FUKUSHIMA 10 ans après l’accident de la centrale nucléaire

Après un tour d’horizon sur l’état de la décontamination des réacteurs de Fukushima-Dai-ichi en 2021, nous nous intéresserons à la situation sociale et sanitaire 10 ans après l’accident de la centrale nucléaire, aux mesures d’incitations gouvernementales pour repeupler la zone interdite et ferons un point sur l’état des luttes.

 

 

  • La décontamination des réacteurs de Fukushima-Dai-ichi en 2021
  • La question majeure et non résolue des eaux contaminées
  • La situation des plus démunis à Tokyo et à Fukushima
  • 65 % des personnes encore déplacées ne souhaitent pas rentrer chez elle
  • Mesures d’incitations renforcées pour repeupler la zone interdite 
  • Santé, l’impossible recensement des cancers
  • Les déchets, autre problème non résolu de l’industrie nucléaire
  • L’état des luttes
  • Plus d’infos

 

  • Décontamination des réacteurs :

Source : YU KOTSUBO/Staff Writer pour ACROnique - extrait - December 25, 2020.

TEPCO et les autorités essaient de planifier le démantèlement des trois réacteurs, notamment le dégagement des coriums. Mais leurs plans sont jusqu’à présent utopiques et sans aucune précision.

Le plan gouvernemental prévoyait que le retrait du corium, ce mélange fortement radioactif de combustible fondu et de débris, débuterait avant le 10e anniversaire. Or, l’opérateur, “Tokyo Electric Cie” (TEPCO) vient de différer le projet de retirer les produits toxiques. Plusieurs raisons sont fournies pour expliquer cette décision :

— Le bras automatique “spécial” commandé en Grande-Bretagne n’est pas opérationnel

— Au Japon comme en Angleterre, les travaux ont été suspendus par la pandémie

En réalité, force est de constater que 10 ans après le désastre, la technologie qui permettrait de retirer les débris toxiques n’est pas au point. Les 3 réacteurs ont fondu endommageant le système de refroidissement. Les robots actuellement en service ne parviennent pas à résister à l’intensité extrême de la radiation. Le réacteur numéro 2, moins atteint que les autres, sera choisi pour tenter une analyse de ces résidus dangereux. Quant aux essais du bras automatique, ils sont reportés d’une année, ou deux au plus tard… Beaucoup de questions restent encore sans réponse : les structures de base qui reposent dans les piscines (barres de plutonium) sont mal connues. Comment procéder à leur décontamination ? Les ambitions ont déjà été revues à la baisse en 2019. Aujourd’hui, il ne s’agirait plus que de récupérer quelques grammes de corium dans le réacteur n° 2 en 2021.

 Le gouvernement et TEPCO maintiennent qu’ils pourront démanteler les réacteurs en une quarantaine d’années. Pour le retrait des combustibles usés des piscines, il y a déjà 10 ans de retard sur le planning initial.

Une route qui va permettre aux équipements robotiques d’explorer l’intérieur des réacteurs a été créée, mais pour l’instant la radioactivité reste trop forte. L’estimation quantitative des débris qui a été effectuée, à partir de quelques grammes ramassés sur des brosses, s’élève à 880 tonnes pour les 3 réacteurs.

D’après les estimations de TEPCO, la récupération du corium des réacteurs 2 et 3 prendrait une douzaine d’années et coûterait 1 370 milliards de yens.

 

