Procès Kerviel : après le verdict, un océan de questions

 

Cet article a été publié le 9 novembre 2012 dans l’Agence Bretagne Presse

Nous y allions en confiance. Tendus, mais confiants. Nous avions supputé une peine réduite, gérable sans emprisonnement, et, sur les dommages et intérêts, une évolution de la jurisprudence - qui dit actuellement que leur montant doit être égal au préjudice subi par la victime –, à cause de la suggestion appuyée de l’avocat général en direction de la cour, à la fin de son réquisitoire.

Notre espoir s'effondra en un clin d'oeil. La Présidente Mireille Filippini, escortée de ses 2 conseillers, entra à 13h 32 dans une salle archi-comble, les yeux baissés, sans regarder personne, ni l’assistance, ni cet homme dont elle allait régler la vie dans une poignée de secondes ; elle lui demanda de se lever et délivra son arrêt, en quelques phrases à peine articulées, à peine audibles, que l'on ne comprit pas. A 13h 34 elle nous invita à quitter les lieux, abasourdis, puis s’éclipsa. Le sort de Jérôme Kerviel était ainsi fixé en moins de 2 minutes, 2 minutes qui mettaient un terme à un procès en appel de 12 jours de débats et d’interrogatoires - 24 audiences -, et qui prolongeaient, de plusieurs années encore, plus de 4 ans de galère et de souffrances.

Nous avions encore en tête l’image de Mireille Filippini aux audiences : celle d’une femme énergique, qui s’imposait par une autorité naturelle et par sa prestance, tout en montrant une relative proximité avec ses interlocuteurs de tous bords. Attentive également à la salle, dont elle percevait les mouvements, les réactions intempestives, immédiatement rappelée à l’ordre. Avec Jérôme Kerviel, elle avait paru plusieurs fois sensible à la dureté de sa situation – une vie stoppée net, toutes ces années de turbulence -, émue par ses déclarations et par son épuisement, au dernier jour du procès. Nous avions cru qu’elle allait mettre un terme à ce calvaire. Nous la sentions sévère, certes, mais capable de compréhension, voire d’empathie. Surtout, elle paraissait déterminée à traquer la vérité, scrutant les visages avec une attention de naturaliste, offensive envers les divers interlocuteurs à la barre, les contraignant les uns et les autres, acculés, à aller jusqu’au bout de leurs propos - à l'exception, il est vrai, de Claire Dumas, la représentante de la Société générale, qui bénéficia tout au long du procès d’un traitement de faveur, pouvant affirmer des contrevérités avec une assurance péremptoire, sans être contredite par la cour. Nous nous étions rassurés parce que la Présidente Filippini avait à plusieurs reprises affiché son incrédulité, avec ironie parfois, face à la hiérarchie de Jérôme Kerviel, empêtrée dans ses invraisemblables dénégations. Et puis il y avait eu cette déclaration, répétée 2 ou 3 fois : « La cour appréciera qui ment et qui dit la vérité ». Vraiment ? Déficit de clairvoyance alors ? Car la vérité aura été copieusement malmenée au cours de ce procès.

Quel contraste entre notre souvenir et cette magistrate impersonnelle, qui a fait, ce 24 octobre, sous nos yeux éberlués, une apparition furtive, ignorant délibérément son environnement, appliquée à ne croiser aucun regard, s’isolant dans cet exercice impitoyable, exécutant sa tâche comme un robot, pressée d’en finir. Chacun pourra appliquer sa propre grille de lecture à l'interprétation d'une telle métamorphose.

Dans le couloir, tout le monde s’interrogeait, on n’avait pas compris, pas entendu les termes de l’arrêt. Le bruit circula assez vite qu’il n’y avait pas de mandat de dépôt et que donc Jérôme Kerviel sortait libre du tribunal. Puis, se propagea le contenu de la sentence : 5 ans de prison dont 3 ferme ; 4,9 milliards de dommages et intérêts. Très vite on sut que Jérôme Kerviel allait se pourvoir en cassation – ce qui fut fait 2 jours plus tard.

