NAPOLÉON, UN DESTIN FORGÉ

Certains êtres touchés par l’aile du génie à la fois créateur et destructeur, impriment sur l’histoire leur marque indélébile et entrent dans la légende assumant une dimension mythique. Le petit caporal corse Buonaparte devenu Napoléon à la force de son esprit et de son poignet laissa derrière lui le Napoleone provincial récemment ennobli pour devenir l'Empereur des Français.

NAPOLÉON, UN DESTIN FORGÉ

Selon les Anciens la destinée humaine s’inscrit dans les astres avant la naissance de l’homme ou de la femme qui portera potentiellement en son être les manifestations de certaines forces sidérales qui meuvent l’univers. Ces forces cosmiques s’affrontent, s’unissent, meurent ou se régénèrent, incarnant sur terre les formes astrales qui déterminent l’histoire de l’aventure humaine. Je suis un instrument dans la Main de Dieu disaient Michelangelo, Bernini et Rubens, conscients que leur génie créateur participait de forces de l’esprit qui les dépassaient. Ils en étaient porteurs, et reflétaient dans leur art la terribilità du feu créateur qui les élevait au-delà de la condition humaine.

Si l’artiste, le poète, le musicien ou le mystique s’inclinent avec humilité devant cette réalité fondamentale, la morgue et l’orgueil des puissants de ce monde les aveuglent et les mènent à leur perdition, créant dans leur sillage un chaos de souffrance et de destruction. Il n’en reste pas moins que certains êtres touchés par l’aile du génie à la fois créateur et destructeur,  impriment sur l’histoire leur marque indélébile et entrent dans la légende assumant une dimension mythique, qui tout à la fois attire par son éclat fulgurant et repousse par sa lourde part d’ombre. Ainsi le petit caporal corse Buonaparte devenu Napoléon à la force de son esprit et de sa poigne de fer sur les êtres et sur les événements, laissa derrière lui le Napoleone provincial récemment ennobli, dont se moquaient ses camarades  aspirants officiers à Brienne, pour devenir l’Empereur des Français.

Sur la tapisserie des fils conducteurs qui ont tissé mon propre destin de Française européenne ouverte au monde, devenue Britannique et italophile, la légende napoléonienne s’est inscrite tout d’abord en un discret filigrane. Mes lectures d’enfance m’avaient très tôt tournée vers la magie de l’Orient à travers la poésie épique et métaphysique du Tasse. La Jérusalem délivrée illustrée de gravures évocatrices d’un monde gouverné par des forces occultes qui dictent le destin des hommes, s’imposa à mon âme plus que les forces guerrières des Croisades. Je pensais alors que du sang de Sarrasin coulait dans mes veines, mes yeux noirs attiraient toujours des commentaires inquisiteurs au Val de Loire, avant que mes voyages au Moyen Orient ne viennent confirmer mes lointaines origines circassiennes. La réalité poétique du monde me permettait l’évasion du cœur et de l’esprit dans un environnement rendu hostile par le rejet de ma mère. Ce qu’encourageait encore l’engouement de mon père pour le Levant dans ses commentaires sur l’Histoire de l’Empire Ottoman dont je parcourais les deux lourds volumes. Son autre sujet de conversation favori était la Seconde Guerre Mondiale, dont la Résistance qu’il avait servie dans le Maquis du Sud-Ouest de la France, et le Général de Gaulle, son héro.

Napoléon n’entra dans mon univers qu’en pension à Sainte Marie de Blois ; notre professeur d’histoire, Mademoiselle Ferté, avait écrit une thèse sur l’Empereur et lui vouait une admiration sans borne. Je n’en fus pas concernée, mes intérêts à ce moment-là se tournaient vers l’art, la poésie, la musique, la danse, le théâtre, la littérature, et éventuellement la philosophie. Mon professeur en la matière, Mademoiselle Mercier, me prédit un avenir d’historienne, pourtant je voulais alors devenir anglophile, et une conférence de la conservatrice du château de Blois avait éveillé en moi le désir d’étudier à l’École du Louvre. Le récit des guerres et des carnages, des manigances politiques et diplomatiques de l’histoire de France et de ses aléas, m’importait peu. Je vivais dans un monde intérieur enchanté de beauté, d’harmonie et d’innocence où n’entraient ni la laideur, ni la violence et que je m’efforçais de recréer autour de moi dans ma vie pour survivre. Pourtant sans le savoir l’ombre de Napoléon et de son influence planaient sur moi. Ainsi le premier film que mon mari m’emmena voir à Londres était le film restauré du Napoléon d’Abel Gance. Lors de notre rencontre notre amour était né autour de la poésie de Khalil Gibran et du Liban ainsi que de l’Égypte, que j’étudiais alors à l’École du Louvre sous la houlette inspirée de Christiane Desroches-Noblecourt. Mon mari arabisant avait vécu dans les deux pays et me promit de me faire connaître l’Égypte. Ce qu’il fit lors d’un voyage organisé par l’Anglo-Arab Association en compagnie de savants diplomates et archéologues. La France et Napoléon m’y attendaient.

