Un bilan du procès Jérôme Kerviel/ cour d'appel de Paris en juin 2012

 

Les plaidoiries de la défense : David contre Goliath

 

Cet article a été publié le 8 juillet 2012 dans l’Agence Bretagne Presse

Les plaidoiries des trois avocats de la Société Générale, lundi 25, le réquisitoire implacable de l’avocat général, mercredi 27, nous avaient laissés abasourdis. Niant l’évidence, hermétiques au bon sens -  contre l’avis de tous les experts de la planète, de la City à Wall Street en passant par Paris -, ne consentant pas la moindre concession à la défense, ils formaient un bloc si compact, ils étaient si convergents dans leurs déclarations, qu’ils donnaient l’impression de parler d’une seule voix, sans appel. Avec la prestation de Jean Veil, lundi 25, nous avions touché le fond. Les bas-fonds plutôt. En évoquant les difficultés financières de son frère comme mobile, pour Jérôme, qui se serait engagé dans une prétendue course au bonus afin de le dépanner, l’avocat-vedette de la Société Générale nous a montré qu’en effet, comme il l’avait assuré lui-même, la transmission des valeurs éducatives a parfois des ratés : comment douter que la grande Simone Veil n’ait voulu faire de son fils un homme bien ? Au lieu de quoi nous avons eu le spectacle d’une vulgarité intellectuelle consommée, au service d’un projet abject : celui de détruire un homme, innocent des fautes lourdes dont on l’accuse, pour sauver les intérêts d’une institution.

Alors, ce jeudi 28, nous avons été soulagés, oui, de retrouver un peu de hauteur, en écoutant les trois avocats de la défense nous laver de ces miasmes en nous apportant leur fraîcheur.

Façon de parler, car il fait chaud, lourd, dans la salle pour la première fois archi-bondée. Là-haut, au poulailler, toutes les places sont occupées par les journalistes venus en nombre. On a vu Maître Koubbi faire son entrée, appuyé sur sa canne comme à l’habitude, le visage aujourd’hui orné d’un impressionnant cocard sous l’œil gauche (il dira aux journalistes intrigués qu’il a été agressé au volant de sa voiture la veille au soir - aucun rapport avec l’affaire). Il est accompagné de Tristane Banon - on dit qu’elle se serait démenée pour chercher des témoins pour la défense. Jérôme est dans sa configuration fermée, il s’isole. Cette demi-journée est pour la défense sa dernière chance de convaincre. On les sent prêts - tendus vers cet objectif.

Benoît Pruvost, associé de David Koubbi, plaide en premier. Ilexhorte la Cour à sortir Jérôme Kerviel de ce calvaire judiciaire commencé il y a plus de 4 ans. Il s’attache à la sentence, invitant la Cour à avoir à l’esprit ce que les Français penseront de l’institution judiciaire si elle inflige une peine économique capitale, impossible à exécuter, sur la tête d’un seul homme, victime à perpétuité. Il juge la peine requise par l’avocat général inadaptée. « Ce n’est pas une peine, c’est un châtiment » . Les nombreuses carences du dossier le déterminent à demander la relaxe. Il affirme : « Jérôme Kerviel ne doit pas aller en prison. Son quotidien depuis janvier 2008 est déjà un emprisonnement ».

Il revient à Julien Dami Le Coz, collaborateur de David Koubbi, le rôle important de reprendre les 3 chefs d’accusation (introduction frauduleuse de données dans un système informatique, faux et usage de faux, abus de confiance) et de réfuter tous les arguments assénés par l’avocat général dans son réquisitoire, en lui opposant la jurisprudence. Sa démonstration est documentée. Il en conclura qu’aucune des 3 infractions n’est fondée et demande la relaxe.