Ainsi, l’arrêt de la cour d’appel de Paris aura reproduit à l’identique le jugement du procès en 1ère instance - comme si ces 24 audiences avaient eu lieu pour rien. Quelles différences, pourtant, entre les 2 procès !  David Koubbi succédant à Olivier Metzner, deux équipes de défense, deux styles distincts, l’un laborieux, poussif, l’autre tout en fougue et animé du désir impérieux de convaincre. Un même objectif – impliquer la responsabilité de la Société générale en établissant qu’elle était au courant des agissements de Jérôme Kerviel en temps réel -, mais poursuivi avec des armes différentes, et, en appel, un contenu enrichi du dossier. Prenant en charge ce dossier techniquement complexe à moins de 3 mois du procès, en découvrant avec effarement les lacunes abyssales, Maître Koubbi s’employa à en combler les insuffisances, à en dénoncer les invraisemblances, étoffant considérablement les arguments de la défense grâce à des éléments nouveaux : découverte de scellés jusqu’alors inviolés, exploitation de témoignages inédits, à la décharge de l’accusé, emportant l’adhésion - le procès en appel a spectaculairement mis à mal la version–Société générale de l’affaire, et a ancré dans l’esprit du public un doute de plus en plus tenace. Et puis, autre progrès observé en appel, Jérôme Kerviel, à qui le Président Pauthe avait reproché, au premier procès, son impassibilité et son inaltérable maîtrise de soi, devant la cour d'appel, baissa sa garde et montra sa sensibilité, exprimant ses regrets de ses actes, présentant ses excuses aux salariés de la banque et aux actionnaires, réussissant enfin à vaincre sa réserve constitutive pour montrer son vrai visage, humain et finalement fragile, apparaissant effondré sur lui-même le dernier jour du procès.

Mais de tout cela, la Présidente Filippini n’a pas tenu compte. Alors cette sentence, qu’il est interdit de commenter - et nous en avons la rage au ventre - nous laisse, nous - citoyens lambda, mais de bonne volonté, désireux de comprendre -  prisonniers taraudés par nos doutes, par des questions, d’importance inégale, mais toutes pertinentes, qui n’ont pas reçu de réponse, et dont la liste est impressionnante. Ces questions, nous les recensons ci-dessous, sorte d’état des lieux laissés en friche à l’issue du procès en appel, chacune offrant matière à réflexions dubitatives, chacune nous conduisant à une impasse. Oui, recensons-les, ces questions, afin d’appuyer notre immense déception sur des points concrets que nous devons fixer dans notre mémoire, et sur l’élucidation desquels va se construire la poursuite du combat de la défense. Car le combat va continuer.

Une batterie d'interrogations s’articule autour de LA question centrale imposée par la défense comme axe du procès : la Société générale était-elle au courant des agissements de Jérôme Kerviel avant leur prétendue découverte le 18 janvier 2008.

La version de la banque est qu’elle ne savait rien, et que, du reste, elle n’a rien à cacher, que tout est transparent. Une telle version, adoptée par les institutions judiciaires successives -  instruction,1ère instance, appel -, et par une large majorité de médias, n’apparaît pas cohérente et ne résiste pas à un examen logique des remarques suivantes :

Si la Société générale n’a rien à cacher, pourquoi, lors des perquisitions effectuées par la Brigade financière au siège de la banque le 24 janvier 2008 – 6 jours après la prétendue découverte des activités de Jérôme Kerviel ! -, les livres de comptes 2007-2008 n’ont-ils pas été saisis par les policiers, alors que des professionnels de la finance, de compétence indiscutable, ont indiqué à la barre que de tels documents contiennent la trace de toutes les opérations effectuées durant cette période, celles de Jérôme Kerviel, et celles de la Société générale, préconisant qu’on les consulte afin de faire la lumière sur les responsabilités respectives des 2 parties ? Pourquoi une telle requête, faite par Jérôme Kerviel lors de l’instruction, lui a-t-elle été refusée ? Qui craint quoi en donnant accès à ces livres de compte ?? Pourquoi la Société générale, si soucieuse de son image, n’a-t-elle pas proposé spontanément de les mettre à la disposition de la justice, afin qu’il soit mis un terme, définitivement, aux suspicions tenaces qui sont entretenues dans l’opinion publique, à laquelle les réticences de la banque donnent l’impression qu’elle a quelque chose à dissimuler ?

