Echapper à la sidération des images!

A propos de l’intronisation de Sebastião Salgado à l’Académie des Beaux Arts.

Le rouleau compresseur de la subjugation aidé en cela par la vénération quasi universelle des pages culturelles des grands médias, ont fini par conduire Sebastião Salgado à la béatification supême. L’artiste fait son entrée à l’Académie des Beaux Arts le mercredi 6 décembre 2017. Elu en avril 2016 au fauteuil du photographe Lucien Clergue décédé en novembre 2014, il sera intronisé par son compère “hélicologiste“ Yann Arthus-Bertrand déjà en place dans l’institution.

Après l’exposition Genesis en 2013, Sebastião Salgado a fait la une des magazines culturels à l’automne 2014 avec le film Le sel de la terre qui le met en scène avec la complicité de son fils Juliano, et de Wim Wenders associé pour l’occasion à l’entreprise familiale, Amazonas Images. (entreprise basée à Paris, entièrement dévolue à son œuvre, et qui emploie huit personnes qui gèrent ses publications dans la presse, ses expositions, ses livres, ses films…). Cette année encore, Sebastião Salgado était l’invité d’honneur du Salon de la photo avec une exposition à la clé.

Ainsi “L’apôtre de la planète” (selon Luc Desbenoit - Télérama 8/9/2013) fait son entrée dans le saint des saints du Temple de la culture officelle. 

La société du spectacle n’en finira pas de nous surprendre et surtout de nous faire oublier pas mal de choses de notre culture visuelle  et de nos savoirs sur l’image :


• Oublier pour commencer Jean Rouch, dont on fête le centenaire cette année, lui qui, à partir des années 50/60 a profondément transformé le cinéma ethnographique en associant les peuples à la construction de leurs images, prenant ainsi le contrepied de l’ethnographie visuelle d’alors chargée de toute la condescendance pour de pas dire la morgue du regard de “l’homme civilisé” sur ces “peuples primitifs” de “nos” contrées lointaines.

• Oublier aussi Roland Barthes qui à propos d’une exposition d’Edward Steichen en 1955 parlait déjà de « Cette vieille imposture »... « qui consiste à placer la nature au fond de l’histoire » (Mythologies, Seuil, 1957.) 


• 
Oublier encore Susan Sontag, qui dans un ouvrage de 2003 : Devant la douleur des autres évoquait déjà, à propos d’une exposition de Sebastião Salgado, les questions posées par l'inauthenticité du beau et l’esthétisation du malheur.  «... Je me méfie de la compassion suscitée par des photos et que ne prolonge aucune réflexion. Je crois que la réflexion doit se substituer à l’incantation généreuse, qui n’est souvent qu’un simulacre. »

• Oublier le voir ensemble cher à Marie-José Mondzain et comme elle le disait à propos du film Intouchables «... tomber dans le sommeil de la pensée, tomber dans le sommeil de la parole et le silence de la critique et se laisser bercer par un artefact absolu qui efface toutes les contradictions... »

• Oublier encore les codes de la représentation, et de la mise en image, oublier la construction d’un point de vue spécifique pour laisser croire à la naturalité des images qui s’offriraient d’elles-mêmes au regard du spectateur. Comme dans le film où l’on voit Salgado photographiant “discrètement” de loin, sans doute pour ne pas les déranger (?), la danse de ces amérindiens en oubliant l’autre caméra celle du filmeur et tout le dispositif, le matériel et l’équipe qui vont avec et que l’on ne voit pas, mais qui suppose tout un travail d’organisation et de mise en scène dans lequel ces amérindiens ne sont finalement que les figurants d’un propos qui se construit en dehors d’eux-mêmes, tandis que l’image nous laisse croire en son contraire.  60 ans après Jean Rouch !

Cette vision surplombante (ou surplombée !) d’un paradis perdu à retrouver, Salgado s’en fait donc l’apôtre et pour cela il faut de belles images (et les images de Salgado sont incontestablement belles). Mais elles sont belles parce que construites avec les moyens d’une production propre à l’industrie du spectacle et fondée sur une esthétique qui conforte les imaginaires des attentes spectatorielles.