Je garde le souvenir sensuel et ébloui de ma première visite au Caire, le parfum mêlé de sable chaud venu du désert, d’épices et de poussière qui m’assaillit à la descente de l’avion, et qui reste pour moi à jamais l’essence même de l’Égypte. Et la découverte du Musée du Caire, de son fondateur Mariette-Bey, vénéré par les Egyptiens, père de l’égyptologie avec Champollion, me transporta. La statue du Scribe accroupi qu’il avait apporté au Louvre était devenue ma sculpture préférée durant mes études dans le musée. J’y trouvais toute la sérénité et l’harmonie de l’âme et du corps nécessaire au savant érudit dans le recueillement de la vie contemplative au sein de son cabinet : les scribes dans l’Ancienne Égypte détenaient le savoir et le pouvoir des initiés.

La splendeur napoléonienne m’attendait à la Malmaison que je visitais pour la première fois lors d’un voyage à Paris avec mon mari. J’avais voulu le présenter à mon professeur de philosophie alors à la retraite à Rueil Malmaison, au Centre Madeleine Daniélou géré par la Congrégation de Saint-François Xavier, fondée par Madame Daniélou pour  une éducation d’élite des filles dans les Collèges Sainte Marie, à l’instar de celle réservée jusqu’alors aux garçons. Simone de Beauvoir, une  ancienne élève, ne lui accorda aucun crédit dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée. Pourtant l’engagement social féministe de la philosophe, et son désir d’accomplir un destin hors norme à l’instar de ses pairs masculins, reflétaient l’enseignement humaniste et universel jésuite sur lequel était fondée l’éducation qui nous y était dispensée, dans une vision pédagogique inspirée de celle de Maria Montessori, propre à développer les talents particuliers de chacune. Mon année de philosophie m’avait ouverte au monde sous la houlette de cette femme éclairée venue passer une année sabbatique à Blois, qui nous enseignait les religions comparées tout autant que le théâtre de Pirandello et de Ionesco, Camus, Freud et Jung dans ses cours. Elle m’apprit la rigueur intellectuelle, la discipline et l’excellence de l’action conduite à la lumière du discernement, vertus éternelles du Stoïcisme qui forment l’épine dorsale de ma vie. Ce fut donc elle qui me ramena vers la légende napoléonienne et vers Joséphine à la Malmaison. Des années plus tard je devais y passer des journées enchantées à étudier le domaine, le parc et la Grande Serre où Joséphine cultivait plantes et fleurs exotiques venues du monde entier, en compagnie d’un ami photographe britannique, pour une publication dans Country Life  en 2015, année anniversaire de Waterloo. Amaury Lefébure, le directeur du musée, neveu de mon amie Françoise de Lassus St. Geniès, nous avait aimablement accueillis.

Et le destin mêla à nouveau la trame de ma vie à celle de l’Empereur en la personne de l’un de ses descendants, Louis Napoléon ou Prince Napoléon, alors chef de la Maison Impériale française. Nous fîmes sa connaissance lors d’un dîner à Paris chez une amie de mon mari. C’était comme mon mari un bel homme de haute stature, de grand charme, prestance et charisme. Il avait une culture internationale semblable à la sienne, et bien que son aîné, il partageait avec lui beaucoup de points communs. Les deux hommes avaient tous deux servi durant la seconde Guerre Mondiale, leurs expériences militaires et leur emprisonnement les rapprochaient, ainsi que le lien avec la famille royale italienne de la Maison de Savoie. Louis Napoléon nous invita dans son appartement parisien qui surplombait l’Arc de Triomphe, et nous le reçûmes chez nous à Londres.  Des années plus tard lors d’une visite chez Christie’s South Kensington, je reconnus son mobilier dans une vente aux enchères. Ainsi j’appris la nouvelle de son décès.