Si la Société générale n’a rien à cacher, pourquoi les cadres et supérieurs hiérarchiques de Jérôme Kerviel, qui ont été, à la suite de l’affaire, licenciés pour insuffisance managériale, n’ont-ils pas été, en toute logique, tenus pour civilement responsables, au même titre que Jérôme Kerviel, alors que la loi le prévoit ? Pourquoi, au lieu d’octroyer à ceux-ci une indemnité confortable – 7 années de salaire fixe -, avec l’obligation de  « ne pas dire ce qu’ils savaient » sous peine de devoir rendre l’argent, la Société générale n’a-t-elle pas choisi  au minimum  d’envoyer la chaîne hiérarchique de Jérôme Kerviel devant les instances prud’homales - comme si elle redoutait d'avoir à affronter plusieurs accusés, qui auraient pu faire bloc, au lieu d’un seul ?

Si la Société générale n’a rien à cacher, pourquoi la cour a-t-elle toléré qu’un tel pacte de silence, mentionné ci-dessus, ne soit pas rompu à la barre, alors qu’il constituait un obstacle flagrant à la manifestation de la vérité ?

Si la Société générale n’a rien à cacher, comment expliquer que les bandes sur lesquelles a été enregistré, à son insu, l’interrogatoire de Jérôme Kerviel par des cadres de la banque, le 19 janvier 2008, ne restituent que les 2/3 des conversations écoutées ? Caractéristique inhérente au matériel utilisé pour l’enregistrement, assure l’expert nommé par la cour – dont il est familier ; que contredisent les experts désignés par la défense, qui, eux, affirment que les bandes ont été trafiquées afin d’effacer le tiers manquant. Pouvons-nous croire qu’une banque comme la Société générale utilise, afin de surveiller ses salles de marché, un appareil d’enregistrement qui ne capterait que les 2/3 des propos ?! Quel était donc le contenu, quelles étaient les informations – embarrassantes pour la banque ? -, définitivement perdues, livrées par Jérôme Kerviel lors de son interrogatoire, au premier jour de la « crise » ? Rappelons que la plainte pour « faux et usage de faux » déposée par Maître Koubbi sur ce sujet, a été classée sans suite.

Si la Société générale n’a rien à cacher, pourquoi ignore-t-on si elle a déclaré ou non à sa compagnie d’assurances la prétendue « fraude », dont elle était, selon elle, la victime ? Se pourrait-il que la « fraude » n’ait pas été reconnue par la compagnie d’assurances ? Ou bien a-t-elle été déclarée et dédommagée en secret ? Pourquoi un tel mystère n’a-t-il pas été éclairci ?

Si la Société générale n’a rien à cacher, comment interpréter le fait que la Fimat, filiale de courtage de la Société générale, ait eu, selon un témoin entendu par la Brigade financière - responsable de la gestion de la messagerie informatique de l'entreprise – le projet d’effacer des mails sans laisser de traces - et ceci à Noël 2007, c’est-à-dire 3 semaines avant que l’affaire n’éclate ? Qui peut croire à une telle coïncidence ?

Si la Société générale n’a rien à cacher, pourquoi, alors qu’un témoin affirme que la banque a mis un tel projet à exécution, la justice ne décide-t-elle pas de délivrer une commission rogatoire à la Brigade financière, permettant à celle-ci d’aller perquisitionner, à Chicago, le serveur Zantaz, inviolable, dans lequel tous les mails émanant de la Société générale sont sauvegardés pendant 7 ans, et où l’on pourrait donc retrouver y compris des mails effacés ? POURQUOI ?