Le silence se fait lorsque Me Koubbi va prendre la parole. La curiosité est grande, car il a fait l’objet d’un tir nourri des journalistes, avant, et tout au long du procès. Les avocats du cabinet 28 octobre, ont été traités de clowns, insultés, décriés par la presse. Et pourtant ne font-ils pas du droit ? On a prêté à David Koubbi des postures, des intentions. Les journalistes l’ont dénigré en permanence, le moquant pour l’excès de sa fougue, critiquant ses emportements face à la mauvaise foi concertée des Claire Dumas, Eric Cordelle, Martial Rouyer, Maxime Kahn … nous n’allons pas les citer tous ! – mais comment garder son calme devant la détermination délibérée de ces cadres de la banque à ruiner l’avenir d’un homme de 35 ans, dont ils savent exactement ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait ?! Comment demeurer serein à constater, jour après jour, le silence observé par la presse au sujet du combat acharné de la défense pour convaincre la Cour d’aller chercher les preuves matérielles de ce qui est avancé par plusieurs témoins ? Le sort d’un homme est en jeu !

Nous savons donc que David Koubbi est attendu au coin du bois. Il est là, au pupitre, face à la Cour, nous le voyons de dos. Ses notes sont posées devant lui ; il n’en aura pas besoin, ne s’y référant, çà et là, que pour quelques références techniques ou chiffrées – ceux d’en face lisaient, y compris l’avocat général ; tant d’années de métier pourtant. Tantôt pondéré, parfois tendu vers la Présidente, Mireille Filippini, lorsqu’il veut encore la convaincre de telle preuve qui n’a pas été versée au dossier, parfois dressé vers les journalistes, qu’il interpelle avec rage, les accusant de mensonges, d’impasses significatives, et dénonçant leur flagrante connivence avec la puissante banque, il  se montrera constamment pugnace et persuasif. C’est son dernier combat, il va y employer toute son intelligence - du vif argent : brillante et très mobile -, tout son talent, sa verve et ses formules pittoresques, et ces torrents d’humanité qui s’échappent de lui en permanence. Sa profonde conviction aussi. Nous l’avons trouvé sublime et nous sommes fiers d’être de ce côté-là.

David Koubbi débute sa plaidoirie d’une voix posée, dont il maîtrise parfaitement le timbre, à son gré variable. Elle durera 2h 30. Il rappelle qu’ils ont pris, lui et ses collaborateurs, le dossier en mars, soit 2 mois et demi - seulement - d’un travail acharné, jour et nuit, 2 mois et demi pendant lesquels ils ont tout épluché : le dossier pénal et les pièces versées à la défense. D’entrée de jeu, il évoque les reproches qui lui ont été adressés au sujet de son comportement parfois agressif envers la Cour et envers les journalistes au cours des audiences. Avec fermeté, il déclare : « la défense ne respecte rien, par principe, ni la Cour, ni les journalistes, car rien n’a été respecté au cours de ce procès ». Puis il présente la question cruciale - dont la réponse déterminera le jugement rendu par la Cour, et qui va constituer l’axe de sa plaidoirie : il s’agit de déterminer si la banque savait ou ne savait pas. « Si la banque ne savait pas, alors les 3 infractions sont avérées : les faux sont bien des faux, l’abus de confiance est bien un abus de confiance, et l’introduction frauduleuse de données est bien une introduction frauduleuse de données. Si la banque savait, alors tout ceci n’est qu’une mascarade ». Il va donc s’employer à démontrer que, oui, la Société générale savait !

S’adressant à la Cour de façon solennelle, il déclare : « vous allez juger Monsieur Jérôme Kerviel, le relaxer ou le condamner, mais vous le ferez sans expertise ».