Attentes d’autant plus fortes qu’elles sont, bien souvent, le rare échappatoire entrevu face à des vies difficiles et à la monotonie du quotidien.  Et ça marche... et évidemment on en redemande... et la programmation est là comme par hasard à point nommé. L’industrie du spectacle sait parfaitement planifier la mise sur le marché du désir les produits qu’elle fabrique. 

Le problème c’est que, comme le souligne Benoît de L’Estoile, « Dans ce travail de construction mythique, les “peuples indigènes”  jouent le rôle de simple support pour des représentations qui n'ont qu'un lien indirect avec leurs référents empiriques : seuls sont sélectionnés et retenus les traits qui confirment le mythe, tandis que ceux qui le contredisent sont écartés. ». Le contraire d’une démarche documentaire digne de ce nom.

Salgado ce “monstre sacré de la photographie..., ce grand humaniste” (toujours selon les mots de Télérama ! )  partage avec Yann Arthus Bertrand un même mode de fonctionnement et une même idéologie. Nos deux hélicologistes (ou hélicothéologistes c’est selon) dans leur apparente quête d’un monde plus beau et débarrassé de toutes scories savent ainsi, en tant que prophètes bien sûr, se placer “au-dessus” des autres (ce bas populo pollueur) en nous faisant oublier leurs propres machineries : comme ces semaines et ces mois de survol de la planète en hélicoptère - Vous imaginez  1 ou 2 milliards d’individus en hélicoptères à la recherche des peuples “authentiques” et des beautés sauvages. (1 ou 2 milliards en comptant seulement la population des pays développés - il faut bien quand même qu’il en reste des moins développés sinon où seraient cachés les authentiques !)

• Oublier encore (ou essayer de faire oublier) les centaines de milliers d’euros nécessaires à financer cette grandiose entreprise et qui pour Salgado est sponsorisée par “Vale” la deuxième entreprise minière mondiale originaire de la même région que lui, mais aujourd’hui implantée un peu partout dans le monde et qui, comme il se doit pour échapper à l'impôt dans les pays concernés, a son siège... en Suisse à Saint-Prex.


• Oublier enfin que le projet mystificateur de reboisement de l’Amazonie dont Sebastão Salgado se sert pour essayer de montrer que l’amour qu’il porte à la nature n’est pas seulement en photos, mais aussi en actes - projet porté par Instituto Terra institution financée elle aussi par Vale - n’est en fait que la reforestation des milliers d’hectares que papa Salgado possédait et dont le descendant valorise ainsi, à sa manière, cette propriété. On peut se demander pourquoi dans son élan anthropophilique n’offre-t’il pas un peu de ses biens à quelques sans-terre, il doit bien en trainer quelques uns au Brésil ? non !

Pour compléter le tableau de l’imposture, on trouvera en annexes, ci-après :

Annexe 1 - “Salgado, le business du paradis perdu”, par André Rouillé, historien et théoricien de l’image, Maître de conférence à l’Université de Paris 8.  Article paru en décembre 2013. 

Annexe 2 - “Images des paradis perdus: mythe des « peuples premiers », photographie et anthropologie“, Long article écrit en 2012 par Benoît de L'Estoile à propos entre autres des expositions de Sebastiao Salgado. (Benoît de L'Estoile est directeur de recherches au CNRS. Il fut en 2010-11 professeur associé en Anthropologie Sociale à l’Université de Rio de Janeiro)

Annexe 3 -Sebastião Salgado, liaisons dangereuses”, édifiant article du Monde de Nicolas Bourcier (correspondant régional à Rio de Janeiro), Caroline Stevan, Claire Guillot  paru le 6 décembre 2013.

Jean Paul Achard 

 

Annexe 1 

Salgado, le business du paradis perdu

par André Rouillé

06 déc. 2013  - Paris-Art - numéro 428

 

Le photographe-vedette brésilien Sebastiao Salgado, qui habite Paris, occupe actuellement, avec 245 photos de sa dernière super-production Genesis, les quatre étages de la Maison européenne de la photographie. Le succès est énorme, la foule se presse pour «s'abreuver à la splendeur des régions polaires, des forêts tropicales, des savanes, des déserts torrides, des montagnes dominées par des glaciers et des îles solitaires», comme l'indique Lélia Salgado, à la fois femme du maître, et commissaire-scénographe de l'exposition.