Chacune de ces interrogations, considérée individuellement, se heurte à l’épreuve de la logique et du bon sens. Alors que dire de leur somme ?!

Il en est de même si l’on considère l’autre volet de la version-Société générale : elle ne savait pas ?

Si la Société générale ne savait pas, prétendant ne pas avoir pu repérer les transactions de Jérôme Kerviel parce que noyées dans la masse, alors pourquoi tant d’experts financiers, ou/et spécialistes rompus au fonctionnement d’une grande banque, dont 3 sont venus témoigner au procès en appel, assurent-ils que toute banque suit en temps réel les comptes de chacun de ses traders individuellement? Pourquoi y aurait-il une exception dans le cas de la Société générale et de l’un de ses traders, le seul Jérôme Kerviel ? Nous avons tous entendu à l’émission de Laurent Ruquier, Charles Beigbeder, ancien PDG de Poweo, où il supervisait un desk de trading, déclarer, se référant aux contrôles quotidiens qu’il exerçait alors  :  « la banque ne pouvait pas ignorer … quelqu’un avait l’information ! ».   

Comment la Société générale peut-elle prétendre qu’elle ne savait pas, alors que Jérôme Kerviel avait été identifié, dès l’été 2005, par ses responsables, comme un trader qui prenait des positions directionnelles hors limites? Comment se fait-il que la banque n’ait pas tenu compte d’un incident survenu à cette époque (1), - ou qu’elle l’ait oublié, alors qu’il avait mobilisé une partie de la chaîne hiérarchique du trader ?! -, quand Jérôme Kerviel était sous la responsabilité d’Alain Declerck ? Celui-ci, ayant repéré un résultat exceptionnel apparu dans le book de Jérôme Kerviel (500.000 euros), avait, afin d’examiner les positions prises par son trader, « consulté à distance, de son propre poste, la station de trading de Jérôme Kerviel », puis « consulté la base Eliot ».  Il était donc possible, à l’époque, pour le responsable d’un desk, de suivre sans difficulté sur son propre écran un compte individuel ?! Pourquoi Claire Dumas a-t-elle affirmé le contraire au tribunal ? Et comment croire que les responsables de Jérôme Kerviel n’aient pas exercé ce même contrôle les années suivantes ?

Comment la Société générale peut-elle prétendre qu’elle ne savait pas, puisque la hiérarchie de Jérôme Kerviel, le back-office, la trésorerie, le contrôle de gestion, recevaient quotidiennement des avis d’opéré nominatifs- détaillant très précisément les opérations de Jérôme Kerviel - que leur envoyait la Fimat pour tout appel de marge payé par la Société générale ?

Si la Société générale ne savait pas, comment se fait-il qu’il se savait à l’extérieur de la Société générale que Jérôme Kerviel prenait des positions exceptionnelles ? Ainsi, pourquoi un trader de BNP Paribas devine-t-il, le 24 janvier 2008, jour où l’affaire est dévoilée au public, que Jérôme Kerviel est le trader concerné par les faits, alors que son nom n’a pas été révélé dans les médias ? Pourquoi à la Fimat, selon 2 témoins qui y travaillaient au moment des faits, Philippe Houbé et sylvain p, tout le monde était-il au courant des transactions énormes de Jérôme Kerviel, qui surchargeaient sélectivement le travail de son courtier, Moussa Bakir, et qui faisaient exploser le trafic informatique?  Comment expliquer que la Société générale n’ait pas tenu compte des rapports quotidiens qui lui ont été envoyés par sylvain p, alors responsable des transferts informatiques entre la banque et sa filiale, qui affirme que la banque a été informée par ses soins, vià des messages électroniques, en temps réel, des activités hors normes de Jérôme Kerviel, et ceci dès le premier trimestre 2007 ?

