le double-attentat suicide. Malgré les barrages de police, on parvient à rentrer, parce que l'appartement est situé à l'extérieur de Diyarbakir. Depuis que les choses se calment au Kurdistan, les familles kurdes reviennent se réapproprier leurs terres confisquées ou abandonnées de force. Certains se remettent à les cultiver, d'autres les vendent pour acheter des appartements à l'extérieur de la ville, où les buildings poussent comme des champignons sur des terres jadis cultivées.

Diyarbekir © Sepideh Farsi Diyarbekir © Sepideh Farsi

 

Lorsque le blocus est levé le lendemain, je découvre les ruelles du centre de Diyarbakir, vérolées de tranchées creusées par de jeunes kurdes qui répondent à la provocation de la police. Le climat de la ville est tendue depuis le mois de juin. Le 5 juin déjà, un double-attentat visait un meeting électoral de HDP (Parti Démocratique des Peuples). Ce qui n'empêche pas le HDP de passer de 6% à 13% lors du scrutin du 7 juin.

Tranchée Diyarbakir Centre © Sepideh Farsi Tranchée Diyarbakir Centre © Sepideh Farsi

 

Je me demande si la guerre est une fatalité dans ces contrées, en regardant un gamin courir derrière sa mère, serrant un petit révolver plastique dans la main, me toisant du regard. Peut-être pas... Dans la famille de mon ami, tous les garçons ont fait de la prison, et deux sont morts assassinés par les soldats turcs. Le premier, éliminé parce qu'il se battait pour la paix au Kurdistan et était l'un des fondateurs de BDP, le premier parti kurde qui ne prônait pas la guérilla armée. Devenu le HDP depuis. Un autre des frères, gazé alors qu'il se battait dans les rangs de PKK pour venger son frère. Et c'est ce même ami, qui a fait de la prison, a dû s'exiler en Europe et dont la famille avait été chassée de son village, qui me parle de paix aujourd'hui avec beaucoup de conviction. Ceci constitue un changement majeur. Pour la première fois dans l'histoire, la majorité des kurdes de Turquie croit qu'une solution pacifique à la revendication d'auto-gestion des kurdes est possible. Même Öcalan, le leader de PKK s'est mis à la table des négociations depuis sa cellule insulaire. C'est aussi ce qui motive les kurdes à se mobiliser et à voter massivement, même si les négociations de paix entre le gouvernement turc et le PKK sont gelées pour l'heure.

Enfant de guerre © Sepideh Farsi Enfant de guerre © Sepideh Farsi

Selahattin Demirtas et Figen Yukseldag, les leaders de HDP, seul parti turc à avoir un leadership bicéphale homme-femme, et dont le slogan pour les élections du 1e Novembre est Inandina Baris (La paix, obstinément) ont déclaré qu'ils ne tiendraient plus de meeting électoral après l'attentat d'Ankara pendant un meeting pro-paix kurde. Les électeurs turcs se préparent à voter. Et la classe politique turque condamne le terrorisme unanimement. C'est juste que les avis diffèrent sur l'identité des auteurs de l'attentat !

Athéna et son père © Sepideh Farsi Athéna et son père © Sepideh Farsi

De réfugiés syriens par contre, pas de trace à Diyarbakir. Les premiers que je vois sont dans un camp de réfugiés à 15 kilomètres de le ville. Des Yazidis de Shengal. Un des camps les mieux lotis parmi les camps de réfugiés syriens en Turquie, me disent fièrement les militants de HDP au siège de leur parti, où j'ai dû montrer patte blanche pour obtenir l'autorisation de visite. Plus de 3000 réfugiés et quelques 300 enfants nés depuis l'ouverture du camp. Et pourtant, beaucoup des familles Êzidî (comme ils s'appellent eux-mêmes) rêvent d'aller vers l'Europe, quitte à envoyer un de leurs enfants en éclaireur, à l'instar du père la petite Athéna, née dans ce camp, qui me confie avoir essayé à quatre reprises d'envoyer son fils de onze ans vers l'Europe avec d'autres familles, sans succès, parce qu'il n'a pas l'argent pour faire passer toute sa famille. Je lui demande s'il sait à quels dangers il expose son fils. Il se contente de secouer la tête et je me dis qu'il doit me trouver bien niaise, lui qui a échappé aux djihadistes de Daech et qui ignore s'il pourra jamais retourner chez lui.

enfant Izedi © Sepideh Farsi enfant Izedi © Sepideh Farsi

Nous avançons sur notre itinéraire. Première ville frontalière: Nusaybin, en face de Qamishli (côté syrien). Le poste frontière est fermé depuis plusieurs mois. Officiellement aucun passage n'est autorisé. Les quelques passants à qui on parle le confirment aussi. Et pourtant, le nombre de miradors vides me frappe. Les gens à qui on parle disent tous avoir de la famille en Syrie et que lorsqu'il faut passer de l'autre côté, ils se débrouillent. Les mélanges de populations et les échanges ont toujours été très intenses par ici. Il y a les chiffres officiels et les chiffres réels, bien plus éloquents. Mon ami me le confirme. Depuis que son frère a pu se rétablir au kurdistan à la fin des « années de plomb », ils ont toujours eu des ouvriers syriens qui viennent pour la cueillette et rentrent chez eux en fin de saison, même durant l'été meurtrier 2015.

