Comment jouir de la psychanalyse ?

Bien qu’annoncée morte ou moribonde par ses détracteurs les plus farouches, la psychanalyse n’en demeure pas moins un excellent faire-valoir pour quelques hérauts de la psychologie scientifique. Sur Mediapart, elle a le mérite de servir de paillasson à Monsieur Van Rillaer, prêt-à-piétiner idéale pour servir la « gestion de soi » du professeur.

Très récemment abonnés à Mediapart, c’est avec une grande surprise que nous découvrons l’abnégation spectaculaire de J. Van Rillaer à vilipender continuellement la psychanalyse. Déjà connu pour sa participation en première ligne au « Livre noir de la psychanalyse » (2005), nous imaginions qu’après avoir dit ce qu’il avait à dire, J. Van Rillaer était sans doute passé à autre chose.

Mais il n'en est rien, et J. Van Rillaer redouble d’efforts, dénonçant inlassablement la supercherie psychanalytique sur Mediapart. Textes après textes (à peu près 55 sur 75 - et nous sommes gentils), commentaires après commentaires, il fait preuve d’un tel enthousiasme, d’une telle fougue, d’une telle passion, qu’il lui arrive même de donner l’impression d’en faire un tout petit peu trop, de déborder, du point de vue même de certains abonnés de Mediapart qui ne sont pourtant pas toujours « psy » ou psychanalystes. Quand on est passionné on ne compte pas ses efforts.

Avant de consacrer une grande part de son énergie à taper sur la psychanalyse, J. Van Rillaer s’était lui-même formé à la psychanalyse, et a même été psychanalyste. Puis, à l’instar de Michel Onfray qui a enseigné pendant des années "l’affabulation freudienne » (cf. "Le crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne", 2010) avant de comprendre tout à coup qu’elle n’était que pur mensonge, J. Van Rillaer a pratiqué la psychanalyse pendant 10 ans, avant de s’apercevoir que finalement ça ne tenait pas debout. Bien qu’il n’y soit sûrement pour rien dans ce fourvoiement qu’on pourrait qualifier d’erreur de jeunesse, on peut tout de même se demander quel type d’analyste il fût alors, puisque cela fait maintenant 40 ans (cf. son ouvrage « Les illusions de la psychanalyse », 1981) qu’il combat la psychanalyse comme un beau diable.
Quant à cette menue hésitation de carrière, la responsabilité en incombe certainement à ses vilains professeurs qu’il croyait, alors, sur parole : « Quand j’étais étudiant (1962-1967) je croyais tout ce que les prof. de psycho clinique enseignaient et c’était Freud, Freud, Freud et Lacan. » (ici).

Ce destin propre aux grands hommes a fait de J. Van Rillaer quelqu'un de sincère et entier : il a adhéré à la psychanalyse à 200%, désormais il la flinguera à 200%.

Néanmoins, il serait injuste de voir uniquement dans la contribution de J. Van Rillaer sur Mediapart une entreprise de démolition, et de ne pas souligner sa générosité à nous renvoyer très régulièrement à la fin de ses textes aux bonnes références, à l’école du bon lait qui est la sienne : son site sur l’université de Louvain où il est professeur émérite. C’est d’ailleurs comme cela qu’il se présente sur son blog : « professeur émérite d’université (psychologie) ». Poste qu’il a conquis grâce à sa thèse sur « L’agressivité dans la pensée de Freud », intérêt inaugural pour l’agressivité (cf. son premier ouvrage : « L’agressivité  humaine », 1975) qu’il semble aujourd’hui avoir largement sublimé. Comme professeur, pas de doute, J. Van Rillaer sait ce qu’il fait, et il n’y va pas avec le dos de la cuillère pour faire la leçon aux pauvres d’esprits.

Et la bonté de J. Van Rillaer ne s’arrête pas là, puisqu’il nous fait le plaisir, à nous, pauvres nigauds, de nous faire la "présentation" de son nouveau livre qui est en fait une réédition, intitulé « La gestion de soi » (ici), dans un billet datant du 16 septembre 2019.

Puisque Mediapart ne semble pas voir pas d’inconvénients à ce qu’un bloggeur - même « émérite » - s’autorise à faire sa propre promotion bien que cela enfreigne ce que la charte de Mediapart, pourtant, stipule (interdiction de faire de la « réclame », de "commentaire promotionnel" ), rien ne s’oppose à ce que nous donnions un petit coup de pouce à J. Van Rillaer en livrant le titre de son livre en entier :

« La gestion de soi »
« Ce qu’il faut faire pour vivre mieux »

Les mediapartistes doivent avoir pleinement conscience de l’importance de ce billet (de blog), en premier lieu parce que ce livre constitue la réponse scientifique aux élucubrations charlatanesques de Freud, de Lacan ainsi que de leur sectes respectives qui sévissent impunément depuis plus d’un siècle.