Cette phrase-clé de la défense, leitmotiv entendu tout au long des audiences, pas un(e) seul(e) journaliste ne la rapportera ; ils ont décidé une fois pour toutes d’ignorer cette anomalie qui entache lourdement le présent procès ; on ne la retrouvera dans aucun de leurs comptes rendus. Et pourtant, enfonçons bien le clou : c’est à cause d’eux, de leur silence honteusement complice, que l’opinion publique, qui croit ce que lui dit la presse (comment s’informer autrement ? Nous ne sommes pas des experts de la finance !), admet que, puisque les dommages et intérêts sont fixés à hauteur du préjudice subi par la prétendue victime, égaux, donc, à la perte essuyée par celle-ci, Jérôme Kerviel doit bien 4,9 milliards d’euros à la Société Générale, c’est-à-dire le montant de la perte. Mais qui a évalué ce montant ?? La prétendue victime elle-même ! La Société Générale ! Personne n’a jamais vérifié les opérations de débouclage ! Le juge Pauthe, en première instance, a repris la somme indiquée par la banque sans la recalculer, imité, en appel, par l’avocat général. Qui a déjà vu une victime d’un accident établir elle-même le montant de ses dommages ?? C’est ce qui a eu lieu ici, dans cette affaire pleine de zones d’ombre, et c’est sans précédent : la justice a marché dans la manœuvre et c’est sa honte.

Au fil de son discours, David Koubbi va dénoncer les méthodes de la Société Générale : intimidation de témoins potentiels (témoins qui n’acceptent de parler à la Cour que sous couvert d’anonymat, témoins qui renoncent à se présenter à la dernière minute – saluons encore une fois le courage exceptionnel de Philippe Houbé,  de Jacques Werren. Et ne les perdons pas de vue) ; corruption des cadres et responsables, licenciés ou démissionnaires – indemnités confortables, pas d’instances prudhommales : pacte de place ? interroge Me Koubbi. La Société Générale est une banque qui trafique des preuves ou les efface : enregistrements de l’ « interrogatoire de Jérôme Kerviel », en janvier 2008, manipulés : 4 heures d’écoutes disparues – un point contesté par l’expert de la Cour (Me Koubbi persiste et nous informe qu’il a transmis à la Cour une note complémentaire de ses propres experts) ; courriels détruits, qui commentaient les opérations colossales « du gros » - c’est-à-dire Jérôme Kerviel -  (cf. le témoignage écrit d'un informaticien à la Fimat). La Société Générale est une banque qui enfume : l’avocat relit un passage du document de media training distribué aux salariés de la banque : « … Face à un magistrat ou face à la brigade financière, restituer les faits négatifs en les noyant dans des faits positifs et en utilisant la complexité technique ». Recommandation suivie à la lettre par Claire Dumas, qui projette une courbe surchargée monochrome illisible, qui utilise constamment un jargon technique incompréhensible pour les non-initiés ; une banque qui ment : elle ment sur le débouclage (un seul déboucleur ? Mais ce compte SF504, que même Claire Dumas ne connaissait pas ?! On apprend qu’il appartiendrait à Eric Cordelle, celui-là même qui nous a dit qu’il n’avait pas de licence de trading !) ; elle ment sur les opérations fictives (inventées par Jérôme Kerviel, selon la banque, mais connues et pratiquées dès 1997, puis en 2007 - épouvantable épisode du suicide d’un salarié) ; elle ment sur les mandats de Jérôme Kerviel : en affirmant que son mandat principal était d’assurer la couverture en risque de son desk, Mme Dumas est malhonnête, commente Me Koubbi, c’est inexact et grossier ; elle ment sur la limite de risque  : quotidiennement fixée pour l’ensemble du desk à 125 millions d’euros, mais non formalisée, une telle limite était fréquemment dépassée par les traders, sans aucune conséquence. Or, « en droit, une obligation sans sanction, ça n’est rien ! », affirme Me Koubbi : la banque fermait bel et bien les yeux sur les dépassements de Jérôme Kerviel afin de lui permettre de rapporter un maximum d’argent ! ; la banque ment à propos de la base Eliot (on peut y faire des recherches  « qualifiées », c’est-à-dire ciblées, explique David Koubbi - Mme Dumas a trompé la Cour en disant le contraire). Jusqu’à Daniel Bouton, qui affirme sous serment qu’« il n’existe aucun moyen de suivre en temps réel les opérations passées par les traders ». « Parjure ! », tonne David Koubbi. « Ils mentent tous. ».