Comme à son habitude, Sebastiao Salgado n'a pas fait les choses à moitié. Son approche est toujours stratégique, panoramique et entrepreneuriale. Il planifie, coordonne et établit des synergies planétaires pour financer ses campagnes, pour organiser ses expositions et leur circulation internationale (Paris, Londres, Sao Paulo, Toronto, Rome, Rio de Janeiro, Lausanne), pour publier des livres toujours somptueux, épais et lourds, édités en plusieurs versions (Taschen, 520 p., 49,99 euros), etc., sans oublier les produits dérivés, et bien sûr un dispositif promotionnel puissant, très efficacement ajusté.

Salgado a depuis longtemps rompu avec le contact réputé direct, souvent spontané et impromptu, que les photographes établissent généralement avec le monde et les choses par delà les facteurs culturels, esthétiques, idéologiques, techniques et économiques qui infléchissent toujours, consciemment ou non, leur regard et leurs actes. Toutes ces forces qui agissent en sourdine sur le travail photographique et qui s'impriment subrepticement dans les formes mêmes des images, Salgado les traite une à une, de façon rationnelle, dans le cadre de la structure «Amazonas Images» qu'il a créée en 1994 après avoir collaboré avec les agences Sygma, Gamma et Magnum.

Aussi, Salgado pratique-t-il la photo moins en photographe qu'en entrepreneur. Sa manière de travailler est plus proche de celle d'un producteur-réalisateur de cinéma que du photojournaliste qu'il affirme être resté, mais avec des justifications moins photographiques qu'économiques: «Le financement de mon travail est assuré par la presse» (Le Monde, 22 oct. 2005).

En réalité, en passant des agences de photojournalisme à sa structure «Amazonas Images», Salgado a élevé sa pratique photographique aux conditions de l'industrie culturelle telle qu'elle prévaut au cinéma.

Dans le cinéma, qui mobilise toujours d'importants moyens, l'argent est un préalable. Alors qu'en photographie, où les structures sont beaucoup plus légères et le plus souvent individuelles, on fait beaucoup avec peu ou rien. Des coûts de production relativement réduits et une logistique toujours modeste assurent à la photo une souplesse et une certaine rapidité de réalisation. Un rapport au monde et aux choses plus artisanal que celui, industriel, du cinéma.

Or, c'est l'inverse chez Salgado qui conçoit des projets photographiques toujours pharaoniques, exigeant d'importants budgets et de longues durées de réalisation. C'est le cas pour Genesis, dont la conception, la recherche de financements, la réalisation des images, des livres, des expositions internationales, et la promotion, ont nécessité pas moins de huit années. 

Les interviews de Salgado font également apparaître que la machinerie photographique actionnée pour Genesis ressemble fort à celle qu'il avait expérimentée avec sa femme au Brésil, sur une propriété familiale de 800 hectares dévastée par la pollution. Ensemble, ils avaient conçu et conduit le «projet dément» de la reboiser «avec un objectif de deux millions et demi d'arbres de trois cents espèces différentes» (Telerama, 28 sept. 2013). En somme, Salgado photographie un peu comme il reboise et fait revivre des terres mortes. En relevant des défis, toujours «déments». Avec un regard global «sensible aux changements planétaires», aiguisé par une solide formation d'économiste et ciselé par une sincère «âme de militant».

Mais la sincérité et l'énergie de Salgado pourraient bien n'avoir pas suffi à faire de Genesis une réussite, ni même une opération pertinente sur les plans conceptuels autant qu'esthétiques. Car le projet est grevé par l'idée profondément erronée selon laquelle notre attention écologique en faveur de «notre planète, que nous avons tous le devoir de protéger», ne peut que prendre pour modèle un supposé «monde des origines», et se détournant du «monde contemporain». 

L'aspect indissociablement écologique et politique bascule ainsi dans la fiction que notre monde recèle un autre monde en son sein, un «monde des origines», un cristal de monde en quelque sorte, qui aurait miraculeusement échappé aux vicissitudes et méfaits de la civilisation contemporaine, et qui aurait ainsi reçu de la providence ce privilège inouï de s'être maintenu dans l'harmonie originelle «des paysages, des animaux et des peuples» (Lélia Salgado). En somme l'écologie sans la politique, la nature à rebours de la société, le salut dans un mouvement régressif de l'histoire jusqu'à sa mythique origine intemporelle, celle d'un état de nature d'avant l'éclosion de la société.