Si la Société générale ne savait pas, si elle n’avait pas décidé de tolérer – voire d’encourager - les agissements de Jérôme Kerviel, comment expliquer que les supérieurs hiérarchiques du trader aient fixé à celui-ci pour objectif à atteindre en 2008 (s’il n’avait pas été licencié) la somme de 55 millions d’euros, - ce qui représente son résultat déclaré pour l’année 2007  – alors que les autres traders de son desk ne rapportaient pas plus de 3 à 5 millions par an ? Comment, dans l’esprit de ses chefs, Jérôme Kerviel était-il censé avoir réalisé de tels gains en 2007, et récidiver en 2008, sans dépasser largement les limites tacitement autorisées, c’est-à-dire sans prendre des risques considérables ? Comment expliquer que lesdits supérieurs n’aient pas fait une telle déduction, pour nous évidente (« s’il gagne autant, c’est qu’il prend des risques ») ? Pourquoi une telle performance, enregistrée dans la trésorerie de la banque, n’a-t-elle attiré l’attention d’aucun des services de contrôle des risques ?

Si la Société générale ne savait pas, pourquoi n’a-t-elle pas mentionné à la justice (en 1ère instance) qu’elle connaissait la pratique des opérations fictives destinées à cacher des positions à risque, accusant Jérôme Kerviel de les avoir inventées, (une excuse avancée par la banque pour expliquer qu’elle n’ait pas réagi immédiatement), alors que celles-ci avaient été utilisées précédemment par 2 traders, l’un, en 1997, qui a été licencié, l’autre, en 2007, qui s’est suicidé sitôt découvert ? Pourquoi la banque a-t-elle argué du fait que de telles opérations étaient sophistiquées (autre raison pour lesquelles elle ne les aurait pas identifiées plus tôt), alors que de nombreux spécialistes assurent qu’elles sont en réalité très simples, qualifiées par un témoin de « bidouilles d’amateur » ?

Si la Société générale ne savait pas, il faudrait admettre que ses systèmes de contrôle, réputés les meilleurs au monde, n’ont pas fonctionné, alors qu’à de multiples reprises, de multiples signaux ont clignoté dans de multiples services, quand Jérôme Kerviel passait des opérations exceptionnelles par leur volume et par leur durée. Et ceci pendant plusieurs mois ! Pourquoi, depuis le début de l’affaire, tant de spécialistes affirment-ils que cela est tout simplement impossible ?! Pourquoi s’être contenté d’éteindre les innombrables alertes dont Jérôme Kerviel était l’objet, sans mettre en place une procédure de surveillance vis-à-vis du trader concerné ? On aurait voulu que Jérôme Kerviel continue qu’on ne s’y serait pas pris autrement !

Si la Société générale ne savait pas, comment expliquer qu’elle ait prétendument découvert les agissements de Jérôme Kerviel seulement le 18 janvier 2008, c’est-à-dire le jour précis où les pertes générées par les prises de positions spéculatives  du trader depuis le début janvier se montaient à 1,4 milliards, soit le montant exact des gains, ceux-là non déclarés, qu’il avait engrangés fin 2007, et qu’il avait mis en réserve pour l’année suivante, - de sorte que le compteur était exactement remis à zéro ce jour-là ? Qui peut avaler une telle coïncidence ?

A côté de ces interrogations, toutes intrigantes, bien d'autres questions sont soulevées dans le cadre d'un épisode particulièrement opaque de l'affaire : le débouclage, en janvier 2008, des opérations de Jérôme Kerviel.

Rappelons la version-Société générale du débouclage. La banque prétend avoir découvert le18 janvier 2008 que Jérôme Kerviel avait engagé 50 milliards d’euros, en prenant, depuis le début du mois, des positions non couvertes, dissimulées par des opérations fictives. Vu l’importance des pertes latentes déjà générées (2,7 milliards), et vu le contexte de la période (marché baissier), la décision fut prise de dénouer (« déboucler ») immédiatement de telles positions.