  • La question majeure et non résolue des eaux contaminées

Concernant la situation actuelle à Fukushima, un autre problème de taille se pose : comment traiter les eaux contaminées au tritium qui continuent d’être stockées sur le site de Fukushima-Dai-ichi ? Pour refroidir le corium (cœur fondu), de la centrale, des milliers de mètres cubes d’eau ont été irréversiblement contaminés. Selon le journaliste japonais Kolin Kobayashi, en octobre 2020, il y avait 1 043 réservoirs avec 1 233 985 m³ d’eau contaminée. Ces eaux sont appelées "eaux traitées" par Tepco pour minimiser leur nocivité, alors qu’environ 70 % de l’eau traitée contient des radionucléides dépassant la norme fixée par les autorités. (1) Le président de la Commission de Régulation de l’Énergie nucléaire (NRA) propose tout simplement de les rejeter dans la mer, perspective à laquelle les pêcheurs de la région sont fermement opposés, tout comme les pays voisins. Par ailleurs, au cours de réunions publiques organisées par le ministère de l’Économie et de l’Industrie (METI), de nombreux citoyen·nes ont insisté sur la nécessité d’un stockage au sol de ces eaux radioactives. Mais de ces opinions, le METI n’a tenu aucun compte jusqu’ici. La question est aussi internationale. Le Haut-commissariat des droits de l’Homme et l’ONU demandent au Japon de repousser la décision de rejeter ces eaux dans l’océan pour pouvoir en discuter internationalement. Car d’autres solutions existent, comme l’évaporation ou le stockage de long terme, préconisé par Greenpeace par exemple. Alors que les capacités de stockages sont proches de leur limite, que faire de ces eaux contaminées ? La mer est-elle vouée à devenir une poubelle nucléaire ? Le conseil citoyen japonais "Arrêtez de polluer davantage la mer !" demande notamment à Tepco de prendre en compte l’avis de la population japonaise et l’organisation d’un grand débat national sur les moyens du traitement de l’eau radioactive de la centrale de Fukushima Daiichi. Kolin Kobayashi souligne qu’une commission citoyenne de l’énergie nucléaire, indépendante, propose de garder l’eau sur le sol pour 100 ans, soit sous la forme durcie à l’aide de mortier, soit en fabriquant des réservoirs gigantesques. La question est maintenant internationale, espérons qu’elle évitera la destruction l’écosystème marin.

 

  • La situation des plus démunis à Tokyo et à Fukushima

Conférence de presse à Tokyo le 23 décembre dernier (extraits the associated press) :

Tandis qu’il y a encore des milliers de réfugiés précaires, on embauche à des conditions inacceptables des travailleurs pauvres pour embellir les lieux qui accueilleront les Jeux olympiques.

 

L’écrivaine à succès, Yu Miri*, a donné une conférence de presse à Tokyo le 23 décembre dernier sur la situation actuelle des SDF attirés en ces lieux par les travaux de nettoyage des Jeux olympiques. (Certains d’entre eux, dont le personnage principal de son roman, avaient déjà participé à la préparation des Jeux de 1964.) Yu Miri qui a travaillé 12 ans sur ce livre s’est régulièrement entretenue avec de nombreux travailleurs pauvres.

 

Elle a également été inspirée par les quelque 600 habitants de Fukushima, interviewés alors qu'elle animait une émission de radio locale lancée à son initiative. La plupart de ces lieux évacués en 2011 ont été rouverts avant les Jeux de Tokyo, et les populations fermement invitées à rentrer chez elles. De nombreuses familles, en particulier celles qui ont de jeunes enfants, n’ont pas répondu à l’invitation en raison des problèmes de radiation, de la perte de leur ancien emploi et de la disparition de leur communauté.

"L'accident nucléaire et la pandémie de coronavirus ont tous deux révélé des distorsions et des inégalités dans la société", a déclaré Yu, qui fait état du sentiment d’un isolement croissant parmi les habitants de Fukushima. Elle a ajouté que les zones touchées par la catastrophe ne se sont pas suffisamment assainies et que les préparatifs des Jeux olympiques ont retiré des ressources et des emplois aux projets de reconstruction. Certes les lieux publics touristiques sont devenus magnifiques, mais aux dépens des urgences sociales.

Pour finir, les Jeux olympiques, initialement prévus pour juillet 2020, ont été reportés à l'été prochain en raison de la pandémie.

* Son livre “Sortie parc, gare d’Ueno”, best-seller publié au Japon en 2014, a été traduit par Sophie RefleActes Sud 2015.

 

  •  65 % des personnes encore déplacées ne souhaitent pas rentrer chez elles

Source : ACROnique de Fukushima, 1er déc. 2020.

Il y a encore officiellement plus de 36 900 personnes déplacées à Fukushima, selon les autorités locales. L'université Kwansei Gakuin a envoyé un questionnaire à 4876 déplacés et a reçu 694 réponses, dont 522 d’habitants originaires de Fukushima avant la catastrophe. Il apparaît que 65 % des répondants originaires de Fukushima ne souhaitent pas rentrer chez eux. À la question de savoir pourquoi ils n’étaient toujours pas rentrés, 46 % des répondants disent craindre la contamination et 45 % disent s’être réinstallés ailleurs.