La Société Générale est une banque où l’on a voulu nous faire croire que règne la confiance, alors que l’ambiance y est délétère : « harcèlement du personnel, dénigrement, avilissement, insultes » résume David Koubbi – en témoigne le succès du plan de départ volontaire proposé ce printemps par la Société Générale : 880 départs espérés par la banque ; 2200 candidats à la fuite !

« Pourquoi la Société Générale ment-elle ? » poursuit l’avocat. « Elle ment pour imposer sa version de l’ « affaire Kerviel », selon laquelle Jérôme Kerviel serait le seul responsable de la perte de 4,9 milliards d’euros : personne, à l’intérieur de la banque, ne savait ce qu’il faisait, personne n’a rien vu ! ».

Pour accréditer cette thèse, la Société Générale ne recule devant aucune invraisemblance. Me Koubbi rappelle les plus criantes : on est distrait à la Société Générale. Personne n’a vu les multiples clignotants qui s’allumaient lorsque Jérôme Kerviel passait des opérations. Des montants pourtant colossaux (30 milliards d’euros, 6000 forwards !) n’ont pas attiré l’attention. La banque réputée posséder les meilleurs systèmes de contrôle au monde n’a pas été capable de détecter des opérations si exceptionnelles, par leur montant et par leur durée (jusqu’à plusieurs semaines). Pourtant, à l’extérieur, tout le monde savait (David Koubbi rappelle des conversations échangées à la Fimat, à BNP Paribas) - mais à l’intérieur on ne savait pas ! « La banque a adopté une stratégie invraisemblable, en jugeant qu’il valait mieux être perçus idiots que complices », estime l’avocat. Et les alertes ?! Pas moins de 74, notamment dans l’affaire Eurex , n’ont pas spécialement inquiété la hiérarchie de Jérôme Kerviel, pas même le service de déontologie de la Société Générale. Plusieurs témoins ont justifié leur passivité de la même façon, rappelle David Koubbi : « on contactait Jérôme Kerviel, il fournissait des explications qui nous paraissaient crédibles, et puis il était si gentil ! – qui aurait pu le soupçonner ?! ». Il existe une culture de confiance à la Société Générale !

Concernant le recrutement du personnel, Me Koubbi note que la banque n’est pas trop exigeante sur les compétences, à en juger par la qualité de ses cadres : « la hiérarchie responsable du desk delta one était constituée d’une brochette d’incompétents  notoires : un Eric Cordelle qui ne lisait pas ses mails, ou alors distraitement – il en recevait trop ! ; un Martial Rouyer qui répond à une lettre qu’il n’a pas lue : des hommes aveugles et sourds, qui côtoyaient Jérôme Kerviel quotidiennement sans mettre le nez dans les activités du trader qu’ils étaient censés surveiller ». « Qui peut croire à cette fable, s’agissant de l’une des plus prestigieuses banques du monde ?! » conclut l’avocat !

David Koubbi s’exprime en phrases courtes, ciselées, qu’il lance comme des armes, pour frapper. Il donne l’impression de se trouver dans une arène, au centre de laquelle il virevolte, afin de faire face à tous ses assaillants. David contre Goliath.

Posant la question : « comment la Société Générale a-t-elle pu mentir si effrontément depuis plus de 4 ans, y compris devant la justice ? ; comment tant d’arrogance ? », l’avocat fournit la clé d’un tel mystère : les mensonges ont pu perdurer pendant tout ce temps parce que la Société Générale a mis la justice et la presse dans sa poche, et qu’elle a pu compter sur la complicité de l’état.

