Nous approchons de la mi-temps de ladite « grande cause nationale santé mentale », puisqu’après 2025, 2026 sera encore l’année de la santé mentale (!), et les esprits s’échauffent. Les camps s’affrontent, autour notamment du fameux amendement 159 et de la moins fameuse proposition de loi 385 (au bénéfice des centres experts de la fondation Fondamental).
Les uns hurlent à la science, aux preuves (extérieures à ce que peuvent en dire les sujets), aux tests, au progrès, à l'innovation scientifique, aux centres experts, à la camisole scientifique de la psychanalyse et détournent le regard quand on leur parle de la situation globale de la psychiatrie, du démantèlement du secteur publique, de l'immense pénurie de moyens.
Les autres évoquent la vie réelle des institutions publiques (l’immense saccage organisé par l’Etat), la pénurie de moyens toujours croissante, la complexité des situations cliniques réelles, l’importance de la continuité des soins, le poids et la valeur des apports de la psychanalyse dans les institutions, la liberté nécessaire à la psychanalyse au regard de ce qui leur apparaît comme un scientisme autoritariste.
Peut-on fonder scientifiquement la psychanalyse ? Il se trouve que la question a été posé à Lacan, en 1966, d’une manière respectueuse mais quelque peu osée, le Dr Klotz n’y allant pas avec le dos de la cuillère, et dans des termes pas si lointains de ce que l’on peut lire et entendre actuellement :
« En résumé si les médecins hésitent encore à recourir plus souvent à l’analyse psychologique des causes des maladies internes, c’est peut-être parce que, pour certaines des raisons exposées ci-dessus, la psychanalyse leur paraît ne pas être sortie de la phase magique de son développement historique ; il faut l’aider à s’acheminer vers sa phase scientifique. N’est-il pas nécessaire pour ce faire, de favoriser l’intégration des données psychanalytiques ; valables dans le cadre d’une méthode d’analyse psychique qui serait, elle véritablement globale, ouverte, pluri-factorielle et authentiquement scientifique ? »
De cette intervention intitulée « La place de la psychanalyse dans la médecine » (en ligne ici), j’extrairai ici seulement quelques éléments de la réponse magistrale de Lacan, que l’on pourrait résumer ainsi : « Vous me demandez si la psychanalyse peut être scientifique ? Je vous dirai que vous ne savez pas ce que c’est que la science, ni ce qu’elle implique, ni ce qu’elle produit, ni combien elle fait chavirer la position du médecin ».
Dans son intervention, Lacan y pointe le "très rapide changement qui est en train de se produire dans ce que j’appellerai la fonction du médecin, et dans son personnage puisqu’aussi bien c’est là un élément important de sa fonction".
La médecine a connu des étapes par lesquelles elle a renoncé à la fonction sacrée qu’elle avait dans l’antiquité, pour, peu à peu, s’appuyer davantage sur la science, jusqu’à devenir à proprement parler scientifique. Les étapes que relève Lacan ici, d’abord au XVIIIème, avec Foucault, sont « l’isolation de la folie », ainsi que ce nouveau regard qu’incarne Bichat arrêtant le sien sur un nouvel objet scientifique : le cadavre. Comment dans ce cheminement oublier l’importance d’un Claude Bernard, qui au XIXème, donne à la médecine son statut scientifique en y introduisant la condition expérimentale ?
Ces « franchissements », bien sûr, ont leur poids, mais « ce n’est pas cela qui compte à soi seul, la balance est ailleurs ».
La médecine devient véritablement scientifique "pour autant qu’un monde est né qui désormais exige les conditionnements nécessités dans la vie de chacun à mesure de la part qu’il prend à la science".
Bien au-delà de ses progrès scientifiques propres, la médecine devient tributaire de l’entrée de tout un monde dans l’acosmisme que construit « La » science moderne, un monde « où les exigences sociales sont conditionnées par l’apparition d’un homme servant les conditions d’un monde scientifique ».
Ce n’est pas seulement que la médecine est devenue scientifique, c’est qu’elle existe dorénavant dans un monde qui voit l’apparition d’un homme nouveau, l’homme de science.
Un homme nouveau, doté de nouveaux moyens, de nouveaux crédits, de nouvelles technologies, tout cela mondialement organisé et planifié (l'OMS naît en 1948). Dans ce contexte, le médecin du XXème siècle se trouve avoir de nouveaux pouvoirs, mais également de nouveaux problèmes, car "c’est de l’extérieur de sa fonction, nommément dans l’organisation industrielle, que lui sont fournis les moyens en même temps que les questions pour introduire les mesures de contrôle quantitatif, les graphiques, les échelles, les données statistiques par où s’établissent jusqu’à l’échelle microscopique les constantes biologiques...".
La « collaboration médicale » sera bien évidemment nécessitée par ce nouveau pouvoir scientifique internationalisé, mais ce n'est pas tout. " il [le médecin] subit d’autres appels encore : le monde scientifique déverse entre ses mains le nombre infini de ce qu’il peut produire comme agents thérapeutiques nouveaux chimiques ou biologiques, qu’il met à la disposition du public et il demande au médecin, comme à un agent distributeur, de les mettre à l’épreuve".