Je vivais alors à Rome où Napoléon m’avait à nouveau retrouvée dans la collection de Mario Praz, qui devint un sujet d’étude très particulier et me ramena vers la France et l’énigme qu’elle représentait pour moi. Praz, un universitaire italien érudit, auteur renommé et anglophile, devenu historien d’art autodidacte, avait découvert le goût pour le style Empire et l’art de collectionner jeune homme à Florence, quand son beau-père lui offrit une commode en acajou de style Empire italien. Nommé professeur d’italien à l’université de Liverpool, il découvrit la version anglaise du style Empire, le style Regency, qu’avaient remis à l’honneur au début du 20esiècle de savants collectionneurs, tel Sir Albert Richardson, et des historiens d’art du Victoria & Albert Museum. À Paris, l’éditeur Contet avait publié cinq volumes sur Le Style Empire entre 1914 et 1930, illustrant des intérieurs de la villa à Passy du collectionneur et historien de la légende napoléonienne, Paul Marmottan. Ce dernier devint le guide et mentor de Mario Praz qui le rencontra un an avant sa mort, ce qu’il relata dans Riccordo di Paul Marmottan : L’Empire ! Vous aimez donc l’Empire ! Il voulait savoir pourquoi je m’intéressais au style Empire. En ce sens nous étions différents lui et moi, car mon goût pour le style ne s’accompagnait pas d’un égal intérêt pour Napoléon et sa famille. L’intérêt de Mario Praz pour le Néo-Classique, qu’il remit au goût du jour dans ses écrits, se teintait de la face sombre du Romantisme, qu’il explora dans le volume de 1930 qui le rendit célèbre, La carne, la morte e il diavolo. Traduit en 1933 en anglais The Romantic Agony fut un best-seller alors que l’édition française ne parut qu’en 1977.

Mario Praz y analyse, oppose et fusionne Classicisme et Romantisme, l’essence même de la période de la Révolution française, du Consulat et de l’Empire. Au mythe du héros napoléonien dépeint sous un aspect martial, conquérant, ou majestueux en Empereur, s’oppose celui de l’anti-héro, le martyr révolutionnaire, dont le Marat assassiné de David en 1793, et La Mort du jeune Bara de 1794, constituent les premières images de propagande moderne, visant à la sensation dans leur représentation cadavérique, et non au sublime une dimension totalement absente de la nature de Praz et de son œuvre.

Bonaparte Premier Consul franchissant le Grand Saint Bernard,  David, 1800-3,  La Malmaison Bonaparte Premier Consul franchissant le Grand Saint Bernard,  David, 1800-3, La Malmaison

La vie même de Napoléon dans sa dimension mythique illustre ses deux aspects opposés et contradictoires de la fin du 18e et du début du 19e siècle en France et en Europe. Le tableau de Bonaparte Premier Consul franchissant le Grand Saint Bernard, sur les traces d’Hannibal et de Charlemagne, peint par David entre 1800 et 1803, sur la commande du roi d’Espagne Charles IV pour célébrer l’entente entre son royaume et  la République Française, désormais à la Malmaison, est l’image archétype du sublime tant dans la description de la nature grandiose et hostile que celle du héro la dominant dans sa chevauchée glorieuse. Elle devint légendaire et fut reproduite à des fins de propagande sur l’ordre de Bonaparte. Il existe cinq versions du tableau et de nombreuses gravures disséminèrent le motif qui orna vases, plats et assiettes, et  influença entre autres les peintres Gros et Géricault.