Me Koubbi s’emploie à montrer à la Cour comment les magistrats ses prédécesseurs ont été des alliés objectifs de la banque. C’est le juge Pauthe, qui, avant même de rendre son jugement, au 7ème jour du procès en 1ère instance, traitait Jérôme Kerviel de « faussaire ». Un magistrat de ce niveau de responsabilité qui oublie la présomption d’innocence (rappelons que David Koubbi a saisi le Conseil supérieur de la magistrature sur ce point)! David Koubbi épingle également l’avocat général, Dominique Gaillardot, qui, dans ses réquisitions, en appel, ne parle pas de « moyens informatiques », mais de « faux », comme si la qualification était déjà établie par la Cour ! David Koubbi rappelle encore que lorsque le Procureur Aldebert, au procès en 1ère instance, présente les agissements de Jérôme Kerviel comme « une atteinte à l’ordre public économique international », il ne dit pas le droit, et que le juge Pauthe avait le devoir de ne pas reprendre ce grief dans sa décision. Qui sont ces magistrats de haut rang qui, se rangeant du côté de l’accusation, bafouent la loi qu’ils sont censés appliquer ? Jusqu’au chef de l’état, Nicolas Sarkozy, qui, au sommet de Davos, en Janvier 2010, a accusé Jérôme Kerviel «…  parce qu'un trader dans cette banque (la Société Générale) a, à lui seul, pu faire un détournement qui a coûté plusieurs milliards à cette banque ». Le Président de la République ! Avocat de formation ! Exprimant à la face du monde comme des  faits avérés ses convictions totalement infondées sur une affaire qui n’a pas encore été jugée !

David Koubbi souligne que les carences de la justice ont été telles que la défense a dû se comporter comme un magistrat instructeur et comme un enquêteur dans cette affaire. Pourquoi les juges successifs ont-ils refusé à la défense l’accès à des preuves, tangibles, matérielles, que plusieurs témoins ont désignées ? 35 demandes d’actes en instruction – 35 refus du Juge Van Ruymbeke – Van Ruymbeke ! Refus du juge Pauthe à tous les prédécesseurs de Me Koubbi de procéder à l’ouverture de scellés – merci à Mme la Présidente qui, elle, a accepté pour le procès en appel.

Il résulte de ce comportement de la justice que l’opinion publique est convaincue qu’elle est manipulée, instrumentalisée par la Société Générale. Reprenant les recommandations de Benoît Pruvost dans sa plaidoirie, Me Koubbi exhorte la Cour à ne pas, par sa sentence, conforter les citoyens Français dans cette certitude.

La complicité du pouvoir s’est manifestée dans l’affaire de la déduction fiscale (2,2 milliards d’euros). Me Koubbi rappelle que pour qu’une telle déduction soit consentie, 1) personne ne doit être impliqué dans la hiérarchie du « fraudeur » ; 2) il ne doit pas y avoir de défaillance dans les systèmes de contrôle. Qu’en savait-on en février 2008 ? S’appuyant sur la jurisprudence, David Koubbi estime que cette déduction a été attribuée à tort. « Bercy a perfusé cette banque », souligne l’avocat. Une enquête parlementaire a été demandée sur ce point par la défense, et une plainte a été déposée.

Mais il y a plus grave. David Koubbi a versé au dossier un courriel envoyé à Carlos Ghosn par le directeur juridique de Renault, dans lequel ce dernier conseille, en cas de difficulté judiciaire, de choisir son avocat avec soin. Pas Jean Veil, contesté dans la profession, pas Olivier Metzner, persona non grata au château (Présidence Sarkozy). En revanche Jean Reinhart est vivement recommandé, car proche du pouvoir et soutenu par Rachida Dati. Ainsi, commente Me Koubbi, « vous avez  des avocats qui ont un pouvoir que d’autres n’ont pas, dans des dossiers qui sont les mêmes : des « dossiers de réseaux ». Il fait alors l’analogie entre les dossiers de Tristane Banon et de Jérôme Kerviel : ce sont les mêmes dossiers : vous êtes seul et vous avez un réseau en face. « Nous n’avons reçu aucun ordre de qui que ce soit, je vous rassure, Maître » intervient la Présidente. L’avocat dénonce la coopération de la magistrature avec la banque : (il lit le courriel) « à moyen terme, il faudra compter sur les magistrats, quand viendra le temps du jugement et la justification ex ante des décisions que nous avons prises».