C'est sur cette philosophie à deux balles que repose le projet Genesis, entre les mythes du paradis perdu et du bon sauvage, les stéréotypes de la pureté des origines, et la fiction d'une rédemption possible de l'humanité par une «quête du monde des origines» où la nature ne serait que «pureté», «majesté» et «splendeur», et les hommes encore humains.

Ces sortes de scénarios, qui oscillent entre Ushuaia et le malaise contemporain dans la civilisation, font l'ordinaire des séries télévisées et des films grand public. La manichéenne matière de la société du spectacle. 

Le dispositif Genesis est en effet pleinement spectaculaire, par son mode de production, par son économie, par son ampleur titanesque, par le manichéisme de son argument, et par son esthétique même. 

Le spectacle aime les oppositions tranchées et les idées simples? Genesis n'en manque pas: entre nature et civilisation, pureté et déliquescence, origine atemporelle et situation présente. Entre le bien et le mal. 

Le spectacle veut de l'action? Genesis cumule jusqu'à la démesure «quêtes», «défis», «projets déments», découvertes, exploration de territoires immaculés, plongées dans des civilisations ancestrales hors du monde et du temps.

Le spectacle est friand de récits? Salgado déroule à l'envi depuis huit ans un storytelling désormais bien rôdé qui inscrit Genesis dans sa propre vie et ses expériences, même les plus intimes parfois (Telerama, 28 sept. 2013): son enfance «de rêve» ; ses doutes de reporter («Je n'avais plus foi en l'humanité […] ; je n'avais plus de sperme») ; et l'expérience inaugurale du reboisement de la terre familiale («Je voyais renaître le paradis de mon enfance, et la vie est revenue en moi. C'est alors que le projet de Genesis, sur la splendeur de la nature, a commencé à germer»).

Mais l'esthétique est elle aussi spectaculaire, dans l'excès autant que dans le stéréotype et l'instrumentalisation. Les icebergs et les montagnes sont figurés comme des décors de théâtre avec force contrastes et effets de brume. Des jeunes femmes supposées être à l'état de nature exhibent des poitrines de rêve dans des poses proches de celles des mannequins de mode, tandis que d'autres, aux bouches déformées par d'énormes plateaux, apportent une non moins spectaculaire et folklorique touche d'archaïsme. En outre, des hommes et des femmes (souvent seins nus) posent individuellement ou en groupe dans des attitudes si contraintes et si empreintes de civilisation qu'elles trahissent la mise en scène. Et... sonnent la faillite du projet puisque ces habitants du «monde des origines» qui devaient tracer des voies d'espoir pour les désabusés de la civilisation contemporaine pourraient bien avoir été instrumentalisés par eux au profit d'un projet qui, dans cette hypothèse, s'avérerait être une supercherie, très emblématique de l'époque honnie!

Comme les hommes, les animaux les plus sauvages paraissent paisibles et heureux: tous d'une extraordinaire disponibilité, et toujours d'une stupéfiante beauté. Mais de cette sorte de beauté ostentatoire, lyrique et dramatique à l'excès, tonitruante et consensuelle, à l'inverse d'une beauté incisive et intempestive qui ouvrirait les regards, stimulerait la pensée, briserait les stéréotypes, et qui résonnerait au tempo et aux intensités du monde et de ses devenirs.

Salgado reste indéfectiblement attaché aux mêmes effets pesamment lyriques et dramatiques du noir et blanc, des contre-jours et des ciels chargés. Mais ce lexique visuel éminemment pompier, qui trahit un regard binaire (le bien, le mal; la pureté, la déchéance; le monde des origines, le monde contemporain), et qui satisfait à la logique financière, esthétique et conceptuelle du spectacle, manifeste autre chose encore: une profonde duplicité et une vraie mascarade. 

Car son «hommage à la fragilité de la planète» et son appel au «devoir de [la] protéger», Salgado les proclament d'autant plus fortement qu'il reste discret sur ses soutiens financiers, notamment sur ses «liaisons dangereuses» (Le Monde, 06 déc. 2013) avec le groupe brésilien Vale, deuxième entreprise minière du monde, de nombreuses fois condamnées pour ses atteintes à l'environnement. 