Les opérations de débouclage auraient été exécutées par un seul trader, Maxime Kahn, qui aurait travaillé pendant trois jours (les 21, 22, 23 janvier), à l’isolement, et à l’insu des salariés de l’entreprise, hormis un petit groupe d’une dizaine d’initiés. Selon la version officielle, Maxime Kahn aurait utilisé un seul compte, le sien.

Le 24 janvier, la Société générale révélait l’affaire au cours d'une conférence de presse, et déclarait le montant des pertes résultant des opérations de débouclage, soit 6,3 milliards d'euros. La déduction du gain de 1,4 milliards réalisé en 2007 par Jérôme Kerviel, qui l’avait mis en réserve (cf. ci-dessus), réduisait les pertes à 4,9 milliards, intégralement imputées par la banque à Jérôme Kerviel.

Une telle version a été adoptée sans la moindre réserve par les magistrats successifs. Cependant, plusieurs éléments nouveaux, produits par la défense en appel, sont incompatibles avec une telle version officielle du débouclage, sans pour autant avoir donné lieu à des interrogations, de la part du tribunal, qui a fait mine de les ignorer.

Si le débouclage a été effectué par le seul Maxime Kahn utilisant exclusivement son propre compte, comment se fait-il qu'un enregistrement entendu lors d'une audience, réalisé pendant la période du débouclage, mentionne un numéro de compte et une licence n'appartenant pas à Maxime Kahn ? Comment expliquer que, renseignements pris à la Société générale, il s’agisse du compte et de la licence d'Eric Cordelle, le n+1 de Jérôme Kerviel, qui avait pourtant déclaré à la barre ne détenir ni automate, ni licence de trading ?

Si le débouclage n’a concerné que les opérations de Jérôme Kerviel, comment expliquer que le compte de celui-ci soit resté pratiquement inerte pendant le premier jour du débouclage ? Quelles autres opérations ont-elles été effectuées ce jour-là ?

Si le débouclage n’a concerné que les opérations de Jérôme Kerviel, comment expliquer que les comptes d'autres traders, visibles sur des documents informatiques enregistrés juste avant le débouclage, auxquels 2 témoins ont eu accès, affichent des pertes importantes de plus d'un milliard d'euros, montrant au moins un « deuxième Jérôme Kerviel potentiel » ? Comment se fait-il que, selon l’un des témoins, qui l’a affirmé à la barre,  toutes les opérations perdantes du desk aient été regroupées sur le compte de Jérôme Kerviel, ainsi chargé au maximum avant le débouclage ?

Si seul un petit groupe d'initiés avait connaissance du débouclage en cours, comment se fait-il que 2 employés de la direction des risques, théoriquement non-initiés, soient surpris, leur conversation ayant été enregistrée, en train de discuter à propos de 17 milliards d’exposition visibles sur leur écran ?

Si le débouclage a été effectué en toute transparence, si personne n’a rien à redouter d’une analyse rigoureuse des conditions dans lesquelles il a été effectué, pourquoi la somme exorbitante de 4,9 milliards de pertes – qui établit le montant réel des dommages et intérêts réclamés à Jérôme Kerviel -, n'a-t-elle fait l'objet d'aucune expertise indépendante de la part d'autorités judiciaires ? Pourquoi la justice a-t-elle apparemment trouvé superflu de vérifier les opérations et les comptes qui ont conduit à un tel résultat ? Pourquoi s'est-elle contentée, pour tout contrôle, des audits menés respectivement par Isabelle Santenac, du cabinet Ernst & Young, dont les prestations ont été rémunérées par la Société générale, et par l’inspection générale de la Société générale elle-même, et des travaux de la commission bancaire, organe, certes indépendant de la banque, mais qui a mené ses investigations sur les opérations de débouclage à partir de documents fournis par la Société générale (2) ?!!