Femme Izedie © Sepideh Farsi Femme Izedie © Sepideh Farsi

 

A Urfa, la ville aux multiples noms, dont aussi « Ville des Quinze Prophètes », seuls les panneaux routiers qui rappellent que la Syrie est toute proche et l'accent des habitants. La ville a toujours eu une population mixte: arabes de Turquie, kurdes et syriens. Je dois, sans le savoir, croiser beaucoup de Syriens, mais ici, leur présence ne se fait pas remarquer. C'est que nombre d'entre eux y étaient déjà établis et faisaient du commerce avec les Turcs. Leur nombre a certes augmenté depuis la guerre, mais ils se fondent dans la population locale. Ils doivent s'y sentir un peu chez eux, tant les ruelles autour du marché et l'ambiance de certains quartiers ressemblent à Alep.

frontière turco-syrienne © Sepideh Farsi frontière turco-syrienne © Sepideh Farsi

Le lendemain, alors qu'on roule vers la frontière turco-syrienne, on s'arrête, perdus au hasard d'une confusion des panneaux routiers. Quelle est la route de Persus, demande mon ami en kurde. L'homme à qui il s'adresse lui répond en kurde, bien entendu. Mystérieux, le mécanisme de reconnaissance entre kurdes, pour moi qui ai souvent du mal à distinguer les uns des autres. Quelque chose se passe dans le regard que la langue vient confirmer par la suite. Persus est le nom kurde de la ville de Suruç. Un nom interdit comme tous les noms de villes kurdes, comme les prénoms kurdes des enfants ou la langue kurde à l'école républicaine. Même si le HDP a gagné 120 mairies au Kurdistan ses dernières années, les noms des villes continuent à être affichés uniquement en turc et il n'est toujours pas question d'enseignement de la langue kurde à l'école. C'est difficile d'imaginer comment l'appartenance à une culture a pu peut être un grave délit jusqu'à il y a peu, dans un pays qui veut à tout prix faire parti de l'Europe.

Suruç est une petite ville près de la frontière syrienne, à moins 15 Km de Kobane, là où un autre attentat a visé de jeunes militants socialistes, venus apporter des jouets pour les enfants de Kobane, en juillet dernier. Là où 32 des activistes perdirent la vie, et le gouvernement turc fut sévèrement accusé de laxisme vis à vis de la menace terroriste de l'Etat Islamique.

Attentat de Daech à Sorouj Kurdistan © Sepideh Farsi Attentat de Daech à Sorouj Kurdistan © Sepideh Farsi

 

Je vois enfin un point de passage ouvert à la frontière. Où sommes-nous ? Au point zéro, me dit-on en me montrant Kobane du doigt. Pendant le siège de la ville par l'EI, on voyait les combats à l'œil nu. Et on y voit encore le hangar d'où sont partis les djihadistes de l'EI pour attaquer un hôpital et tuer 200 civils. Attaque que les soldats turcs n'ont bizarrement pas empêchée. En cette journée de fin octobre, il n'y a que des Syriens qui quittent le sol turc pour rentrer chez eux. Aucun passage en sens inverse. Certains passent dans des pick-up chargés de meubles, d'autres à pied, avec un ou deux sacs seulement, ou même les mains vides. Kobane est maintenant entre les mains des combattants kurdes. Combien de Syriens rentrent à Kobane chaque jour ? Mille, environ, me répond un Kurde qui fait le pied de grue. Tu viens d'où ? De Paris, je dis. C'est drôle, tu ressembles à ma cousine, continue l'homme en tirant sur sa cigarette. Je suis iranienne. Il sourit... Je savais bien qu'on était cousin !

Kobane Checkpoint © Sepideh Farsi Kobane Checkpoint © Sepideh Farsi


Juste avant le coucher de soleil, on s'arrête près d'un autre camp de réfugies syriens. Celui-ci, géré par le gouvernement turc, et bien plus sinistre que le camp Yazidi. 400 tentes il y a deux ans, ce camp n'en compte plus que 70 aujourd'hui. Certains Syriens sont rentrés chez eux, d'autres sont en route vers l'Europe.