Ainsi, les appels à protéger la planète sont d'autant plus vibrants qu'ils ne serviraient en réalité guère qu'à soutenir un généreux sponsor en quête de bonne conduite écologique. 

De cette duplicité fondamentale, il ressort des spectateurs floués, et… des images d'une sinistre complaisance qui confondent noirceur et profondeur, et qui, en sourdine, trahissent la supercherie.

André Rouillé (Historien et théoricien de la photographie. Maître de conférence au département des arts plastiques de l’Université Paris VIII)

Texte original :

http://www.paris-art.com/art-culture-France/salgado-le-business-du-paradis-perdu/rouille-andre/427.html

 

Annexe 2 

Images des paradis perdus: mythe des « peuples premiers », photographie et anthropologie

par Benoît de L'Estoile (CNRS, IRIS, Paris)

 décembre 2012

Résumé : 

Cet article, s’appuyant notamment sur un vaste ensemble d’expositions en France et au Brésil, analyse les façons dont le mythe des « peuples premiers », fournissant aux classes moyennes urbaines l’image romantique de peuples indigènes hors de l’histoire, trouve une incarnation privilégiée dans les photographies des groupes indigènes d’Amazonie, souvent représentés de façon stéréotypée. Ces représentations romantiques présentes dans les médias, les univers artistiques, structurent aussi les catégories de perception et d’interprétation des visiteurs d’expositions, des spectateurs ou des lecteurs, constituant une composante essentielle du succès populaire de l’anthropologie.

Article complet ici :

http://www.vibrant.org.br/issues/v9n2/benoit-de-lestoile-images-des-paradis-perdus/

 

 

Annexe 3 

Sebastiao Salgado, liaisons dangereuses

par Nicolas Bourcier (Rio de Janeiro, correspondant régional), Caroline Stevan, Claire Guillot

Vendredi 06 décembre 2013 -  Le Monde

 

A la Maison européenne de la photographie (MEP), lors du vernissage de l'exposition « Genesis », de Sebastiao Salgado, le 24 septembre, à Paris, un invité surprise fait sensation : Afukaka, chef de la tribu brésilienne des Kuikuro, en jean et le torse nu, coiffé de plumes rouges et jaunes. Le photographe a invité son modèle, immortalisé dans un portrait solennel, à faire le voyage depuis le Brésil. Sa présence haute en couleur appuie le discours écologiste développé dans « Genesis » : le projet est axé sur « les sanctuaires de la planète qui n'ont pas été abîmés par l'homme ».

Jusqu'ici, Sebastiao Salgado, photographe brésilien, l'un des plus populaires au monde, connu pour ses projets planétaires, avait consacré son énergie à l'espèce humaine, depuis « La main de l'homme », hommage aux travailleurs manuels, jusqu'à « Exodes », consacré aux migrations mondiales. « Genesis » se penche sur la nature. « J'ai découvert que 46 % de la planète sont préservés, raconte-t-il. C'est cette partie pure qui garantit la production d'eau, d'oxygène. Il faut la préserver. » A la MEP, ses images aux noirs et blancs contrastés et aux lumières théâtrales évoquent un éden d'avant la chute – ou d'avant la pollution : baleines monumentales, déserts et glaciers balayés par les vents, mais aussi tribus de Papouasie ou d'Ethiopie.

La recette fait mouche : à Rio et Toronto, l'exposition a attiré respectivement 100 000 et 250 000 visiteurs. Au Musée de l'Elysée, à Lausanne, elle est en passe de battre tous les records de fréquentation. « Nous pensons clore l'exposition avec 35 000 à 40 000 visiteurs, contre 20 000 habituellement », explique le directeur, Sam Stourdzé. Même record à la MEP, à Paris, où, après dix semaines d'ouverture, déjà 90 000 visiteurs l'ont parcourue. Les éditions Taschen en sont déjà au sixième tirage de l'édition grand public de Genesis, traduite en six langues. 