Mais la mort en tant que concept philosophique et métaphysique, tout autant que dans sa plus sordide, sanglante et macabre réalité, accompagna la montée au pouvoir du jeune Consul, qui selon les Mémoires de Bourrienne, son ami d’études à Brienne devenu son secrétaire personnel, avait emporté le Werther de Goethe en Egypte où Il l’avait étudié, comme un juge d’instruction étudie son dos­sier. Les deux jeunes hommes avaient ensemble assisté en 1792 aux horreurs des massacres révolutionnaires durant la Terreur à Paris. La mort est omniprésente dans la légende napoléonienne, que ce soit sur les champs de bataille des victoires ou des défaites, elle s’attache au pas de l’Empereur. Goya se fit le narrateur de l’ombre sombre de l’Aigle Impérial qui sema la panique dans l’Europe entière, telle la décrit allégoriquement son œuvre visionnaire, Le colosse 1808-12, ou plus explicitement le Tres de Mayo, 1814, et les gravures Los desastres de la guerra de1810-20. Les martyrs ont changé de camp, c’est le défenseur des vertus républicaines Napoléon en personne qui est devenu le bourreau.

Et le génie de Napoléon, devenu lui-même victime de son destin prisonnier des Anglais à St. Hélène, est d’avoir succédé à David, le peintre de sa gloire et  créateur de son image, en écrivant sa propre légende dans le Mémorial de Sainte-Hélène. Au militaire, stratège, législateur, administrateur et conquérant succédait le chroniqueur dictant ses mémoires pour la postérité au Comte de Las Cases. Comme Goethe dira de son livre de 1774, Les souffrances du jeune Werther,  Bonaparte était arrivé au bon moment. Il incarna la modernité républicaine tout en s’appuyant sur les principes de l’Ancien Régime, il rétablit l’ordre après le chaos de la Terreur, renforça la puissance de la France et assuma un pouvoir personnel rarement égalé.

Mon travail au Museo Mario Praz à Rome, situé depuis 1969 dans l’immeuble du Museo Napoleonico quand Praz devint le Président de la Fondation Primoli constituée par le leg en 1927 de la collection Empire du Comte Primoli, descendant de Joseph et Lucien Bonaparte, et ami de D’Annunzio et de Marmottan, me donna une vision nouvelle de Napoléon. Je ne le considérais plus comme Français mais désormais voyais ses vertus et ses faiblesses sous l’angle de son héritage italien malgré son éducation bien française. Son génie de conquérant, de bâtisseur d’Empire sur les ruines du passé le hissait aux côtés des anciens empereurs romains. Les humeurs sombres et les illuminations, voilà ce qui fait la destinée de l'homme!  Voilà où Napoléon était quelqu'un de formidable ! Toujours illuminé, toujours clair et résolu, et doué à toute heure de l'énergie suffisante pour mettre en œuvre aussitôt ce qu'il avait reconnu avantageux et nécessaire. Sa vie fut la marche d'un demi-dieu, de bataille en bataille et de victoire en victoire. On pouvait bien dire de lui qu'il se trouvait dans une illumination perpétuelle, se remémorait Goethe de la gloire de l’Empereur. Qu'est-ce en effet que le génie, sinon cette force productive d'où naissent des actions qui peuvent se montrer à la face de Dieu et de la nature et qui, par cela même, ont suite et durée? , relate son secrétaire Eckermann dans ses Conversations avec le poète, qui ajouta : Tout homme extraordinaire a une certaine mission qu'il est appelé à remplir. Dès qu'il l'a remplie, sa présence sous cette forme n'est plus nécessaire, et la Providence l'emploie à nouveau pour quelque autre fin.Il faut soi-même être touché par le génie pour percevoir le génie d’un autre.

Ayant épousé le descendant d’une ancienne famille italienne,  vivant à Rome et étant devenue italophile, j’entrevoyais désormais les traits de la personnalité de Napoléon Bonaparte toute à la fois brillante et ombrageuse, aux multiples facettes, idéaliste comme l’avait perçu Goethe mais aussi pragmatique, animé d’une intense énergie créatrice, despotique et jaloux mais affectueux, capable d’émouvoir les hommes et de séduire les femmes, doué du talent inné de la mise en scène théâtrale, la bella figura, comme le reflet de certains traits du caractère national italien. Son népotisme, l’idée de la famille se rapportant non seulement aux liens du sang mais aussi à ceux du cœur, est une caractéristique italienne : la famiglia implique solidarité et soutien indéfectible à ses membres, dont une loyauté sans faille à ses amis fidèles.