 Au procès en 1ère instance, Jérôme Kerviel était défendu par Olivier Metzner, face à Jean Reinhart. Cela ne lui laissait aucune chance. La coopération a fonctionné à merveille : les magistrats ont très professionnellement justifié a posteriori les décisions prises par la Société générale.

La complicité de plusieurs médias est acquise à la Société Générale depuis 4 ans. David Koubbi rappelle quel était le point de vue unanime de la presse et des marchés lorsqu’a éclaté l’affaire : personne ne doutait que la Société Générale ne profitât de l’ « affaire Kerviel » pour dégazer ses subprimes  en pleine marée noire. La banque va consacrer un budget de 100 millions d’euros à sa communication, menant, dès le printemps 2008, une campagne médiatique fracassante tous azimuts, avec 3 objectifs : 1) obtenir que le dossier soit étiqueté « affaire Kerviel », et non « affaire Société générale » ; 2) retourner l’opinion publique plutôt favorable au trader ; 3) imposer sa propre version des faits. Les médias auront tôt fait de se rallier à la version de la banque, aidant celle-ci à sauver son image et à protéger ses intérêts.

Pendant la durée de ce procès en appel, la presse est restée muette sur l’existence de preuves, alors que son rôle aurait dû être de les réclamer à coups d’articles indignés. Au contraire, de nombreux journaux ont publié que la défense n’avait pas fourni de preuves, sans en expliquer la raison. Qu’auraient voulu les journalistes ? Que les témoins, que les avocats de Jérôme Kerviel pénètrent par effraction dans la Tour de la Défense et dans les ordinateurs de la Société Générale, afin d’en extraire eux-mêmes les documents probants ?! Quelle insupportable mauvaise foi !

Non seulement les médias ont insisté sur l’absence de preuves, mais en outre ils ont estimé que la défense n’avait apporté aucun élément nouveau. Aveugles et sourds. C’est le mérite de la nouvelle défense que d’être parvenue, malgré la collusion des 3 puissantes institutions formant rempart autour de la Société Générale, à éveiller le doute au cours de ce procès en appel. Précisément grâce à des éléments nouveaux, qu’elle est allée chercher avec constance, à la force du poignet. Me Koubbi les a dispersés en divers points de sa plaidoirie. Ce sont les enregistrements jetant une suspicion sur les conditions du débouclage. C’est le rappel historique de l’existence d’opérations fictives antérieures à Jérôme Kerviel. Ce sont des témoins crédibles, parce que compétents et sincères, des professionnels de la finance affirmant que la version de la Société Générale sur l’affaire est tout simplement incohérente et qu’elle ne résiste pas à l’examen des règles qui président au fonctionnement d’une grande banque et des marchés. C’est la révélation du mystère des assurances : la prétendue fraude non déclarée par la banque ? Ou pas reconnue par l’assureur ? Ou bien déclarée et dédommagée en secret ?

Chacun de ces éléments a révélé un fait, ou un événement, dont l’interprétation est incompatible avec la version- Société Générale officielle de l’ « affaire Kerviel ». C’est ainsi que le doute s’est installé. Mais toutes ces révélations ont débouché sur une impasse : parce que les explications de ces anomalies, de même que les preuves, sont demeurées inaccessibles : la défense s’est heurtée à un refus catégorique de les mettre au jour. Cependant, à l’issue de ce procès en appel, personne de bonne foi ne peut douter que des preuves existent, indispensables à la manifestation de la vérité, et que l’on veut nous les cacher.

Alors l’opinion publique, qui est pleine de bon sens, se pose des questions : qui a peur des preuves ? Qui redoute que leur mise au jour ne dévoile à toute la planète un plan machiavélique ?? Qui a intérêt à les dissimuler ? Pas la défense, qui les réclame à cor et à cri depuis l’instruction ! C’est pourquoi l’on sort de ce procès avec la conviction définitive que la banque a menti, et qu’elle savait ce que faisait Jérôme Kerviel.