Les enfants du camp sont contents de nous voir, même si on est venu les mains vides. Notre visite est un bref divertissement dans leur grisaille quotidienne. Une petite Syrienne, d'une fratrie de six enfants, insiste pour faire le v de la victoire devant l'objectif. C'est bien après, en regardant ses photos, que je remarque l'inscription sur son t shirt et je me demande si elle sait ce qui y est écrit (Les choses vont finir par s'arranger. Ndlr).

Enfants Syriens_Camp de réfugiés turc © Sepideh Farsi Enfants Syriens_Camp de réfugiés turc © Sepideh Farsi

 

C'est à Izmir que je découvre enfin l'afflux massif des migrants dont parlent tant les médias. Le quartier de Basman est transfiguré par l'arrivée continuelle des migrants, dont la plupart sont des Syriens. Le business va bon train. Dans les hôtels et les restos, les prix ne se discutent pas. C'est que le client n'est pas rare.

Ceux qui n'ont rien, dorment à la rue. Heureusement, les températures sont encore clémentes, même de nuit. Dans le square, haut lieu de rassemblement des migrants et des passeurs, tout s'achète et tout se vend. Et les migrants sont de tous les âges. Des nourrissons de dix jours, nés pendant le voyage, jusqu'aux vieillards de quatre-vingts ans. Certains passent le soir-même, d'autres attendent plusieurs jours.

C'est sur cette place, devant les compagnies de bus que je rencontre un groupe de syriens de Deyr ez-zur qui voyagent ensemble et attendent l'appel de leur passeur. Ils ont envie de raconter. Tout ce qui leur est arrivé, du sniper de Daech soudoyé pour faire comme s'il ne les voyait pas, au soldat turc également soudoyé pour les laisser passer plus vite... la liste est longue. Et tous se plaignent à moi, des militaires iraniens qui se mêlent de la guerre syrienne et je ne sais quoi leur répondre. On échange téléphone et whatsapp pour rester en contact, sans trop y croire.

avant la traversée © Sepideh Farsi avant la traversée © Sepideh Farsi

Chacun d'eux transporte un sac, un gilet de sauvetage, une bouteille d'eau et un carré de chocolat. Ils ne savent pas vers quelle île grecque ils embarquent. Ils ne savent peut-être pas non plus que c'est l'une des étapes les plus périlleuses de leur exode. Cette traversée de mer égée, pourtant pas plus de quelques kilomètres. Avec un pincement au cœur, je les regarde monter dans le bus qui les emmène à la gare où les passeurs les prennent en charge. Je suis contente de recevoir leur appel le lendemain midi. Ils sont en vie ! Mais c'est un appel au secours. Leur bateau a fait naufrage. Ils ont été sauvés par des militaires grecs et largués à Farmakonisi, l'île inhabitée aux larges de laquelle ont eu lieu deux des plus tragiques naufrages de ces dernières années, dont un en septembre 2015. Ils sont 300, livrés à eux-mêmes sans ravitaillement aucun. Des femmes, des enfants, des vieux, dont certains, blessés. J'appelle les secours turcs, la police turque, puis mes amis bénévoles à Mytilène qui alertent Amnesty International. J'essaie médecins sans frontières... mais tous les bureaux sont tous fermés. C'est un samedi ! Et pour une fois, je suis contente de trouver le numéro de Frontex. Le groupe est enfin évacué de Farmakonisi vers l'île de Léros au bout d'un jour et demi 

Le véritable enfer, je le vois à Mytilène, où il y a pourtant un bon réseau de bénévoles qui fonctionne, mais le nombre de migrants est tellement grand, plusieurs milliers par jour encore en Octobre, que toutes les structures ont explosé. Le camp fermé de Moria que j'avais visité l'an dernier, aussi bien que le camp ouvert de Pikpa. Et toutes les capacités de l'île en terme d'accueil des migrants sont surpassées.

Camp Moria à Mytilène © Sepideh Farsi Camp Moria à Mytilène © Sepideh Farsi

 

Le lendemain, je reçois de nouveaux messages de mes amis syriens qui m'envoient des photos de leur périple. Après Léros, c'est Athènes, puis un bus jusqu'en Macédoine, puis la Slovénie où ils ont beaucoup souffert, puis finalement un bus depuis l'Autriche vers la frontière Allemande. Je ne sais pas où prendra fin leur exode. Eux ne le savent pas non plus. Leur route vers l'Europe a été longue et éprouvante, et je me demande quel est le rapport entre l'Europe qu'ils découvrent aujourd'hui et celle qu'ils avaient en tête lorsqu'ils ont quitté leur pays en guerre, la Syrie.

Sur les routes de l'Europe © Sepideh Farsi Sur les routes de l'Europe © Sepideh Farsi

 

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