Pourtant sa famille n’a pas suffi à Bonaparte pour devenir Napoléon, pour cela il lui a fallu rencontrer et aimer Joséphine. Et s’il a pu en 1806 au Palais d’Erfurt lors de sa rencontre avec Goethe lui reprocher d’avoir mêler dans son Werther - qu’il avoua avoir lu sept fois -  amour et ambition, il s’en rendit lui-même coupable dans sa vie.  Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon coeur!  écrivit Bonaparte peu après leur rencontre en 1795, Ton portrait et l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens.  En mars 1796 délaissant sa fiancée marseillaise Désirée Clary, Bonaparte épousa Rose qu’il surnomma Joséphine, veuve d’Alexandre de Beauharnais, et mère de deux enfants, contre la volonté de la famille Bonaparte, qui ne l’accepta jamais. Il avait trouvé en elle son alter ego à la dimension de son propre génie, une  vraie femme dira t-il d’elle, C’est la femme que j’ai le plus aimée.… Elle était l’art et les grâces…Le charme et la beauté de la belle créole, son aisance aristocratique, son élégance naturelle, son goût exquis et raffiné, son intelligence, sa curiosité intellectuelle, et sa position dans le monde parisien faisait d’elle la compagne idéale d’un jeune officier ambitieux. Joséphine vivait alors dans une élégante bagatelle Louis XVI, au milieu de la verdure, rue Chantereine, au centre de Paris. Elle y tenait un salon, avec l’appui de Theresa Tallien rencontrée à la Prison des Carmes où les deux femmes avaient été incarcérées durant la Terreur, échappant de peu à la guillotine, et recevait politiciens, artistes et intellectuels.  Après son mariage Joséphine embellit sa maison parisienne: elle créa autour de Napoléon un décor qui reflétait et soutenait ses ambitions militaires et politiques. C’est dans cette demeure que fut conçu en 1799 le Coup d’État du 18 Brumaire consacrant le général Bonaparte Premier Consul.

La Malmaison, propriété de Joséphine qui l’acquiert en 1799 durant la Campagne d’Égypte, fut décorée en 1801 sur le même thème militaire dans le goût de la Rome antique et de Pompéi et Herculanum par les architectes et décorateurs Percier et Fontaine, présentés à Napoléon par David. Après le 18 Brumaire la Malmaison devint avec le palais des Tuileries, le siège du gouvernement de janvier 1801 à septembre 1802. Ce fut là que fut créée la Légion d’Honneur, que le Code Civil fut ébauché, et que l’on discuta du Concordat avec le Vatican. Joséphine avec tout son art féminin, son goût des arts, et son soutien d’épouse, créa autour de Bonaparte la mise en scène et le décor qui lui permit de gravir les marches du pouvoir.  Son intuition ne l’avait pas trompé quand lors de leur mariage Bonaparte lui avait offert un anneau gravé des mots prémonitoires: Au destin.

La chambre de Napoléon à La Malmaison, et le premier portrait de Bonaparte par le Baron Bacler d’Albe,  1797, Photo Paul Highman La chambre de Napoléon à La Malmaison, et le premier portrait de Bonaparte par le Baron Bacler d’Albe, 1797, Photo Paul Highman

En juin 1815, Hortense, la fille de Joséphine accueillit l’Empereur déchu en ce lieu où il avait fait autrefois tant de rêves de gloire.  Napoléon se souvint des jours heureux passés auprès de la femme, qui jusqu’à la fin resta l’amour de sa vie. Il se recueillit longuement dans la chambre à coucher qu’ils avaient partagée et où elle était morte: il dit alors à la Reine de Hollande: N'est-ce pas, Hortense, que c'est beau la Malmaison ? Lors de mon travail à la Malmaison j’avais ressenti cette harmonie encore vibrante malgré toutes les reconstructions de la maison que les dommages du temps ont occasionnés. Et devant le premier portrait de Bonaparte général en 1797 par le Baron Bacler d’Albe, accroché aux tentures  de sa chambre à coucher meublée avec la simplicité d’une tente militaire, je m’étais demandée quel aurait été son destin si au lieu de rechercher une plus grande gloire en voulant fonder une dynastie impériale, il était demeuré auprès de la femme qu’il aimait et avec qui il avait partagé son ascension.