Dans la dernière ligne de sa plaidoirie, l’avocat entreprend un portrait de son client. Précédemment, il a dénoncé l’image que la Société Générale s’est efforcée d’imposer à l’opinion publique à travers sa campagne médiatique tapageuse en 2008 : diffusion d’un badge sur lequel Jérôme Kerviel ressemble à un repris de justice ; le gouverneur de la Banque de France déclarant Jérôme Kerviel en fuite - qui lui avait donné une telle fausse information ? « Jérôme Kerviel a été sali, souillé, chargé de crasse, un cercle de feu s’est formé autour de lui, l’isolant du reste du monde ». « Terroriste ! » a crié Daniel Bouton, qui refusera en appel de lui présenter des excuses – « seulement quand un jugement l’aura innocenté », concède-t-il, comme si cela changeait quelque chose ! N’avait-on pas trouvé chez lui un Coran ? Il appartenait donc à la branche française d’Al-Qaïda ! « Pervers manipulateur » l’a insulté l’avocat général en appel ! 

Cela ne ressemble pas au Jérôme que connaît Me Koubbi. Il le dépeint comme un homme généreux, honnête, gentil, profondément attaché à sa famille, dont la pierre angulaire est l’éducation qu’il a reçue. Il rappelle que deux témoins sont venus parler dans ce sens. Et nous nous souvenons de ce cri du cœur de Raymond Lemayre, employeur de Jérôme Kerviel pendant 3 ans (2008-2010), lançant à la Présidente, avec une sincérité désarmante : « Pas possible qu’il garde la même sanction : faut qu’ça s’arrête ! ».

La tirade finale est une poignante supplique adressée à Mme la Présidente. David Koubbi y met toute la chaleur humaine qu’il porte en lui, et qui déborde ; il se campe en protecteur de Jérôme, « grand brûlé médiatique », qui est devenu un ami. Il évoque la question du juge Pauthe en 1ère instance « qui êtes-vous Jérôme Kerviel ? »  - «  question « sotte d’un juge obtus » qui avait fermé Jérôme Kerviel comme une huître. Il raconte comment, au cabinet, tout le monde s’y est mis, a fait ce qu’il fallait pour qu’il s’ouvre à la Cour, remerciant et félicitant la Présidente d’avoir, par touches successives, réussi à l’amener à se livrer.

Il évoque finalement la décision de la Cour à venir. Jérôme Kerviel, qui a déjà passé 41 jours en prison au début de l’affaire, vit dans l’angoisse d’y retourner. « La prison n’est pas attendue » dit l’avocat. Et il a cette phrase glaçante : « si vous deviez le condamner, que ce soit  à une peine à laquelle il pourrait survivre » …  ; il souhaite alors que Jérôme Kerviel ne soit pas condamné « à toucher le RSA à vie ». Il rappelle la mère de Jérôme Kerviel gravement malade, exhorte la Cour à le laisser retourner auprès d’elle.

L'avocat conclut : « Mme la Présidente, je vous demande de faire en équité, de faire en droit, de faire en bon sens, de faire en vérité, la mission noble qui est la vôtre : la relaxe pure et simple. »

Me Koubbi a terminé sa prestation. Et toute une partie de la salle - les bancs de la défense - applaudit.