Dès lors la question de la position du médecin devient : peut-il être encore "au chevet" de son malade s'il est requis dans sa fonction à se faire le servant d'un pouvoir scientifique mondialisé, et s’il a à écouler un stock d’agents thérapeutique de tous genres qui lui sont fournis de manière industrielle ?
Parallèlement, ce développement du pouvoir scientifique soutient l'avènement de "ce nouveau droit de l’homme à la santé" et, "dans la mesure où le registre du rapport médical à la santé se modifie", le pouvoir nouveau de la science "donne à tous la possibilité de venir demander au médecin son ticket de bienfait dans un but précis immédiat". Soumis au nouvel ordre mondial de sa discipline, le médecin se trouve du même coup soumis à la demande pressante de son « public », de son patient (de son client ?).
Parenthèse : comment ne pas penser ici à ce véritable marché qu’est devenu, en pédo-psychiatrie, la quête de diagnostics "TND" ou encore "TDAH" (pour ne citer que les plus célèbres !), marché dans lequel on ne fait que valoir ses droits en quémandant un diagnostic et son traitement ad hoc. Serait-ce un hasard, si corrélativement, la pédo-psychiatrie se trouve être la discipline médicale la plus démunie sur le plan médical et humain ?
Le médecin n'est plus ce qu'il a été de tout âge, personnage "de prestige et d'autorité", mais un agent-serf d'une science mondiale, et qui la sert. On ne vient plus trouver le médecin pour sa pratique, mais pour "les bonnes pratiques", auxquelles on a droit – ce qui est la moindre des choses.
Soumis aux exigences de la productivité, le médecin est maintenant pris en étau entre les doléances du public et l’impératif universel de la production scientifique.
Dans ce contexte inédit, Lacan demande : "Où est la limite où le médecin doit agir et à quoi doit-il répondre ?". Comment le médecin pourrait-il se maintenir à une place "proprement médicale" ? Et comment situer cette place ?
La fonction du médecin, répond Lacan, si elle entend « survivre » en tant que « proprement médicale », consiste à être au rendez-vous de la demande du malade :
"C’est dans le registre du mode de réponse à la demande du malade qu’est la chance de survie de la position proprement médicale [...] Comment répondront-ils [les médecins] aux exigences qui conflueront très rapidement aux exigences de la productivité ? Car si la santé devient l’objet d’une organisation mondiale, il s’agira de savoir dans quelle mesure elle est productive. Que pourra opposer le médecin aux impératifs qui feraient de lui l’employé de cette entreprise universelle de la productivité ? Il n’a d’autre terrain que ce rapport par lequel il est le médecin, à savoir la demande du malade."
Entendons bien : il ne s'agit pas de répondre favorablement à la demande du malade, du demandeur, il s'agit d'être à la hauteur de la demande, d’assumer cette demande, de la su-porter, en tant que le patient ne vient pas seulement avec des symptômes, mais avec un désir de savoir, lequel n’a rien à voir avec le savoir de la science.
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Il est fabuleux de (re)-découvrir ce texte[1] - qui va bien plus loin que ce bref résumé - à l'heure où les conflits éclatent au grand jour entre leS médecinS (maintenant nous pouvons passer du singulier au pluriel), les psychiatres, les psychologues et les psychanalystes).
Car si chacun.e peut éprouver, plus ou moins consciemment, ce dont nous parle Lacan ici, c’est à chacun.e qu’il revient de prendre position : position éthique quant à sa position de médecin et/ou de thérapeute, laquelle n’engage rien d’autre qu’une définition de l’Homme.
S’agit-il pour nous de gérer des stocks et des files actives de patients dans des flux de parcours de soins ?
Le psychiatre est-il en passe de devenir un distributeur de médicaments, de protocoles, de diagnostics, de bonnes pratiques et d'objets connectés ?
Ce virage que Lacan nous dessine quant à notre position dans l’histoire de la science, n’est-il pas la ligne de démarcation délimitant les camps de psys qui s’opposent aujourd’hui ?
Qu’un certain nombre de psychiatres s’opposent à une mainmise absolue de la science sur le moindre recoin de nos pratiques soignantes n’est-il pas le signe d’une profession en crise, divisée sous l’orbe de la science universelle ?
Il faudrait que ces « querelles » cessent ? Certainement pas, elles sont bel et bien nécessaires, structuralement et humainement.
La science n'a pas l'apanage de l'évaluation, du sérieux et de la rigueur. Nul besoin d'être scientifique pour avoir un surmoi et remettre sa pratique en question.
La science produit des progrès, scientifiques. Elle rend, aussi, l'air de plus en plus irrespirable.
A cet égard Lacan considérait que la psychanalyse était un poumon artificiel. Et que, de la position du psychanalyste, le médecin ferait bien de s’inspirer.
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[1] Lequel n’est seulement qu’un texte parmi tous ceux où Lacan a élaboré sa lecture de « La science » moderne. A la suite de cette prise de parole en 66, il développera notamment ses commentaires sur les accointances de La science et du capitalisme. Sans oublier son texte « La science et la vérité » (1965) et sa notion décisive en psychanalyse de « sujet de la science ».