L’université a aussi interrogé les personnes déplacées sur leurs revenus. Selon le Maïnichi, qui reprend l’information, le nombre de foyers qui gagnaient moins de 3 millions de yens (24 000 €) par an en 2019 est 1,7 fois plus élevé qu’avant la catastrophe. Sur les 117 mères célibataires qui ont répondu, 103 sont des autoévacuées. 50 ont divorcé et 44 % d’entre elles ont eu un revenu annuel inférieur à 2 millions de yens (16 000 €) en 2019. C’est 3,6 fois plus qu’avant la catastrophe. Certaines mères cumulent plusieurs “petits jobs” pour s’en sortir.

 

  • Mesures d’incitations renforcées pour repeupler la zone interdite:

 Source : NORIYOSHI OHTSUKI — Senior Staff Writer extraits December 2020

Le gouvernement japonais actuel du parti Libéral-Démocrate préconise depuis plusieurs années d’ouvrir les zones contaminées afin de montrer au monde, à l’occasion des Jeux olympiques, que l’accident de Fukushima n’est plus qu’un souvenir.

Le gouvernement va verser jusqu’à 2 millions de yens (15 000 €) aux personnes qui retourneront dans la région de Fukushima. À cela s’ajouteront 4 millions de yens supplémentaires à ceux qui monteront des entreprises dans les 12 villages évacués après la catastrophe sur ordre du gouvernement. Pour toucher ces sommes d’argent, l'une des conditions est que les familles s’engagent à vivre dans ces zones pendant au moins cinq ans.

Katsuei Hirasawa, le ministre de la reconstruction, a déclaré le 17 décembre que son agence se concentrait sur le repeuplement de ces zones, car seulement 20 % des résidents y sont retournés, même après la levée des ordres d'évacuation.

L'objectif de l'agence est de faire en sorte que 300 personnes s'installent dans les zones concernées au cours de la première année. Elle commencera à accepter les candidatures pour le programme dès l'été prochain.

L'agence accordera également une subvention à la préfecture de Fukushima et aux municipalités locales pour promouvoir leur développement urbain et inciter davantage de personnes à s'installer dans les zones cibles. Elle prévoit que 5 milliards de yens seront nécessaires pour mener à bien le programme pour l'exercice 2021.

La limite supérieure des fonds accordés aux personnes éligibles au nouveau programme de l'Agence de reconstruction pour la préfecture de Fukushima est le double du montant fixé dans le cadre du programme de revitalisation locale du gouvernement.

 

  • Santé, l’impossible recensement des cancers

Chiffres officiels, nov. 2020

Selon le ministère du Travail, il y a eu 269 cas de maladies liées au travail ayant conduit à une indemnisation depuis le début de la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima-Daï-ichi. Ce chiffre élevé est dû aux conditions de travail très difficile sur le site. En ce moment, environ 4000 personnes travaillent chaque jour sur le site et beaucoup sont exposées aux rayonnements ionisants. TEPCO dénombre 98 personnes qui ont souffert de la chaleur sous les combinaisons de protection. L’article mentionne aussi 313 accidents, dont trois mortels, sans expliquer le lien avec le chiffre précédent.

Dans la région, d’après les examens de la thyroïde pratiqués sur les enfants et adolescents âgés de moins de 19 ans lors de l’accident nucléaire, le nombre de cancers diagnostiqués excède désormais les 200, dont 166 cas avérés après opération. Mais l’année dernière, la sous-commission d’évaluation des examens de la thyroïde a fait état de 11 autres cas, non comptabilisés dans ces chiffres. D’ailleurs, un fonds d’aide à ces patients a découvert que certains d’entre eux s’étaient fait opérer ailleurs qu’à l’hôpital universitaire de Fukushima sans être soumis aux examens officiels du département, lequel a décidé de ne pas les inclure dans leurs études de cas. La sous-commission d’évaluation devrait entamer une recherche sur la corrélation entre l’accident et ce type de cancer. Mais son occurrence parmi les enfants et adolescents du département de Fukushima semble impossible à estimer dans la mesure où certains cas échappent à un recensement qui n’est pas effectué de façon systématique. Au sein même de cette commission, les polémiques font rage : certains proposent de réduire l’échelle des examens sous prétexte qu’ils entraînent un sur-diagnostic, ou que, imposés dans les établissements scolaires, ils constitueraient une atteinte aux droits de l’homme. D’autres au contraire insistent sur la nécessité de les poursuivre, afin de traiter le plus rapidement possible les tumeurs décelées au stade initial. Dès le mois de mai 2011, l’Institut National des Sciences radiologiques (organisme d’État) connaissait le cas d’une fillette de Futaba qui a reçu à la thyroïde une dose équivalente à 100 mSv. Or, jusqu’à présent, le gouvernement prétendait qu’aucun enfant n’avait été exposé à de telles doses. En outre, on vient de découvrir qu’un article publié dans une revue spécialisée comportait des erreurs, les doses absorbées par les habitants de Daté (à 60 km de la centrale accidentée) ayant été sous-évaluées de 2/3. Tout cela laisse à penser que la corrélation entre l’exposition aux radiations et les conséquences sanitaires a été soigneusement dissimulée par les autorités.