Si les 4,9 milliards de pertes déclarées par la Société générale sont attribuables au seul Jérôme Kerviel, pourquoi, lors de l'éclatement de l'affaire en janvier 2008, l'opinion unanime des experts des marchés financiers, largement relayée par les médias, était-elle que la Société générale avait profité de la liquidation des positions de Jérôme Kerviel pour écouler ses propres pertes liées aux subprimes ? Comment élucider une telle question, compte tenu de l’opacité des conditions du débouclage, effectué sans témoins et jamais vérifié ? Pour quelle raison la Société générale a-t-elle modifié la déclaration de ses propres pertes-subprimes, passant de 200 millions d'euros en novembre 2007 - avant l’éclatement de l’affaire - à 2 milliards en janvier 2008 ? Pourquoi aucune enquête de comptabilité n’a-t-elle été menée, qui aurait permis d’écarter toute suspicion sur le sujet ?

Comment se fait-il que Bercy ait accepté sans broncher le montant des pertes annoncé par la banque, alors qu'il sert de base au calcul de la déduction fiscale de 2,2 milliards d’euros dont a bénéficié la Société générale en février 2008 ? L’Etat ferait-il preuve d’un tel laxisme dans le cas d'un simple citoyen ?! Pourquoi un tel cadeau fiscal a-t-il été accordé avant même qu'une quelconque autorité judiciaire n'ait examiné l'éventualité d'une responsabilité de la Société générale – circonstance qui aurait alors interdit toute réduction d’impôt – balayant du même coup la présomption d’innocence, juridiquement garantie à Jérôme Kerviel, comme à n’importe quel citoyen ? Un tel comportement de l’administration des finances ne laisse-t-il pas supposer que la décision avait, dès ce moment, été prise, au plus haut niveau de l’Etat, de désigner Jérôme Kerviel comme l’unique responsable de ces pertes ?

Face à cet inventaire - et il est sans doute incomplet - nous restons abattus, le cœur pesant de regrets et de déception. Nous ne comprenons pas l’exceptionnelle sévérité de la sanction ; nous ne comprenons pas pourquoi tant de doutes n’ont pas profité à l’accusé, comme il est de règle. Comment ne pas être frustrés, lorsque persistent tant de zones d’ombre, sur lesquelles nous avions espéré que le procès jetterait un faisceau de lumière ?! Lorsque tant d’incohérences, dénoncées par la défense, par des témoins, n’ont pas été élucidées, qui auraient dû l’être … qui le pourraient encore – gardons espoir? : une enquête menée par la Brigade financière court toujours, dédiée précisément aux questions ci-dessus.

Mais si notre frustration est grande, pouvons-nous imaginer l’ampleur de la déception de l’équipe de défense, qui, par la qualité de son travail, par l’ardeur de son engagement, et par la somme des nouveaux arguments apportés, aurait mérité une meilleure conclusion, à la mesure des efforts déployés ? Et pouvons-nous imaginer l’état d’esprit aujourd’hui de Jérôme Kerviel, qui nous est apparu sur les plateaux télé, le soir même du jugement, accablé, assommé par une sanction qu’il n’attendait pas ? Mais il va se redresser et repartir au combat pour laver son honneur et celui de sa famille. Et nous serons à ses côtés. Afin que cette promesse ne reste pas une formule de circonstance, prenons nos dispositions, organisons-nous. L’actualité défile à toute allure, un motif d’indignation chasse l’autre, et le risque existe, chacun repris par ses occupations, d’oublier Jérôme Kerviel. Continuons à nous mobiliser en grand nombre, ne laissons pas retomber notre ardeur à le soutenir.

Soutenons-le parce que nous sommes convaincus qu’il est la victime d’un système dont il a appliqué les codes, ensuite emporté dans un engrenage diabolique, abandonné par ceux-là même dont c’était le rôle de le stopper, et qui sont demeurés des témoins muets, inactifs, aux motivations indignes. Soutenons-le parce qu’il a toujours reconnu ses propres fautes, et qu’il ne les a que trop payées, par plus de 4 années de calvaire. Soutenons-le parce que nous ne voulons pas, plus, pour lui, de cette vie brisée. Soutenons-le parce que nous ne voulons pas les laisser le détruire.