Cette influence déterminante de Joséphine sur le destin de Napoléon fait cruellement défaut à l’exposition Napoléon à La Villette du 28 mai au 19 décembre 2021 https://expo-napoleon.fr Ce qui est d’autant plus regrettable que Bernard Chevallier, l’un des commissaires et ancien directeur de la Malmaison, a écrit plusieurs volumes particulièrement érudits et inspirés sur l’Impératrice. L’exposition, par ailleurs exemplaire en présentant dans une scénographie spectaculaire et d’une manière claire et didactique les divers stages  de la vie de l’Empereur et les grandes causes et débats que son règne a suscité, à travers des œuvres d’art et des objets les plus représentatifs et évocateurs, aurait gagné en évoquant aussi l’homme dans son intimité. La vidéo de l’actrice Lou Doillon lisant les lettres d’amour de Napoléon à Joséphine en arpentant la Grande Nef vide du Grand Palais, est une aberration qui ne rend en aucun cas justice à leur relation très intense et très particulière, à leur amour et complicité dans toute leur complexité.

Pour compléter cette magnifique exposition, en renouant avec l’âme plutôt que les traits  ou avec les faits d’armes et autres remarquables accomplissements de l’Empereur, la visite de l’exposition à la Malmaison Napoléon aux 1001 visages du 5 mai au 6 septembre s’impose https://musees-nationaux-malmaison.fr/chateau-malmaison/en/node/518

Sans doute faut-il revenir aux propos de Goethe, qui semble de tous ses contemporains être celui qui ait le mieux compris la nature même de Napoléon, pour cerner toute la dimension de l’homme au-delà du mythe :  Quand on dit de Napoléon qu'il fut un homme de granit, cela s'applique également et surtout à son corps. Que n'a-t-il pas exigé, et pu exiger de lui-même! Des sables brûlants du désert de Syrie aux champs neigeux de Moscou, que de marches, de batailles, de bivouacs nocturnes! Que de fatigues, de privations physiques n'a-t-il pas dû endurer! Peu de sommeil, peu de nourriture, et avec cela toujours la plus grande activité cérébrale!

Au milieu de la terrible tension et de l'excitation du Dix-huit Brumaire, les heures avaient passé; il était minuit et de tout le jour il n'avait encore rien mangé! Pourtant, et sans même songer à se restaurer, il se sentit assez d'énergie pour ébaucher, à une heure avancée de la nuit, la fameuse proclamation au peuple français! Quand on considère tout ce que cet homme a fait, tout ce qu'il a supporté, on pourrait croire qu'aucune partie de son organisme n'était restée saine à quarante ans; au contraire, à cet âge, il était encore solidement campé, un parfait héros.

Bonaparte franchissant les Alpes au col du Grand Saint Bernard en 1800, Paul Delaroche, 1848, Musée du Louvre, Paris Bonaparte franchissant les Alpes au col du Grand Saint Bernard en 1800, Paul Delaroche, 1848, Musée du Louvre, Paris

Afin que s’accomplisse son destin, la vie exceptionnelle de tout héros comporte toujours une part de tragédie, un sujet dont l’Empereur avait conversé avec Goethe en référence aux représentations données à Erfurt par les comédiens français de l’Œdipe de Corneille, de l’Andromaque et du Britannicus de Racine. Le peintre Paul Delaroche qui recherchait dans ses tableaux historiques à effectuer une analyse philosophique, n’ayant selon Henrich Heine aucune prédilection pour le passé en lui-même, mais pour sa représentation et l’illustration de son esprit,  s’en fait l’illustrateur. Sa représentation en 1848 de  Bonaparte franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard en 1800, les traits tirés chevauchant à dos de mule, guidé par un paysan comme ce fut le cas, est humaniste dans son réalisme. Ce sens de l’homme face au pathos de son destin est encore plus poignant dans le tableau inachevé de Napoléon à Sainte Hélène, dans la Royal Collection à Windsor Castle. La solitude du héros ayant atteint les cimes de la gloire, maintenant déchu de son pouvoir, contemplant du haut de son rocher les flots déserts, est puissamment décrite : au conquérant vaincu les abysses s’ouvrent une fois atteint le sommet. Mais l’Empereur les conquiert à nouveau en écrivant sa propre épopée, le Mémorial de Sainte-Hélène qui donne à l’île perdue dans l’Atlantique sa grandeur et ses lettres de noblesse, l’inscrivant à jamais dans l’histoire.