 

  • Les déchets, autre problème non résolu de l’industrie nucléaire

Source ACROnique de Fukushima, publié le déc. 2020.

Comme partout, l’industrie nucléaire japonaise peine à trouver une solution pour ses déchets radioactifs. Elle a basé sa politique sur une chimère, le recyclage. En réalité, moins de 1 % de la masse des combustibles usés est recyclé actuellement. L’extraction du plutonium qui a un intérêt militaire est ce qui intéresse le plus le gouvernement, mais l’usine de retraitement, située à Rokkashô-mura, dans la province d’Aomori, n’a jamais fonctionné et l’usine MOx vient à son tour d’être reportée à 2024. (Il s’agit du 7e report.) Sur les 9 réacteurs remis en service depuis la catastrophe de Fukushima, 4 sont autorisés à utiliser du combustible MOx, qui permet de recycler le plutonium. Et parmi ces 4, l’exploitation d’Ikata-3 a été suspendue par la justice*. En attendant, les combustibles usés se sont accumulés et les entreposages seront rapidement saturés si les réacteurs repartent.

*En janvier 2020, la Haute cour de Hiroshima a suspendu l’exploitation de réacteur n° 3 de la centrale d’Ikata, sur l’île de Shikoku, à cause des risques liés à une faille active dans la zone de la centrale et à un volcan situé à environ 130 km, le mont Aso. Deux villages se sont portés candidats pour que des études soient menées sur la géologie de leur territoire en vue d’y créer un centre d’enfouissement. Mais les communes voisines se positionnent contre les déchets nucléaires, tout comme le gouverneur de la province. 

 

  • L’état des luttes :

Opposition de la population locale à la suppression des mesures de la radioactivité

La NRA a exprimé son intention de supprimer 2 400 bornes de mesure de la radioactivité installées dans le département de Fukushima, à l’exception de celles placées dans 12 municipalités désignées comme « zones évacuées ». Cette mesure se heurte à une forte opposition de la population locale, notamment des mères d’enfants et d’adolescents. Un tiers des municipalités du département a présenté au gouvernement des requêtes demandant le maintien de ces bornes.

Opposition aux normes de tolérance de la radioctivité décrétées par le gouvernement

En 2018, le rapporteur spécial du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a recommandé au gouvernement japonais de reconsidérer le critère de retour dans les zones évacuées, en baissant le niveau d’exposition maximum de 20 millisieverts à 1 millisievert par an, afin d’en revenir au niveau d’avant l’accident.

Opposition aux pressions exercées pour obliger les gens à revenir dans la zone contaminée

Le rapporteur spécial du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a aussi fait remarquer que la suppression des aides publiques, notamment le logement gratuit attribué aux personnes réfugiées de leur propre initiative hors des régions directement contaminées, représentait une pression qui les forçait à revenir dans leur commune d’origine.

 

Voici un extrait du message de solidarité adressé aux travailleurs de Fukushima qui vient de France 

“Si vous ne pouvez pas compter sur vos employeurs et dirigeants pour vous traiter correctement, vous n'êtes pas pour autant seuls, déconsidérés, face aux problèmes difficilement surmontables que vous devez affronter. Même si c'est une faible consolation, à des milliers de kilomètres, des inconnus, des gens ordinaires comme vous, sont avec vous en pensée et vous remercient du fond du cœur pour votre courage et votre volonté. Nous ne vous connaissons pas, mais nous sommes des êtres humains comme vous, des citoyens de la Terre. Nous tenons à vous dire merci pour ce que vous faites, merci pour les risques que vous prenez pour nous tous. Nous sommes avec vous. »

 

Plus d’infos: La revue Silence qui a tenu une chronologie détaillée de la catastrophe depuis le jour de la catastrophe et n’a jamais cessé ce travail de suivi, propose un dossier sous le titre Fukushima, 10 ans, ce n’est qu’un début Mars n° 497. revuesilence.net,

Nos voisins lointains 3.11, Fukushima 福島第一 , ACROnique deFukushima,

 

 

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