En effet, il faut reconnaître à sa juste valeur la portée révolutionnaire de la notion de « gestion de soi », celle-ci ayant pour ressort principal le constat scientifique que c’est en nous occupant de nous-mêmes que le bonheur est possible avec nous-mêmes et avec les autres. « Notre bonheur et notre contribution à celui des autres dépendent, pour une large part, de notre habilité à gérer efficacement nos modes de penser, d’éprouver et d’agir. », entame-t-il son texte, de manière spectaculaire.

Pas d’inquiétude, chers lecteurs, chères lectrices, Mr Van Rillaer nous épargne sympathiquement le verbiage détestable des psychanalystes qu’il abhorre (qu'il adore ?), pour y préférer le style d’un discours accessible aux écoliers de CM2, certainement le chemin le plus court pour "augmenter notre bonheur" (préface).

Il prend également le soin d’y joindre une partie importante de la préface signée Christophe André, qui est celle d’un homme qui n’a plus rien à apprendre de la communication publicitaire pour vendre un livre de psychologie (33 ouvrages publiés en 24 ans). A propos de ladite gestion de soi, Christophe André nous dit que « sa pratique (est) indispensable », et cela tombe bien, car « ce que vous avez entre les mains » n’est rien de moins que « La bible de la gestion de soi ». Cet « ouvrage de référence dans le domaine de la gestion de soi » est de surcroit un livre vraiment gentil : « unique », « accessible et clair », « soucieux d’honnêteté », « toujours traversé par le souci d’aider le lecteur, et par une bienveillance constante. ». Nous sommes vraiment entre de bonnes mains.

A parcourir cette page de publicité où l’auteur nous donne même le chapitrage précis de son ouvrage - il ne manque, à vrai dire, que le prix du bouquin - nous tombons sur un trait d’humour de Christophe André, quand celui-ci indique que dans " les sociétés matérialistes qui sont les nôtres" il est difficile de ne pas « obéir à ses impulsions, surtout lorsque celles-ci sont joyeusement manipulées par une publicité et un marketing parfaitement au courant des données les plus récentes de la science. » Qui, en effet, pourrait résister à s’acheter le bonheur quand il nous tend les bras (précipitez-vous au chapitre I ! ) ?

Ce livre, continue Christophe André – et c’est là le deuxième intérêt de ce billet puisqu’il nous indique quelques traits de personnalité de son hauteur - « est à l’image de son auteur » , « le psychologue le plus rigoureux que je connaisse », « un homme sensible, gentil, et soucieux des autres. », autant de gages de compétence sans doute.

Comment ne pas lui donner raison quand, à suivre les discussions de J. Van Rillaer sur Mediapart, on est rapidement frappé par l’atmosphère sympathique et respectueuse qui y règne. Condamnant à tour de bras le « Charlacan » (ici), le « Lacangourou » (ici), « démystifiant » le « bullshit sortant du « sphincter » du prêt-à-penser lacanien » (ici), les « conneries freudiennes » (ici), et "le laconisme"(ici),  J. Van Rillaer qualifie ses interlocuteurs de « lacomaniaques » (ici), de  "lac-âniens" (ici), ou encore de "lacanienne fanatique" (ici), et même de "ce petit crétin de..." (ici) . En outre il est tellement rigoureux qu’il peut répondre à un discutant sans même prendre le temps, de son propre aveu, de le lire. Du haut de son Olympe, il peut mépriser tranquillement celui-ci « Je n’ai pas eu le courage de lire la très longue prose lacanisante de monsieur… » (ici), formule assez représentative de l’attention qu’il porte aux égarés et aux sots.
D’ailleurs, soulignons que J. Van Rillaer prend toujours le soin de répondre consciencieusement aux ignares, ce qui indéniablement est à mettre au compte de sa prévenance.