Alors, installez le site du comité de soutien dans vos favoris. N’hésitez pas à le consulter quotidiennement : vous serez ainsi tenus informés de l’actualité de Jérôme Kerviel, et des différents aspects du dossier, accumulés sur ce site depuis bientôt 2 ans. Laissez-y des commentaires, faites part de vos réactions. Contribuez à enrichir les réflexions de tous, en complétant éventuellement la liste des questions énumérées dans le présent article. 

La pétition ensuite. Signez-là si ce n’est déjà fait. Employez-vous à convaincre, faites des émules, famille, amis, relations , collègues de travail : expliquez-leur ce que les médias ne disent pas ; invitez-les à déposer leur message de soutien en même temps que leur signature. Il faut que la déferlante à laquelle on assiste depuis le verdict ne s’interrompe pas - comprenez que cela est vital pour Jérôme.

Rejoignez Jérôme Kerviel sur sa page Facebook. Dites-vous que chaque jour ouvre pour Jérôme un nouveau combat, pour lequel il a besoin de nos encouragements et de notre soutien. Dites-vous qu’il ne doit à aucun moment avoir l’impression que nous le laissons seul pour supporter l’injustice dont il est victime. Que sentir notre présence à ses côtés peut tout simplement renforcer sa volonté de poursuivre sa lutte, et lui donner la force et le courage de le faire. Ne craignez pas de vous répéter, multipliez vos interventions : pour lui, chacune est une raison de plus de continuer à se battre. 

Et vous, experts dans le milieu de la finance, vous qui connaissez la vérité des contrôles quotidiens, des recoupements de signaux d’alertes, de ce fonctionnement qui semble compliqué aux non-initiés que nous sommes, mais que plusieurs voix ont voulu démystifier y compris à la barre ; vous qui affirmez d’une seule voix dans les médias que la Société générale n’a pas pu ignorer les agissements de Jérôme Kerviel ; nous vous exhortons à vous engager concrètement, en apportant à l’équipe de défense vos conseils éclairés et vos avis compétents.

Vous, enfin, salariés de la Société générale actuellement en poste ou qui l’étiez au moment des faits, vous qui détenez des informations, sur ce qui se dit actuellement de l’affaire, sur les réactions exprimées par vos collègues, suite à cet arrêt de la cour d’appel ; des informations sur ce qu’il s’est passé à l’époque - nous vous exhortons à les communiquer à la défense, en prenant contact soit directement avec elle, soit vià le comité de soutien qui fera suivre immédiatement. Toute information, quelle qu’elle soit, même si elle vous paraît minime, peut avoir son prix pour la défense, une fois recoupée par d’autres témoignages. C’est de la somme de tels témoignages que pourrait naître une piste fertile, décisive : aucun indice, aucune suspicion ne doivent être négligés.

Nous savons que la décision est difficile à prendre ; nous comprenons vos hésitations. Mais pouvez-vous sans réagir laisser détruire un individu sacrifié aux impératifs de la finance ? Livrez vos témoignages, venez au secours de l’un de vos collègues. Nous vous offrons deux modèles, qui sont devenus les piliers du comité de soutien : Philippe Houbé et sylvain p. Ces hommes qui, après des hésitations si compréhensibles, se sont levés un beau matin, ont secoué leurs craintes, et se sont dit : « Je dois dire ce que je sais, sinon, comment pourrai-je encore m’estimer moi-même ?! ». Quel courage ! Et regardez-les aujourd’hui : plus que jamais impliqués, et toujours debout.

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(1) Ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel (31 août 2009) - Renaud Van Ruymbeke, premier juge d’instruction et Françoise Desset, Vice-Présidente chargée de l’instruction

(2) Délibéré du jugement en 1ère instance  (5 octobre 2010) - Dominique Pauthe, Vice-Président

 

 Membre du comité de soutien de Jérôme Kerviel fondé en juin 2010 par René Coupa - dont le blog est désormais clôturé

 

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