QUATRE ANNÉES DE VOYAGES PAYÉS PAR VALE

Pourtant, le projet fait aussi grincer des dents. Car le photographe est sponsorisé par le groupe privé brésilien Vale, deuxième entreprise minière du monde. « Sebastiao Salgado vient de la même région que le groupe, il sait à quel point nous inscrivons notre démarche dans le développement durable, explique Nadine Blaser, responsable de la communication et du sponsoring de Vale International SA, à Saint-Prex, en Suisse. Son travail consiste à alerter le grand public sur le besoin de préservation de la planète, et correspond parfaitement à notre positionnement. »

L'entreprise a payé les voyages du photographe durant quatre années – sur les huit qu'a duré le projet – et financé certaines expositions en fonction des intérêts locaux du groupe (Londres et Toronto en 2013, Singapour et Shanghaï en 2014). Le montant total de l'engagement n'est pas divulgué. Tout juste connaît-on le coût de deux expositions organisées en grande pompe à Rio de Janeiro et Sao Paulo en 2013 : 2 382 350 reals (740 000 euros). Une somme importante à laquelle il faut ajouter le coût des voyages – que le journal Brasil Economico évalue à 1 million d'euros. Un chiffre ni confirmé ni démenti par le géant brésilien.Sebastiao Salgado ne voit, lui, aucune contradiction à financer un projet environnemental par une industrie qui épuise le sous-sol terrestre. « L'industrie minière n'est pas un problème, assure-t-il. Au Brésil, la plus grande pollution, c'est le pétrole, et surtout l'agriculture, qui est fatale pour la forêt. Alors que la mine est localisée. » Et puis, « sans l'industrie minière, il n'y a pas de voiture, pas de train », ajoute-t-il.

L'HISTOIRE EST ANCIENNE

Entre Vale et Salgado, l'histoire est ancienne. Le père de son épouse, Lelia Deluiz Wanick Salgado, a travaillé dans l'entreprise dès ses premières années d'existence. Le photographe est originaire du Minas Gerais, où surgit la première mine de l'entreprise, alors publique. « Dans mon Etat, rappelle Sebastiao Salgado, il n'y a que des mines. C'est avec cette industrie que tout le monde vit là-bas. Je suis tombé dans le chaudron. »

C'est en 1998 que Vale participe à son premier « mécénat » avec les Salgado : l'entreprise finance Instituto Terra, une fondation privée que les époux lancent sur l'ancienne ferme de 15 000 hectares du père de Sebastiao Salgado, à l'est du Minas Gerais. « La ferme était devenue un endroit mort, dévasté par la déforestation, raconte-t-il. Lelia m'a dit qu'on pouvait replanter la forêt. J'ai frappé partout pour avoir des aides. On a planté un million d'arbres et l'écosystème s'est reconstitué, les animaux sont revenus. »

Vale se flatte d'avoir fait don de 500 000 arbres issus de sa réserve naturelle à Linhares (Etat de l'Espirito Santo) pour le reboisement. De son côté, le photographe explique que sa fondation permet à deux autres de ses partenaires, le producteur de café Illy et l'éditeur Taschen, d'« effacer leur empreinte environnementale » en rachetant des crédits carbone produits par Instituto Terra. Une façon de se « verdir » à bon compte.

Jusqu'à « Genesis », Sebastiao Salgado avait surtout financé ses projets photographiques par la presse, selon un système bien orchestré, qui a fait de lui une entreprise et une marque internationale. Son agence Amazonas Images, située à Paris, est dévolue à son œuvre : huit personnes gèrent ses publications dans la presse, ses expositions, ses livres, ses films… Sa femme, Lelia, prend en charge le commissariat d'exposition et conçoit ses livres. Son fils Juliano prépare actuellement un documentaire sur son père, prévu pour 2014.

Mais la crise de la presse a changé la donne. Pour « Genesis », plusieurs partenaires ont jeté l'éponge, comme le Guardian, qui n'a financé que les quatre premières années du projet, avant de publier au coup par coup. Le photographe s'est tourné vers la vente des tirages, en hausse – ses images de plus de deux mètres s'achètent 100 000 dollars (plus de 73 000 euros). Et aussi vers les sponsors, en particulier Vale.