Vérifions encore la gentillesse de J. Van Rillaer lorsqu'il signe la tribune "La psychanalyse ou l'exercice illégal de la médecine" (ici) dont le texte est paru dans le Nouvel Observateur le 22 octobre 2019, laquelle réclame l’expulsion de la psychanalyse des tribunaux. Cette tribune fait preuve d’un manichéisme truculent, par lequel la psychologie scientifique, qui est la seule à prendre en compte la souffrance des gens et à respecter la loi, vient heureusement à la rescousse des gens contre la psychanalyse « enseignant le mépris des règles et des lois », qui prétend « qu’un crime sexuel n’aurait pas de conséquence grave sur sa victime », qui pratique l’ « exclusion scolaire et sociale », psychanalyse dont les étudiants « sont placés en danger d’entreprise sectaire » (entre autre crimes). Bref, la psychanalyse est en fait la "psychapocalypse" (J. Van Rillaer appréciera sûrement, il adore les jeux de mots). Si tout ce qui est dans cette tribune était véridique, il faudrait derechef assigner les psychanalystes en justice, et que Mr Van Rillaer se contente de signer cette tribune est à mettre au compte, indubitablement, de sa bienveillance.

J. Van Rillaer a d’autres qualités encore, quand il parle modestement de lui-même à la troisième personne pour signer un de ses commentaires : « Signé : Un vieil homme qui a appris à bien se gérer et est donc en pleine santé physique et mentale (de l’avis de ces proches) » (ici). Pas de doute, J. Van Rillaer est un champion. Vous voulez son secret ? Il vous renvoie, encore et toujours, à son propre livre.

Comme dit le proverbe, « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur », et il faut reconnaître que malgré ses talents hors du commun, J. Van Rillaer reste "humain", comme on dit, et il a comme tout un chacun ses petites contradictions.

« Jouir sans faire de mal implique un bon degré de gestion de soi » nous enseigne-t-il dans l’introduction de son livre (ici) – laquelle recèle, bien sûr, quelques taquets pour les psychanalystes, mais passons - et l’on peut s’étonner qu’il puisse parfois montrer quelque suffisance quand il rabroue les arriérés qui, malgré ses nobles efforts de toujours, lisent encore de la psychanalyse : « Quand on est pas psychothérapeute et qu’on n’a pas la responsabilité d’aider des personnes à moins souffrir de troubles mentaux, on peut perdre son temps à se masturber intellectuellement à longueur de soirée (ou de journée si on est retraité ou chômeur). » (ici). Mais pas pour un homme tel que lui, non. En tout cas plus jamais.

Car tel est bien, pourtant, le chemin qu’il prit jadis, au temps où il n’avait probablement pas encore appris à « gérer » ses pensées et ses émotions : « Moi j’ai passé des milliers d’heures à lire Freud (en allemand, natürlich), Lacan, Mélanie Klein, Ferenczi dans l’espoir de pratiquer efficacement mon métier. » (ici).

Malheureusement « l’espoir » n’avait ici nulle autre issue possible que le désespoir, car contrairement aux recettes de cuisine, ce n’est pas dans les livres que l'on trouve l’inconscient, mais en en faisant personnellement l’expérience, dans une analyse, ou même, comme Freud nous le dit depuis plus d’un siècle maintenant, dans la vie quotidienne. Il ne suffit pas de parler à un psychanalyste pour faire une psychanalyse, et J. Van Rillaer, condamnant la psychanalyse de la sorte, condamne à la fois ses 10 ans de pratique et sa propre cure.

« Pour retrouver l’inconscient il faut y mettre toute la gomme » disait Lacan, et ce qui est certain c’est que J. Van Rillaer sait mettre toute la gomme pour dé-gommer les psychanalystes.

Nous sommes finalement un peu tristes pour J. Van Rillaer qui, faute d’avoir trouvé ce qu’il cherchait, en est réduit depuis quatre décennies à chercher encore et toujours ce qu’il a déjà trouvé : la psychanalyse comme ratage. Un peu émus aussi, de constater que s’il lui faut nous « vendre » une réédition de son livre sur Mediapart, c’est que tous ses efforts ne lui ont pas encore rapportés le bonheur escompté.

Reste qu’à défaut de comprendre la psychanalyse il en a lu les livres, et tout travail méritant salaire, il a bien raison d’en tirer profit en le « rentabilisant », par exemple dans son prochain livre contre la psychanalyse qu'il nous annonce (ici) :
« J'aurai beaucoup moins de lecteurs qu'avec Le livre noir de la psychanalyse, mais tant pis, cela m’amuse de rentabiliser les milliers d’heures que j’ai passées à lire des conneries. Savoir que cela déclenche des éructations (mais aucun argument intelligent) me fait jouir. » 

Manière pour lui de mettre en pratique la « gestion de soi » ?

Quoi qu’il en soit, J. Van Rillaer, de sa psychanalyse a trouvé sa recette.

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