                                                                             

Napoléon à Sainte-Hélène, gravure d’après le tableau de Paul Delaroche Napoléon à Sainte-Hélène, gravure d’après le tableau de Paul Delaroche

De nombreuses gravures disséminèrent le motif,  le retour des cendres de Napoléon en grande pompe en 1840 et l’avènement du Second Empire en 1852, renouvelèrent l’intérêt pour la légende napoléonienne. En Angleterre l’amitié entre la reine Victoria et Napoléon III encouragea une nouvelle classe de riches entrepreneurs et industriels à s’identifier avec Napoléon, ses qualités de dirigeant, sa vision, son courage et son audace. Les Anglais bien qu’ennemis, admiraient en pragmatiques l’esprit d’entreprise du self-made man que son génie avait propulsé jusqu’aux sommets. Napoléon devint synonyme non seulement d’un idéal de liberté pour les artistes et les poètes romantiques, d’un style Empire à émuler dans les arts devenant le style Regency créé par Thomas Hope,  mais  aussi un modèles pour les grands entrepreneurs victoriens qui rêvaient d’un empire commercial international comme je le découvris à la Lady Lever Gallery dans la collection napoléonienne privée de Lord Leverhulme, lors de mes recherches sur Mario Praz à Liverpool. Le mythe napoléonien était né et avait existe durant la vie même de l’Empereur, sa première biographie fut écrite en anglais en 1797 après la Campagne d’Italie, et avec le soutien de Peter Hicks, historien et Chargé des affaires internationales à la Fondation Napoléon, germa l’idée d’une exposition, qui compléterait et clôturerait le cycle du Bicentenaire à Londres.

En 2003 j’avais retrouvé Napoléon à Londres à travers l’intervention à l’ONU contre la Guerre de l’Irak de Dominique de Villepin, qui me mena à consulter ses écrits à l’Institut Français. J’y découvris ses volumes qui forment une trilogie inspirée sur l’Empereur et sur l'analyse du pouvoir, qui selon le politicien britannique du 19e siècle, Lord Acton: Absolute power corrupts absolutely, Le pouvoir absolu corrompt absolument. Une fois de plus le Moyen- Orient me ramenait vers la France et vers l’Empire. À mon retour à Paris, où je menais des recherches sur Paul Marmottan et Mario Praz, les vicissitudes de ma vie me conduisirent à résider dans l’ancienne demeure d’un peintre, Georges Moreau de Tours, dont les ancêtres avaient combattu dans les armées napoléoniennes. Son premier tableau historique exposé au Salon en 1880 décrivait La Tour d’Auvergne. Premier Grenadier de France mort au champ d’honneur. Le tableau acquis par l’État et déposé la même année au Musée des Beaux-Arts de Quimper, fut illustré en chromolithographie dans le Petit Journal Supplément Illustré  et  largement diffusé. Je découvrais ce peintre tombé dans l’oubli, dont la cousine Sophie Moreau, veuve du Dr. Bretonneau, ami et maître de son père le célèbre psychiatre fondateur du Club des Haschischins, Jacques-Joseph Moreau de Tours, avait épousé en seconde noce en 1863, Justinien Nicolas, Comte Clary, lieutenant colonel et neveu de Désirée Clary, l’ancienne fiancée de Bonaparte et l’ épouse du général Bernadotte, Prince de Pontecorvo et de l’Empire, roi de Suède et de Norvège,.

Ainsi l’ombre napoléonienne planait encore sur ma vie. Elle me mena à Bois-le-Roi, en Forêt de Fontainebleau, où vécut et mourut Moreau de Tours. Au Second Empire du port de Cave de la petite bourgade, transitaient les grumes de bois et les grès de la forêt de Fontainebleau. Les bateaux de plaisance se mêlaient aux péniches, et le fleuve dont le lit avait été creusé et élargi, devint une voie d’accès de Paris vers la campagne pour une riche élite financière et artistique. Sur ses rives se bâtirent d’opulentes villas d’un style extravagant, Les Affolantes, bâties par l’architecte parisien Louis Périn pour de riches propriétaires parisiens férus de flamboyance et d’opulence de décor, mais aussi de discrétion : ils arrivaient de la capitale en bateau avec leur victuailles et domestiques pour des villégiatures souvent galantes et libertines. Les personnalités du Tout-Paris mondain et artistique s’y retrouvaient, telle Sarah Bernhardt chez Émile Rochard, directeur du Châtelet.