L’avocat se sera battu jusqu’au bout, avec acharnement. Qu’a-t-il apporté ? « Un appel pour rien ? » titre une journaliste, décidément toujours à côté de la plaque. Un appel pour creuser le doute. Quelle différence avec le premier procès ! Fouillant le dossier dans ses moindres recoins, utilisant de petits bouts d’enregistrements récupérés dans des scellés, exploitant à fond des témoignages de qualité, apportés par des hommes courageux et honnêtes qui ont impressionné la Cour et l’assistance, David Koubbi est parvenu à ébranler les certitudes : parce que les éléments nouveaux présentés en appel sont incompréhensibles si l’on adopte la version de la Société générale. Relançant inlassablement la Cour, il l’a obligée à reconsidérer les faits sous un autre éclairage - on a eu le sentiment, parfois, de se trouver au bord de la vérité, qu’il s’en est fallu d’un cheveu qu’elle n’éclate. Enfin, la défense a acculé la Cour à ses responsabilités : puisqu’elle n’est pas allée chercher les preuves, puisqu’elle a renoncé aux expertises, alors, elle devrait reconnaître que le doute, qui, on l’a senti au cours de certaines audiences, s’est emparé de la Présidente Filippini (questions insistantes, remarques ironiques en direction de différents employés de la Société Générale), que le doute, en droit français,  profite à l’accusé.

Quoiqu’il en soit de la décision de la Cour, bravo, David, et merci.

La Présidente s’est fâchée : « on n’est pas dans une salle de spectacle ici ! » tonne-t-elle afin de mettre fin aux applaudissements. La douceur qu’elle met, la seconde d’après, en invitant Jérôme Kerviel à venir à la barre pour les derniers mots du procès, n’en est que plus frappante.

Jérôme a passé un après-midi éprouvant. A deux reprises il a dû quitter précipitamment la salle, un malaise, des nausées, sans doute majorées par la chaleur, effet probable, surtout, de cette tension accumulée pendant les journées du procès, pendant, en amont, ces semaines de travail acharné au cabinet de Me Koubbi, pendant ces 4 années de turbulences, d’angoisse et sans doute aussi parfois de désespoir. Il a tombé la veste. Visiblement épuisé, il s’exprime d’une voix brisée, à peine audible, comme s’il chuchotait des confidences à l’intention de la seule Présidente. Nous tendons l’oreille, recueillant des bribes de phrases :

… pas d’un naturel bavard …. « à aucun moment je n’ai menti face à cette Cour » … 

… avoir été traité de menteur, faussaire, dissimulateur…  profondément choqués, lui et sa mère

« Quand ma mère m’a dit : « je sais que tu n’as pas pu faire ça », je me suis senti relaxé ».…

« Dans cette affaire, j’ai perdu 4 ans de ma vie, la santé de ma mère et mon honneur »

… demande pardon aux salariés de la Société Générale

… remercie son équipe de défense, David, qui est devenu comme un frère, Benoît, Julien, Julie.

C’est terminé. Il s’est vidé de ses dernières gouttes de sincérité, de ses protestations de bonne foi, réclamant justice et vérité à cette femme qui, par moments, lui aura paru bienveillante. Sa part d’humain, absente du premier procès, restée alors enfouie, secrète, devant nous a trouvé son chemin, s’est épanchée, le délivrant du poids de tant d’injustices subies en silence pendant plus de 4 années. Tant de mal à se livrer, tant de mal à déverrouiller la carapace, et là, devant nous, ça s’est fait. Avec effort visible, douloureusement, mais ça s’est fait. Et nous prenons la mesure de cette personnalité si forte, si courageuse, si attachante. 

On médite la chance qu’a représenté cette rencontre : Jérôme-David. David avec ses excès, avec son cœur gros comme ça, avec son talent aussi. Quel miracle que la collision de ces deux belles intelligences qui se sont reconnues, la découverte de valeurs partagées, quel réconfort que cette amitié virile qui s’est tissée entre eux, aidant Jérôme à supporter les épreuves de ces dernières semaines et celles du procès, enveloppé dans une bulle de chaleur qui lui a permis d’épanouir sa personnalité devant la Cour. 

Une sorte de bonheur grave s’est emparé de nous. Nous ne pouvons pas douter que Mme la Présidente n’ait ressenti la même émotion.

Nous attendrons le 24 octobre avec confiance.

 

 membre du comité de soutien de Jérôme Kerviel, fondé en juin 2010 par René Coupa

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.