56 AMENDES

Sebastiao Salgado défend son choix : « Vale n'est pas une entreprise bandit. Les plus grosses ONG brésiliennes, et aussi les municipalités, travaillent avec elle. » Une réalité dans un pays où les entreprises jouent un rôle social majeur depuis l'instauration de la loi Rouanet, adoptée par le Congrès en 1991 et qui permet de déduire l'équivalent de 4 % de leurs impôts pour financer des projets culturels. Il n'empêche, de 1997 à 2007, le groupe minier a payé 56 amendes, pour une somme totale de 37 millions de reals, infligées par Ibama, l'Institut brésilien de l'environnement : consommation de carbone provenant de la forêt native, incendies dans des aires de préservation environnementale, destruction de forêts permanentes… L'entreprise a fait appel contre la grande majorité des infractions qu'on lui reproche.

En 2010, alors que Sebastiao Salgado sillonnait la planète, Vale aurait causé des dégâts pour l'environnement sur une superficie de 741,8 km², selon l'organisation Articulation internationale des victimes de Vale (AIVV), qui regroupe 30 mouvements sociaux au Brésil, en Argentine, au Canada, au Chili et au Mozambique.

L'INFAMANT PUBLIC EYE AWARD 2012

Enfin, en janvier 2012, l'entreprise a reçu l'infamant Public Eye Award, un prix remis en marge du Forum de Davos aux sociétés « coupables de violations des droits humains et d'atteintes à l'environnement particulièrement crasses » par deux ONG, la Déclaration de Berne et Greenpeace Suisse. Vale a gagné face à Tepco, l'opérateur japonais de la centrale nucléaire de Fukushima.

« Cette nomination nous a été proposée par plusieurs ONG, dont International Rivers, sur le cas précis du barrage de Belo Monte », rappelle Michael Baumgartner, responsable des Public Eye Awards pour Greenpeace Suisse. Vale participe en effet à hauteur de 9 % dans ce mégaprojet controversé de barrage hydroélectrique sur le fleuve Xingu en Amazonie. Près de 40 000 habitants, en majorité des Indiens, ont été déplacés par les travaux et 502 km² de terres ont été inondées. Selon Michael Baumgartner, 88 000 personnes ont pris part au vote en ligne organisé pour choisir le lauréat 2012 des Public Eye Awards, et 25 041 ont opté pour Vale.

 1,5 MILLIARD DE DOLLARS EN 2013

Un faux procès, rétorque Sebastiao Salgado : « Vale n'a aucune activité là-bas, ils ont juste pris des parts. » Le groupe reste pourtant la première entreprise privée du consortium.

Le prix a poussé les dirigeants de Vale à créer un site Internet pour se défendre face aux mouvements de protestation qui ont émergé dans l'Etat du Maranhao (Brésil), au Mozambique, à Sudbury (Canada), à Morowali (Indonésie) ou encore à La Loma (Colombie). Le groupe, qui a changé de direction en 2011 et qui fait beaucoup d'efforts pour améliorer son image, rappelle avoir figuré, en janvier 2013, au Forum économique mondial à Davos, dans la liste des 50 entreprises les plus respectueuses en termes d'environnement, selon le classement établi par l'entreprise Corporate Knights…

« GREENWASHING » ?

Le groupe affirme avoir investi 1,5 milliard de dollars en 2013 dans des actions socio-environnementales à travers le globe. Cette somme colossale illustre une stratégie généralisée chez d'autres géants de l'économie mondiale (Petrobras, Total, Deutsche Bank…), soucieux de marquer des points sur le marché international devenu de plus en plus sensible aux questions environnementales. Interrogée à l'occasion de l'exposition de Sebastiao Salgado à Londres, l'ONG Amazon Watch a dénoncé le financement de Vale comme étant du « greenwashing » (opération de communication visant à s'attribuer une bonne conduite écologique).

A Paris, lors du vernissage de l'exposition « Genesis », de Sebastiao Salgado, le chef kuikuro Afukaka n'a rien dit sur Vale. Mais il a profité du voyage pour témoigner des atteintes aux droits des Indiens. Devant les images idylliques de sa tribu, il a évoqué « les digues qui font baisser le niveau de l'eau », « les touristes qui font des expéditions de pêche ». Et le barrage de Belo Monte.

Cet article du Monde a été repris pour une grande partie par le journal Le Temps en Suisse :

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/84e833c8-5e3f-11e3-bb27-411a889f2734/Genesis_le_paradis_controversé_de_Sebastião_Salgado

 

 

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