L’arrivée du chemin de fer à Bois-le-Roi en 1848 avait facilité l’accès à la forêt de Fontainebleau et amena vers le village des citadins attirés par la beauté du lieu, une vie simple et rurale moins coûteuse qu’à Paris, et la sécurité loin du chaos politique de la capitale. Fuyant les rigueurs de la guerre de 1870, du Siège de Paris et de la Commune, en 1871 un groupe d’artistes, écrivains, musiciens et poètes, engagés politiquement, dont Louis Noir, dont le frère Victor avait été tué dans un duel par le Prince Pierre Napoléon, Gustave Mathieu ami de Jules Vallès, et Olivier Métra, s’installèrent à Bois-le-Roi à la suggestion de Louis Poupart-Davyl, dit Louis Davyl auteur dramatique et romancier qui y résidait depuis quelques années, Gambetta avait été son invité en 1865. La vie de Bohème s’était installée à Bois-le-Roi, comme le relate le peintre Castellani dans ses Mémoires, Nous étions une colonie d’artistes et de littéraires à peu près tous logés à la même enseigne au point de vue fortune, mais tous également pleins d’entrain, de gaieté et d’espérance. Nous vivions là pleins de courage… Bois-le-Roi, était en outre un foyer de propagande révolutionnaire, une usine de théorie subversive : tous les gouvernements étaient menacés, renversés…  

Cette vie de bohème avait pris fin quand Moreau de Tours s’y établit en 1885, et depuis lors était tombée dans l’oubli, comme le nom du peintre lui-même. Mes recherches artistiques et historiques sur ces personnages entre Paris et Bois-le-Roi, comblèrent les lacunes dans ma connaissance de l’histoire de France, de la Commune, et de la remarquable empreinte napoléonienne qui a forgé à tous niveaux la vie quotidienne des Français, l’imprégnant si profondément, qu’enfouie dans la mémoire collective, elle disparaît comme telle et apparaît comme une évidence.  Pourtant il n’en fut pas toujours ainsi. Il y eut un avant et un après Napoléon Ier et Napoléon III, comme l’atteste entre autres, l’urbanisme et l’architecture de Paris. En 2015 l’exposition du Musée Carnavalet, Napoléon et Paris, Rêves d’une capitale avait montré l’ambition de l’Empereur d’en faire une cité impériale à l’instar de la Rome Antique dont les gravures de Piranesi, illustraient la grandeur : ses deux fils Francesco et Pietro, aussi graveurs, s’étaient installés à Paris en 1799 et liés d’amitié avec Talleyrand. Le Second Empire fut lui aussi un moment de grande construction, mais cette fois Londres devint l’exemple à suivre sous l’impulsion de Napoléon III, un fervent anglophile, ami de la Reine Victoria. Ainsi le Baron Haussmann s’inspira des travaux d’assainissement de la capitale britannique et de la création d’espaces verts de parcs et de jardins intégrés dans la structure urbaine entrepris par l’ancêtre de mon mari, Thomas Cubitt, maître-bâtisseur comme il aimait se définir lui-même, ami de la Reine Victoria et du Prince Albert,  créateur des quartiers historiques victoriens de Belgravia, Bloomsbury et Pimlico.

L’aura napoléonienne m’avait donc toujours accompagnée telle une étoile bénéfique,  à mon insu influençant mon destin et guidant mon périple de vie de Paris, à Londres et Rome, jusqu’au Moyen-Orient,  pour revenir vers Paris, et m’éclairer sur l’énigme de mon pays natal dont il me fut si difficile d’appréhender et de cerner l’ombre collective. La figure protéiforme de l’Empereur sous ses divers aspects d’ombre et de lumière, de grandeur et de décadence, de gloire et de déchéance, est sujette à de multiples interprétations. Il en est ainsi du génie d’être le miroir dans lequel se mire la nature humaine,  le regard du spectateur, et donc son jugement, reflète sur lui-même et non sur le sujet contemplé. Comme le disait André Maurois de la lecture, chez Napoléon comme dans les auberges espagnoles, on y trouve ce qu’on y apporte.

Monique Riccardi-Cubitt

Paris, le 1er juin 2021   

 

 

        

    

 

 

 

         

 

         

 

 

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